‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 45 sur 174 · n octobre · texte numérisé non relu

n octobre

Trage, assurer lexéculion des articles conclus entre la France et l'empereur; couronner enfin vos exploits par une invasion dans l'île où vos aïeux portèrent l'esclavage sous Guillaume le Conquérant, et y reporter, au contraire y le génie de la liberté, qui doit y débarquer en même temps que les Français. »

Dès lors le gouvernement ne s'occupa plus qu'à imprimer à l'opinion publique un mouvement passionné contre l'Angleterre. La tribune des conseils législatifs retentit d'imprécations contre la perfide Albion : un emprunt volontaire , destiné aux préparatifs de l'expédition y fut ouvert, et les agents du gouvernement avaient mission d'engager les citoyens à y souscrire. Soit que le Directoire, très-ignorant des choses de la guerre et des difficultés de cette entreprise, se fît réellement illusion , soit qu'il cherchât une occupation pour la nombreuse armée dont le licenciement lui semblait impossible, il entretint le public pendant plusieurs mois de la descente en Angleterre, sans réussir à enflammer le sentiment national. Lorsque l'armée d'Italie eut été . employée à envahir TÉlat romain ; lorsque, pour révolutionner la Suisse, il fallut la combattre et la conquérir; bien plus encore lorsqu'on vit que le général Bonaparte ne voulait pas se charger d'une expédition, qui ne lui offrait point l'espérance du succès, on cessa d'y songer.

Une implacable aversion contre l'Angleterre ne continua pas moins d'être la pensée fondamentale de la politique du gouvernement; la nation retrouvant ses vieilles haines, s'y associait, mais sans vivacité, et la continuation indéfinie de cette guerre ne fut point un des griefs que l'opinion imputa au Directoire. 11 ne cessa point de saisir toutes les occasions de rendre m. 13

plus difGcile un rapprochement pacifique et d'envenimer la réciproque animosité des deux peuples.

Le Portugal , allié subordonné de l'Angleterre , n'avait pas pris une part active à la coalition des puissances européennes contre la France. Lorsque l'Espagne eut traité avec la république française, et que peu de temps après elle eut cédé à son influence au point de déclarer la guerre à l'Angleterre , elle voulut contraindre la cour de Lisbonne à faire cause commune avec elle ; c'était un prétexte pour tenter une invasion en Portugal. 11 fut même question un moment d'envoyer un corps d'armée auxiliaire en Espagne. Le gouvernement portugais fit des préparatifs de défense. Ainsi qu'il l'avait déjà pratiqué plusieurs fois , il mit à la tête de son armée un général étranger , le prince de Waldeck. L'amiral Jervis, après un combat où il défit la flotte espagnole, prit quatre vaisseaux et débarqua à Lisbonne les troupes anglaises qui avaient évacué la Corse : c'était au mois de mars 1797; à cette époque, le Directoire montra des dispositions plus pacifiques ; un traité fut négocié avec le Portugal , signé à Paris le 20 août 1 797, quelques jours avant le 1 8 fructidor, et ratifié par le Corps législatif le 12 septembre.

En même temps les négociations de Lille ne. laissaient plus l'espérance de la paix, et les Anglais, usant de l'autorité qu'ils exerçaient en Portugal, persuadèrent à la reine de Portugal de refuser sa ratification. L'amiral Jervis était entré dans le Tage avec son escadre et avait débarqué des troupes et des munitions.

Le Directoire avait reçu cette nouvelle en même temps que le traité de Campo-Formio et la rupture définitive de la conférence de Lille. Le même jour où

parut sa proclamation au peuple français, un arrêté fut publié portant que la reine de Portugal , au lieu d'envoyer sa ratification du traité de paix* conclu avec la république française le 20 août, avait mis ses ports et ses postes principaux entre les mains de l'armée anglaise; le traité était donc non avenu. Il fut aussi notifié à M. d'Araujo, ministre de Portugal, qui avait négocié et signé le traité , de sortir sans délai du territoire de la République.

