‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 22 sur 174 · OCCUPATION DE ROME PAR L* ARMÉE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

OCCUPATION DE ROME PAR L* ARMÉE FRANÇAISE

son génie et la certitude de la stupéfaction où il avait jeté les puissances continentales pour se risquer à changer une grande et triomphante situation en un pareil désordre.

Le gouvernement pontifical avait fait vainement des démarches auprès de la cour de Vienne et du roi de Naples pour obtenir leur intervention. Outre l'abattement où fa conclusion de la paix de Campo-Formio avait laissé ces deux puissances, le général Bonaparte les avait préparées à l'occupation de Rome , en insinuant que le sort de la souveraineté pontificale et les limites de son territoire seraient déterminés de concert avec Naples et Vienne. Le marquis de Gallo, qui jouissait de la confiance des deux cours , était devenu le docile instrument de la politique du général Bonaparte. Depuis la paix, il avait été nommé ministre des affaires étrangères.

Ne pouvant obtenir aucun secours des hommes , le Pape et ses conseillers implorèrent le secours céleste ; des prières publiques furent ordonnées ; des cérémonies solennelles furent tristement célébrées. Pie VI» octogénaire et presque mourant , y parut, pouvant à peine se soutenir.

La cour de Naples avait enfin consenti que son ambassadeur à Rome, le prince Belmonte, sollicitât le général Berthier qui était déjà à Foligno, d'admettre une députation envoyée par le Saint -Père* Le général répondit que les ordres du Directoire ne lui permettaient point d'entrer en aucun pourparler.

La cour de Rome ne pouvait avoir la pensée de se défendre par les armes. Des mesures furent prises seulement pour maintenir le bon ordre et la tranquillité

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publique. Le 9 février, une proclamation fut faite au' nom du Pape; il disait : — a Romains , sages et cou* rageux Romains , c'est votre souverain, votre père qui vous aime de Tamour le plus tendre* c'est lui qui vous parle. Il vous fait savoir que l'armée française s'approche de cette capitale ; il est assuré qu'elle ne vient pas agir hostilement contre vous. N'ayez donc aucune crainte, et que sa présence vous tranquillise et vous fortifie. Plein de confiance dans la droiture et la générosité de la république française, dans la conduite prudente et modérée de ses généraux, votre souverain ne craint rien; animé de la plus vive tendresse pour vous, il ne vous abandonne point, et il ne vous abandonnera dans aucune occasion où vous seriez exposés à quelque danger. »

Le ministre d'Espagne, le prince Giustiniani, et le prince Gabrielli se rendirent auprès du général pour lui dire que le Saint-Père, plein de confiance dans la loyauté de la nation française, avait donné des ordres pour recevoir son armée comme amie.

Le lendemain, 10 février, Berthier écrivait : — « Je suis à Rome depuis ce matin, mon général ; je n'ai trouvé dans ce pays que la plus profonde consternation et pas une lueur de l'esprit de liberté. Un seul patriote est venu se présenter à moi et m'a offert de mettre en liberté deux mille galériens. Vous jugez comment je l'ai reçu. — Je pense que les opérations militaires deviennent superflues et qu'on n'a besoin ici que de négociateurs. Je juge donc ma présence inutile. Je réitère la demande que je vous ai déjà faite de me rappeler près de vous. »

Le général Berthier ne voulait pas, en eCTet, remplir une autre mission que de conduire une armée française

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à Rome. En cela, il obéissait à la seule autorité en laquelle il eût confiance. Quant aux instructions qu'il avait reçues du Directoire, elles ne lui paraissaient sans doute ni sages ni honorables. D'ailleurs, elles le subordonnaient en quelque sorte aux commissaires envoyés près de lui.

Ces instructions prescrivaient la destructidn du gouvernement papal et la substitution d'un gouvernement libre. — « Le général en chef fera seul tous les actes ostensibles qui auront pour objet l'anéantissement de Tun et rétablissement de l'autre; mais sur ces deux points 9 il se conformera en tout aux avis des commissaires du Directoire exécutif.

<c II fera faire spontanément par le peuple tous les changements qu'il sera possible d'amener par cette voie, pourvu qu*il n*en résulte ni retard ni obstacle quelconque. »

La république cisalpine avait déjà révolutionné et envahi quelques-uns des territoires des États romains. Le Directoire signifiait que ces conquêtes seraient restituées à la république romaine. IL supprimait la république anconitaine, en maintenant l'occupation par les troupes françaises, dont la solde et l'entretien devaient rester à la charge de la république romaine.

Il prescrivait au général en chef de faire sortir du territoire tous les prêtres et moines qui n'y étaient pas nés, à l'exception des prêtres français déportés, sur lesquels il serait pris des mesures particulières. — Il devait expulser « tous les chefs d'ordre, les théologiens et tous ceux qui tenaient à la théocratie romaine, de quelque nation qu'ils fussent. »

— n aura à pourvoir, par tous les moyens qui sont à sa disposition , aux approvisionnements nécessaires

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pour la subsistance de tout le pays destiné à former la république romaine.

— Il lèvera sur le pays les contributions qui lui paraîtront nécessaires pour indemniser la république française des frais de l'exécution militaire sur Rome et de renvoi des commissaires.

— Indépendamment de ces contributions , il en lèvera une particulière sur les cinquante familles les plus ricbes.

— Il confisquera, au profit de la république française, les biens du Pape, de sa famille et des Albani.

— Il expulsera tous les émigrés français , notamment le cardinal Maury, et fera exécuter les lois qui. ordonnent la saisie et la vente de leurs biens meubles et immeubles.

— n fera enlever la colonne Trajane et la fera transporter en France.

Les commissaires du Directoire étaient au nombre de quatre. Monge et Daunou avaient déjà été envoyés en Italie pour y veiller au choix et à l'enlèvement des tableaux, des statues, des manuscrits, trophées de la conquête. Faypoult venait de coopérer à la révolution de Gênes. Monge était révolutionnaire de sentiment , sans avoir la prétention de se mêler des affaires politiques ; il avait été ministre de la marine à une triste époque. Daunou passait pour le principal auteur de la Constitution de 1795; il était tout préparé à en faire une édition nouvelle à l'usage de la république romaine , mais il était modéré de caractère et même d'opinion, encore qu'il fût rempli d'illusions philosophiques. Florent était un ancien conventionnel très-ignoré. Aucun de ces commissaires n'avait assez de détermination ni d'activité pour travailler efficacement à la des-

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truction du gouvernement papal ordonnée par le Directoire , qui , d'ailleurs , avait exprimé le désir de la voir opérée par un mouvement spontané du peuple ; aussi avait-il placé près d'eux , pour les surveiller et les inspirer, un secrétaire général nommé Bassal : c'était un ancien curé constitutionnel , Montagnard de la Convention y qui avait déjà été employé pour la propagande révolutionnaire en Suisse et à Venise.

Un autre agent d 'insurrection , plus habile et plus important, s'y employa avec zèle et dextérité, et le succès ne se fit pas attendre. Il y avait alors à l'armée dltalie un personnage^ oublié depuis, mais dont le nom était à cette époque très-connu et très-répété. Haller était fils de l'illustre Albert de Haller, cet homme presque universel, poëte, savant, philosophe, naturaliste, qui fut une des gloires du xtiii* siècle, et qui appartenait à une famille patricienne de Berne. Un de ses fils avait établi à Paris une maison de banque et y jouissait de beaucoup de considération. Dès le commencement de la Révolution, il se montra ardent à en suivre le mouvement, mais en même temps il s'attacha à profiter des circonstances pour augmenter sa fortune par de bonnes affaires et des spéculations profitables ; il eut la main dans les entreprises et les aventures financières de l'abbé d'Espagnac et autres hommes à argent. Ce ne fut pas sans avoir souvent des difficultés avec l'administration et les gouvernements successiTs ; mais il parvenait toujours à se tirer d'embarras. Quelle que fût la méfiance qu'il inspirait et sa mauvaise réputation, on finissait toujours par avoir recours à lui.

Robespierre le jeune l'emmena à l'armée d'Italie, et il devint le fournisseur attitré de cette armée.

Après le 9 thermidor, Cambon le dénopça à la Cou-

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vention et le fit décréter d'accusation pour malversations; il se réfugia à Gènes. Soit que sa justification eût été admise , soit à cause de son habileté à procurer des ressources à une armée qui manquait de tout, le général Bonaparte en fit le trésorier et l'administrateur en chef de son armée. Il fut habituellement satisfait des services de Haller, sans exiger peut-être une stricte probité, ni une comptabilité sincère, voulant avant tout que l'armée ne restât pas dans le dénûment et qu elle fût munie de ce qui était nécessaire pour vaincre et pour marcher en avant; toutefois, il y eut des moments difficiles et telle circonstance où l'administrateur fut maltraité ; il fut même question de le traduire devant un conseil de guerre, mais il sut détourner cette menace et regagna la confiance, soit du général en chef, soit du Directoire; si bien qu'il fut choisi pour ministre des finances de la république cisalpine , sans cesser d'être trésorier de l'armée.