Toutefois, le Directoire n'avait pas reçu officiellement ce refus de ratification. Le courrier, qui en était chargé, avait passé par Madrid, et le prince de la Paix sachant ce qu'il apportait à Paris, avait arrêté sa marche. Après avoir désiré une guerre contre le Portugal et sollicité l'envoi d'une division française, il avait craint qu'au lieu d'un détachement le Directoire envoyât une armée : c'eût été l'invasion de l'Espagne. Il essaya donc de prévenir la rupture entre la France et le Portugal. Sur ses représentations, la cour de Lisbonne changea de résolution : la ratification fut signée le l*' décembre et envoyée à M. d'Araujo, en mettant des sommes considérables à sa disposition pour exercer sur le gouvernement directorial un genre d'influence, qui avait déjà été employé pour obtenir la signature du traité. Des indiscrétions furent commises; le caractère de cette nouvelle négociation fut connu du public. Sous prétexte que M. d'Araujo n'avait plus de mission officielle, il fut mis au Temple et y resta enfermé pendant deux mois : de sorte que la France n'était plus en paix avec le Portugal, et que l'escadre anglaise continuait à être en station dans le Tage.

Le gouvernement anglais n'avait pas supposé un moment que la paix fût possible avec le Directoire. M. Pitt

et le parti tory restaient dans la conviction que la France y aussi longtemps qu'elle aurait un gouvernement révolutionnaire, serait menaçante pour l'Europe et rendrait la guerre nécessaire. Ainsi ,. pendant les négociations, toutes les mesures avaient été prises pour la continuer. La situation des puissances continentales, et surtout la soumission de TAulriche aux conditions que le vainqueur lui avait imposées, ne permettaient pas de penser à envoyer une armée de terre qui, en ce moment, n'aurait pas même trouvé un point de débarquement; mais la guerre maritime pouvait être conduite avec succès. I^ marine espagnole avait reçu de rudes échecs; la marine hollandaise fut aussi presque détruite dans le combat du 1 1 octobre entre Tamiral anglais Duncan et Tamiral hollandais Dewinter. Il n'y avait pas eu depuis longtemps de bataille navale aussi acharnée et aussi sanglante : « Jamais, disait la relation anglaise , nos matelots n'ont eu à triompher d'autant de valeur et d'obstination. »

L'amiral Dewinter et son contre-amiral furent faits prisonniers; neuf vaisseaux de ligne et trois frégates restèrent aux mains des Anglais.

Le Directoire n'avait pas cru d'abord avoir un autre moyen d'attaquer TAngleterre que l'expédition annoncée avec tant d'éclat, et dont bientôt il ne devait plus être question ; mais il avait hérité de la Convention la pensée qu'on pouvait ruiner l'Angleterre en anéantissant son commerce. Un pareil dessein entraînait de toute nécessité la suppression du commerce de tous les pays qui avaient des relations avec l'Angleterre. Partout où la France exerçait sa domination, telle en était la première conséquence : les ports d'Italie étaient fermés aux Anglais; Cadix était bloqué; la Hollande

subissait la loi française et venait de perdre sa marine militaire ; la navigation des neutres, que les Anglais rendaient impossible par leurs déclarations de blocus et le droit de visite, était maltraitée de la même sorte par la France, qui prétendait user de représailles envers l'Angleterre, en traitant comme ennemis les peuples qui n'avaient pas moyen de se refuser à sa dure loi.

Ainsi les Américains , pour s'y être soumis, étaient, quant à la navigation et au commerce, en état de guerre avec le gouvernement français. Déjà cette rupture avait attiré l'attention du Corps législatif, alors qu'il pouvait parler et délibérer librement; maintenant, les relations extérieures et les négociations étaient livrées sans nul contrôle à la toute-puissance du Directoire. Bientôt on put voir quel usage il en faisait; un des motifs, et peut-être le plus réel, qui lui avait fait désirer ce pouvoir absolu , ne fut plus ignoré de personne.