Il avait eu ordre de se rendre à Rome ; déjà il y avait été envoyé pour veiller à l'exécution du traité de Tolentino. C'est alors qu'il écrivait à M. Cacault : — « Les besoins immenses et sans cesse renaissants de l'armée nous obligent d'être un peu corsaires, et nous ne pouvons pas trop nous livrer aux discussions. »

— c< Il y a un traité qui doit être exécuté sans la plus petite piraterie, » lui répondit l'honnête Cacault, qui ne voulait ni pillage ni révolution à Rome.

Maintenant Haller était préposé pour qu'il y eût l'un et l'autre.

Il eût été commode aux agents français , et le général Berthier aurait voulu que le Pape, prévoyant ce qui allait arriver, se décidât à quitter Rome. Alors la république romaine aurait pu être proclamée sans mouve-

ment populaire ; abandonnés par leur souverain , les Romains se seraient donné, ou plutôt auraient reçu un nouveau gouvernement. Il n'en fut pas ainsi ; Pie VI résolut de ne point abandonner le saint-siége, de ne point déserter son religieux devoir. Le calme de son âme lui rendit des forces , et il attendit son sort.

Le 15 février 1798, pendant que les cardinaux célébraient dans la chapelle Sixtine l'anniversaire de son exaltation, un rassemblement de séditieux se porta au Vatican, criant : « Vive la république! à bas le Pape ! » Un reste de respectles retint encore; ils n'entrèrent pas dans le palais, bien qu'il ne fût pas gardé.

Une foule plus nombreuse s'était réunie sur leCampo- Vaccino, l'ancien Forum : là s'accomplissaient les formalités de la révolution ; les hommes qui en avaient pris la conduite firent lecture au peuple d'un acte qui constatait comment il reprenait l'exercice de sa souveraineté; puis une députation solennelle fut envoyéo au chef de l'armée française pour le supplier d'accomplir les intentions généreuse^ de son gouvernement.

Les premières instructions du Directoire portaient :

— « Vous emploierez toute votre influence à organiser la république romaine , en évitant cependant tout ce qui ostensiblement pourrait prouver que vous agissez d'après les ordres du gouvernement. » — De nouvelles instructions avaient donné, quoique moins formellement, la même indication.

Le général Berlhier écrivit le même jour au général Bonaparte pour lui rendre ofliciellement compte de la révolution romaine. Sa lettre était datée du Capitole :

— « Ce sont vos victoires, citoyen général, qui ont donné à l'armée française les moyens de marcher sur

Rome pour y veDger sur son gouvernement Tassassinat du brave général Duphot. L'armée française s'est montrée y et Rome est libre. Le peuple de cette immense capitale réuni a déclaré son indépendance et a repris ses droits ; une députation m'a porté son vœu , et j'ai fait mon entrée dans Rome où, parvenu au Capitole, j'ai reconnu la république romaine indépendante au nom de la république française. Arrivé à la porte du Peuple, des députés m'ont présenté une couronne au nom du peuple romain. Je leur ai dit, en Tacceptanty qu'elle appartenait au général Bonaparte, dont les exploits avaient préparé la liberté romaine; que je la recevais pour lui et que je la lui enverrais au nom du peuple. C'est à vous que je dois le moment heureux de proclamer la liberté romaine ; recevez- en ici les assurances de mon éternelle reconnaissance. »

Pendant que la république romaine était ainsi pompeusement proclamée, le Pape restait dans ses appartements; aucun de ses serviteurs n'osait lui dire que c'en était fait de sa souveraineté. Ce fut un général français, Cervoni, qui, pénétrant jusqu'à lui, l'avertit que le gouvernement pontifical avait cessé d'exister et que le peuple était souverain. Le Saint-Père reçut la nouvelle de sa déchéance temporelle avec le calme d'une pieuse résignation. Il se borna à faire demander sûreté et protection au général Berthier, qui répondit qu'il n était pas juge entre le peuple et lui , et qu'il exécutait les ordres de son gouvernement.

Cette révolution n'avait pas été conduite au gré des commissaires du Directoire, ni conformément à ses intentions. Les ménagements et les égards que Berthier gardait encore avec le Pape s'accordaient mal avec les instructions confiées au zèle de Bassal et de ses collé-

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gues. Le général en chef agissait sans doute d'après les directions que lui avait tracées le général Bonaparte ou se conformait aux idées qu'il lui connaissait : il proclamait que toutes les cérémonies religieuses devaient continuer comme par le passé; que les églises et les ecclésiastiques seraient respectés. Aucun ordre , aucune invitation n'indiquait que le Pape dut quitter Rome; il semblait qu'on voulût seulement le dépouiller de la souveraineté et de la puissance temporelle , en lui laissant sa suprême autorité religieuse. Ainsi il ne songeait point à partir : une capitulation y conclue et signée le 10 février, l'autorisa à rester dans son palais. Un poste de cinq cents hommes l'y gardait. Le sacré collège se résignait à courber la tête et à reconnaître la république romaine; quatorze cardinaux assistèrent au Te Deum qui fut chanté pour célébrer son avènement.

Le général Berthier avait rendu compte au Directoire de son entrée à Rome. Sans doute les commissaires avaient, de leur côté, fait connaître le peu d'empressement qu'il témoignait à favoriser une complète révolution et l'abolition de la papauté. Aussitôt le Directoire envoya l'arrêté suivant :

— er La prétendue capitulation relative au Pape, arrêtée par le général Berthier le 1 0 février, est annulée. — Le général Berthier fera saisir le Pape et sa famille, et le fera transporter sur-le-champ en Portugal sur un bâtiment parlementaire. — Il fera pareillement transporter par mer, hors du territoire de l'État de Rome, tous les cardinaux et prélats qui faisaient partie du gouvernement de Rome; il pourra les faire débarquer sur le territoire des Deux-Siciles. — Il formera sur-lechamp un gouvernement provisoire, et il se concertera avec les commissaires du Directoire pour établir sans

délai le gouvernement définitif. — Les deux conseils législatifs et les consuls seront installés dans les dix jours de la réception du présent arrêté. — Il est fait défense d'enlever aucun monument public de Rome. — Le général prendra les mesures les plus promptes pour l'entretien de l'armée française et la nourriture du peuple romain. — Le général Berthier sera personnellement responsable du succès de toutes ces mesures et de la sûreté de l'armée; il ne pourra quitter Rome ni remettre le commandement au général Masséna qu'après l'exécution du présent arrêté. — Si, contre toute attente, le général Berthier avait déjà remis le commandement au général Masséna^ celui-ci sera chargé de cette exécution, w

Ces nouvelles instructions et le blâme adressé au général Berthier prouvaient que les commissaires s'étaient plaints de n'avoir pas été écoutés et que le général Masséna avait été, par précaution, muni de sa nomination au commandement de l'armée de Rome.

Avant que l'arrêté du Directoire fût connu , ses volontés avaient déjà été presque entièrement accomplies. Aussitôt que le général Masséna fut arrivé avec sa division , l'occupation de Rome avait présenté un autre'aspect : les commissaires français , l'administrateur Hal- 1er et les révolutionnaires romains se sentaient appuyés, et l'autorité de Masséna commença avant qu'il en prît le titre.

On s'occupa d'abord, non point à installer les nouvelles autorités qui allaient régner sur Rome au nom de la liberté et de l'indépendance , non point à promulguer une constitution, mais à mettre la main sur toutes les valeurs dont l'armée et le gouvernement français avaient un besoin si urgent, afin de subvenir

à la détresse des finances. Toutes les propriétés publiques furent ou mises sous le scellé ou inventoriées. Ces opérations ne furent pas faites avec ordre et ressemblèrent plutôt à un pillage qu'à une spoliation officielle : le Vatican fut dévasté ; on enfonça les armoires, on s'empara des ornements d'église; les habits sacerdotaux furent brûlés pour recueillir Tor et l'argent des broderies. Une bande de revendeurs et de juifs, qui, comme des animaux de proie, suivait larmée d'Italie, achetait à vil prix ce qui était soustrait à la prise de possession r^;ulière; les musées et les galeries étaient préserves avec soin.

La ville de Rome fut imposée à quatre millions en numéraire y et requise de fournir trois mille chevaux et des vivres pour une valeur de deux millions. Quatre cardinaux, les princes Giustiniani, Gabrielli et Colonna, le duc Braschi, furent pris en otages de ces contributions.

Pendant que Rome était ainsi exploitée, la foule révolutionnaire attachait la cocarde tricolore à la statue de Marc-Âurèle et forçait les habitants à illuminer la façade de leurs maisons ; on brisait les écussons armoriés des palais; un bal public et gratuit était donné au théâtre Alberti, mais sans masques, parce que « ce genre de divertissement était un reste infâme de la barbarie du régime féodal. »

Toute cette saturnale était permise et même approuvée par les chefs de Tannée française. Le 20 février, la volonté principale du Directoire, l'acte qui devait consommer la révolution , fut mis à exécution.

Le Pape reçut d'abord, non point l'ordre, mais le conseil de quitter Rome, et de choisir le lieu Où il vou- Iif. 7

drait se retirer : il refusa. Alors on lui dit qu'il devrait vivre sous l'autorité du gouvernement républicain , le reconnaître comme légitime, et, en signe de soumisfiion, porter la cocarde tricolore. — « Je né connais pas, dit-il, d'autres insignes que ceux dont TÉglise m'a décoré; mon corps est à vous, mon âme est à Dieu. Je reconnais la main qui frappe le troupeau et le pasteur. Je Tadore et je me résigne. Vous m'offrez une pension ; je n'en ai pas besoin. Un sac pour me couvrir, une pierre pour reposer ma tète, voilà tout ce qu'il me faut; c'est assez pour un vieillard qui veut finir ses jours dans la pénitence. »

Les mauvais traitements commencèrent. Jusqu'à ce moment on avait respecté les appartements personnels du Pape. Haller vint y faire ses inventaires et ses saisies. La cassette privée, les manuscrits, les livres, les médailles furent enlevés. Le commissaire exigea que les bagues que le pontife avait aux doigts lui fussent remises. Lorsque le pillage ofi&ciel fut terminé, Haller signifia au Pape qu'il devait partir de Rome. — « Je suis bien vieux et très-malade ; je ne puis abandon* ner mon peuple et mes devoirs. Je veux mourir ici, répondit le Saint-Père. — On meurt partout, répliqua Haller avec une rudesse , plutôt révolutionnaire , que protestante; — • si les voies de douceur ne vous déterminent pas à partir, on sera obligé d'employer la conti^ainte. »

Pour adoucir tant de rigueur, on lui promit de délivrer son neveu, le duc Braschi, détenu comme otage et garant de la contribution de guerre. Le Pape resta encore deux jours àRome , s'occupant de mettre ordre aux affaires de TÉglise, autant que les circonstances le permettaient. Dans la nuit du 20 février, un commissaire

français vint l'avertir qu'il fallait partir et qu'un carrosse l'attendait; il était en prière, à genoux devant un crucifix. — « Allons, dépêchez-vous, » disait le commissaire. On le conduisit à la voiture. La nuit était sombre et orageuse. Il ignorait où on allait le conduire. Un détachement de dragons l'escortait et repoussait une foule nombreuse qui s'agenouillait et témoignait son respect et son affliction.

Le Pape fut d'abord conduit à Sienne. Le grand-duc de Toscane n'osa point lui donner asile à Florence , et fit prévenir le clergé de ses États que le Saint-Père voulait garder l'incognito, et qu'il ne convenait pas de lui rendre d'hommages publics, ni même d'aller lui porter des témoignages de respect et de dévouement. Le grand-duc prit soin aussi d'envoyer des courriers à Milan, à Paris et à Vienne, pour s'assurer que sa prudente conduite était approuvée.

L'Italie presque tout entière était maintenant livrée à une armée qui n'était plus contenue par le ferme commandement de son grand général, à une administration militaire sans exactitude et sans probité , à des agents d'intrigue et de révolution envoyés de Paris, à des missionnaires d'insurrection que le nouveau gouvernement de la Cisalpine répandait dans les villes qui ne s'étaient pas encore révoltées contre l'autorité de leur souverain. C'était de toutes parts un affreux désordre. L'esprit de rapine et de concussion, qui caractérisait la politique et l'administration du Directoire, régnait encore plus impudemment dans la riche Italie que dans la pauvre Suisse. On déclarait émigrés les cardinaux et les grands propriétaires de l'État romain pour confisquer leurs biens et piller leurs palais. Des hommes commissionnés sous le nom « d'agents chargés de l'en-

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lèvenaent de Targenterie des églises, » saisissaient partout les vases sacrés, les ornements, les statues d'argent. En même temps les généraux frappaient, de leur autorité privée, des contributions sur les villes et les provinces qu'ils occupaient, sans qu'aucun pouvoir supérieur empêchât ces exactions. Les lettres du général Kilmaine, laissé à Milan par le général Bonaparte, lui rendaient compte de tout ce brigandage, dont il était le témoin , sans avoir les moyens de le faire cesser.

L'administration militaire, qui avait été un des soucis et des embarras du vainqueur de l'Italie, n'existait pour ainsi dire plus ; la solde n'était point payée ; les soldats étaient sans souliers et sans vêtements. Eux aussi se livraient au pillage, autorisés par l'abandon où ils étaient laissés et par l'exemple de leurs chefs.

Un tel état de choses ne pouvait se prolonger sans amener une crise. Un rapport du général Baragueyd'Hilliers, adressé au général Bonaparte, en date du 19 février 1798, lui rendit compte de ce qui se passait dans les provinces de Crémone et de Mantoue. Ce n'était pas sans douleur qu'il racontait des faits où pouvaient être intéressés « des gens plus forts et plus adroits que lui, et qui auraient peut-être plus de crédit auprès du gouvernement. »

« Depuis cinq mois l'armée n'a point reçu de solde ; depuis cinq mois on la laisse sans souliers et sans chemises ; les troupes sont logées dans des espèces de casernes dévastées et dépouillées de tout mobilier. Les vivres sont de mauvaise qualité : en un mot, les soldats de l'armée d'Italie, à qui la paix et leur gloire devaient assurer quelques douceurs , ont été livrés à la plus ex-

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trême misère. Le mécontentement et l'exaspération qui en ont été la suite ont donné aux ennemis de la France le moyen et l'occasion d'exciter un soulèvement terrible dans la garnison de Mantoue.

ce Le 1 1 février, à sept heures du matin, les chefs de corps furent avertis que des placards avaient été affichés pendant la nuit dans les quartiers , et qu'une certaine agitation s'y manifestait. Ils se rendirent aux casernes et leur présence fit cesser tout symptôme extérieur de désordre. Bientôt après les trois demi-brigades de cavalerie montèrent à cheval sans officiers ni sous-officiers y se portèrent chez leurs chefs, enlevèrent les drapeaux 9 et se formèrent en ordre de bataille. Au même instant, les canonniers s'emparèrent de six pièces de canon et de munitions, et prirent la tâte de la colonne.

« Les généraux et les chefs accoururent pour dissiper ce rassemblement. Leurs ordres , leurs discours ne sont pas écoutés; on leur répond par des cris, des vociférations, des huées. Le soulèvement était unanime; l'insubordination était absolue. Pendant cinq heures de suite le général Miollis et son état-major, privés de tout moyen de force, s'épuisent en menaces, en raisonnements, en supplications, en paroles conciliantes; vainement ils parlaient d'amour de la patrie, d'honneur national, de devoir militaire; rien n'agissait sur les soldats; lorsque, par hasard, ils avaient écouté, ils déclaraient obstinément qu'ils voulaient être payés des cinq mois de solde qui leur étaient dus ou qu'ils allaient retourner en France. Le commandant de la place avait fait enlever les ponts-levis et fermer les portes; les soldats se mirent à les enfoncer à coups de hache. Alors le général Miollis, vaincu par la persévé-

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rance de cette rébellion, tantôt tumultueuse , tantôt froidement imperturbable, promit que la solde serait payée huit jours après, à Téchéance du cinquième mois. Aussitôt qu'il eut pris cet engagement, les troupes défilèrent avec un ordre parfait , rentrèrent dans leurs quartiers et déposèrent leurs armes; la discipline, la subordination, la régulière observation de tous les devoirs se trouvaient rétablies après cinq heures de sédition. Le général MioUis n'avait aucun moyen d'acquitter sa promesse : il imposa un emprunt forcé sur la ville de Mantoue.

i< La conduite des soldats pendant cette crise fut très-remarquable. Elle pourrait être considérée comme honorable et lui servir d'excuse, mais montrer aussi combien redoutable peut devenir une révolte militaire. Sans chefs apparents, tous leurs mouvements furent exécutés avec le plus parfait ensemble. Évidemment ils se conformaient tous à un plan arrêté d'avance. Lorsqu'ils allèrent enlever les drapeaux , le colonef de la 1 2* demi-brigade essaya de défendre les siens , et blessa de son épée un des grenadiers. — « Nous ne « vengerons pas notre camarade , dirent-ils , vous ne « faites que votre devoir. » — Le colonel de la 1 4* voulut aussi faire résistance : les soldats ôtèrent leurs baïonnettes pour ne point le blesser dans cette lutte. Aucun officier ne fut personnellement ni maltraité , ni insulté. On répondait — non — tout d'une voix, aux exhortations ou propositions des généraux, après leur avoir porté les armes, lorsqu'ils se présentaient devant la troupe.

<c Ce jour-là les soldats avaient payé exactement tout ce qu'ils achetaient. Chaque corps avait un ordre de route jusqu'à Lyon , et l'on avait rédigé un code pénal

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très-sévère pour prévenir les désordres et les délits peadant le retonr en France.

flc Lorsque , dans les allocutions qu'on leur avait adressées, le général MioUis avait parlé de la loi , on lui répondait : — c La loi ordonne de nous payer ; ce n*est «donc pas nous qui la violons; les coupables, ce cr n'est pas nous, ce sont ceux qui ont volé les trésors « de ritalie et qui nous laissent dans la plus grande u misère. Ces trésors , nous les avions gagnés par nos V fatigues et nos blessures, par nos victoires ; on les a (r dissipés, et on ne nous laisse que nos baïonnettes, ce après les avoir employées à dépouiller les Italiens c€ dont nous nous sommes fait abhorrer. Nous allons ff en France; nous sommes en faute, cela est vrai; « mais nos concitoyens sont justes. Lorsqu'ils sauront « qu'on s'est moqué de nous par des promesses qu'on c< n'a point tenues; lorsqu'ils nous verront revenir sans c souliers et sans chemises , couverts de blessures , cr sans avoir reçu un liard depuis quatre mois; lorsque c nous raconterons les dépenses scandaleuses qui inir sultaient à nos misères et les sommes qu'on a exi- ¥ gées des habitants sous prétexte de nous payer, nous « dirons : Pouvions-nous tenir à toutes ces injustices •r et à toutes ces infamies? Nous sommes partis par c désespoir et nous demandons vengeance contre ceux ¥ qui nous y ont forcés. »

a A ces plaintes générales , la voix des soldats ajoutait les noms des généraux qui passaient pour avoir commis les plus criantes exactions, et dont la gloire militaire était parvenue en France mêlée avec la réputation proverbiale de cupide rapacité. — « S'ils étaient « ici, criaient les soldats, nous en ferions justice. »

Le général Baraguey-d'Hilliers racontait tous ces dé-

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tails, de manière à excuser la condescendance des généraux et la révolte des soldats. 11 disait aussi : — w Les officiers et les sous -officiers, quoiqu'on apparence étrangers à cette sédition , n*ont pas déployé la moindre énergie pour Tarrèler ; souffrant eux-mêmes la plus extrême misère , ils avaient auparavant excité les mécontents, sinon directement, au moins par les plaintes que le besoin leur arrachait. »

Après avoir expliqué toutes les circonstances qui avaient produit et accompagné la sédition , il aurait pa se dispenser de Fattribuer aux manœuvres des ennemis de la France, et d'ériger en complot le mouvement naturel de l'opinion et la force des choses. Toutefois , il était possible et même vraisemblable que le mécontentement et les plaintes des populations italiennes, vexées et dépouillées sans que leur ruine profitât aux soldats, avaient fait impression sur eux.

Ce n'était pas seulement à Mantoue que l'esprit de sédition fermentait dans l'armée; l'exaspération était générale ; la révolte qui éclata à Rome eut un caractère beaucoup plus grave.

Le général Berthier, avant de recevoir l'arrêté du 19 février, qui lui prescrivait de remettre le commandement au général Masséna, sachant quelle était l'intention du Directoire, intention connue des commissaires, considéra sa mission comme terminée, et Masséna comme devenu général en chef. Il lui déféra ses pouvoirs et se disposa à quitter Rome»

A peine Masséna avait-il pris possession du commandement que des murmures s'élevèrent unanimement dans l'armée. Le 24 février, tous les officiers, souslieutenants, lieutenants et capitaines, s'assemblèrent;

après une longue et vive discussion, ils déclarèrent ' qu'ils ne reconnaissaient pas Masséna pour général en chef, et que Berthier serait invité à conserver le commandement. Ils nommèrent un comité chargé de veiller au bon ordre, à la sûreté de la ville et à Thonneur de l'armée; ils envoyèrent au Directoire une adresse pour expliquer les motifs de leur conduite , et chargèrent quatre d'entre eux de la porter à Paris,

La délibération par laquelle l'assemblée des officiers sollicitait le général Berthier de ne point quitter l'armée, était dictée par les plus honorables sentiments. On y lisait : — « Plusieurs individus, revêtus de pouv^oirs, courent les maisons des plus riches de la ville, enlèvent les effets les plus précieux sans donner aucun reçu. De pareils crimes ne peuvent rester impunis; ils crient vengeance et déshonorent le nom français, qui, plus que jamais, doit être respecté de tout l'univers. Nous le jurons, en face de l'Éternel, dans son temple où nous sommes assemblés, nous désavouons toutes les spoliations faites dans la ville de Rome et dans les États ecclésiastiques. Nous vouons haine et mépris aux vils individus qui s'en sont rendus coupables. Nous jurons de ne plus être les instruments des monstres qui abusent de notre constance et de notre courage. Le soldat et l'officier souffrent dans la misère la plus profonde ; cependant il y a dans la caisse plus de millions que les trois qui sont dus à l'armée. Tout est en règle ; en deux fois vingt-quatre heures l'arriéré de solde peut être payé. — Nous demandons que les effets enlevés aux maisons et aux églises appartenant aux puissances avec lesquelles nous sommes en paix soient restitués, et que ces édifices soient remis dans leur état primitif. — Indépen-

damment de la solde , nous persistons à demander vengeance des vols faits dans Rome par des monstres revêtus de grades et par des administrateurs avides et corrompus, plongés jour et nuit dans le luxe et la débauche. Vous avez toute l'autorité entre les mains; vous pouvez sévir contre les brigands qui nous déshonorent. Nous vous le disons franchement : faute par vous de punir et d'arrêter ces excès , nous rejetterons sur vous-même le déshonneur qui nous menace, et vous serez censé partager le crime; nous aimons à croire que vous êtes pur et que votre conduite le prouvera. — Si vous êtes jaloux d'emporter notre estime , c'est-à-dire Testime de Tarmée, vous nous rendrez une justice prompte et complète. »

Le général Berthier ne voulut point accepter un commandement que le Directoire lui avait ôté ; il se sentait impuissant à réparer et à faire cesser des désordres que son autorité incomplèto n'avait pu prévenir et empêcher. Masséna conçut un instant Tespoir de se maintenir à la tête de Tarmée. C'était contre lui personnellement qu'éclatait la rébellion. Les vieilles querelles de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie, qui avaient souvent amené des scènes de violence entre la division Bernadette et les troupes de Masséna et d'Augereau, s'étaient ravivées et contribuaient au désordre. D'ailleurs, Masséna passait pour s'occuper beaucoup plus de sa fortune que du bien-être des soldats. Malgré sa courageuse fermeté et l'empire qu'il exerçait sur les troupes quand il les conduisait au combat, ce général, qu'ils avaient surnommé « l'enfant chéri de la victoire, » fut contraint de quitter son commandement. Il se retira à Monte-Rosso, près de Rome, d'où il écrivit, le 26 février, au général Bonaparte : — c Que

yais-je devenir, mon général? je Tignore. J'ai recours à vos bontés ; j'attends tout de vous ; une ambassade m'épargnerait le désagrément de rentrer en France d'ici à quelque temps. Je ne dois plus servir. Je n'ai rien à me reprocher, il est vrai. Mais l'opinion publique!... Enfin, je me jette dans vos bras et n'entre pas dans d'autres détails qui me navrent le cœur. »

Berthier avait quitté Rome. Ce fut de Bologne qu'il écrivit au général Bonaparte* : — « Je ne sais ce qui peut arriver par le manque d'argent. Nos ressources sont presque nulles. Rome est pauvre en écus, et il faut de l'argent pour assurer ses subsistances et pour soutenir son nouveau gouvernement. Il y a dans la ville cinquante mille mendiants.

(( Masséna et moi n'avons plus la confiance, il faut nous remplacer et prendre un parti pour punir les officiers insurgés à Rome. Il faut dans la Cisalpine un général en chef, et surtout de l'argent.

(( Jamais on n'a eu plus de peines que je n'en éprouve; mes intentions sont pures; mais je dois le déclarer, il ne me reste ni les talents ni la confiance nécessaires dans la situation où est l'Italie.

i( Je vous prie de me faire rappeler. Je désire que ma conduite soit examinée. J'ai tout fait pour la liberté de Rome , pour l'intérêt et pour l'honneur de la république française; mais les hommes s'usent. Je le suis dans ce pays. »

Trois jours après, il écrivait de Milan : — « Toute l'année d'Italie a été en insurrection, c'est un grand malheur pour la discipline. Je suis parvenu à tout

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