Lorsque les victoires des armées françaises, la pacification prochaine dé l'Europe continentale , et la possibilité de la paix entre la France et TAnglelerre furent connues en Amérique, les Américains souhaitèrent de rétablir leurs relations amicales avec la puissante nation à laquelle ils devaient leur existence politique. Trois plénipotentiaires furent envoyés par le président, John Adams, avec l'approbation formelle du congrès. Uurs instructions étaient conçues dans un esprit de conciliation. Ils arrivèrent à Paris au mois d'octobre 1797, et alors s'engagea une négociation à laquelle ils n'étaient point préparés. Avant d'avoir été présentés au Directoire, avant même d'avoir vu le ministre, ils furent accostés par des agents d'intrigue , sans nul caractère officiel, mais qu'on savait en relation avec les hommes

du gouvernement : ils commencèrent par dire aux Américains que le Directoire avait besoin de beaucoup d'argent pour les préparatifs d'une descente en Angleterre, entreprise dont les Américains devaient souhaiter le succès; qu'il espérait avoir leur concours et re— cevoir d'eux un prêt de quarante-huit millions ; les agents rappelaient que le gouvernement français leur avait aussi fait des avances considérables, lorsqu'ils combattaient pour leur indépendance. Puis on leur parla de sommes à débourser pour acquérir la bonne volonté des Directeurs.

Lorsqu'ils virent le ministre, il ne leur dit rien de leur mission , ni des questions qui devaient être traitées ; leur présentation au Directoire fut remise à peu de jours. Un rapport général sur les relations actuelles de la France et de l'Amérique devait , leur disait^on , être préalablement mis sous les yeux du gouvernement.

Les agents continuèrent leur secrète négociation, insinuant que les Directeurs étaient mal disposés et que certaines paroles d'un message de M. Adams les avaient irrités. La demande d'argent fut renouvelée; on marchandait sur le montant de l'emprunt et sur les douze cent mille francs destinés à acheter un accueil favorable.

Les envoyés d'une république, où rien n'est ni ne peut être dérobé à la publicité, répondirent, et même par écrit, que leurs pouvoirs ne les autorisaient pas à consentir à aucun prêt d'argent; qu'ils demanderaient de nouvelles instructions à leur gouvernement et pourraient envoyer à cet effet l'un d'eux en Amérique , si le gouvernement français voulait dès ce moment faire cesser la saisie des bâtiments américains.

Les plénipotentiaires ne se montrèrent pas plus accommodants pour l'argent, dont la destination devait rester secrète. Ils ne cachèrent pas leur méfiance : ils craignaient qu'après Tavoir donné, on ne réalisât point Tespérance qu'on leur présentait. Les agents employaient de singuliers arguments : ils disaient qu'on paye un avocat sans avoir la certitude qu'il gagnera la cause; ils parlaient de l'argent que les puissances maritimes étaient obligées de payer au dey d'Alger ou au bey de Tunis.

La négociation occulte n'ayant pas réussi , la négociation politique ne fut pas même entamée; le Directoire refusa de reconnaître et de recevoir MM. Pinkney et Marshall, disant qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, ainsi que le président qui les avait envoyés; que ce parti était antifrançais; en même temps il consentait à admettre M. Gerry, qui était du parti opposé. Les jacobins français imaginaient qu'il y avait une révolution à faire en Amérique; déjà, sous le gouvernement de la Convention , Genest, chargé d'affaires de France, avait voulu y travailler ; c'était sous la présidence de Washington, qui demanda et obtint son rappel.

M. Gerry ne se prévalut pas de la préférence qui lui était accordée parle Directoire. Aucune négociation ne fut possible. Une loi fut demandée au Corps législatif pour établir sur la navigation des neutres les mêmes règles que l'Angleterre; elles étaient déjà pratiquées et devinrent légales.

MM. Pinkney et Marshall furent reçus triomphalement à Philadelphie. Le rapport qu'ils avaient présenté au président contenait le récit des demandes qui leur avaient été faites et de leurs conversations avec les agents subalternes. Celte pièce fut imprimée, toutefois

sans publier aucun nom propre. Les journaux anglais et allemands la reproduisirent; elle fut bientôt connue en France et y produisit un grand scandale. Les nomâ étaient connus; les explications et les démentis ne persuadèrent pas le public; il était accoutumé à de semblables affaires; mais elles n'avaient pas encore été constatées par un document officiel.

En Amérique y il y eut unanimité d'opinions contre ces procédés de la France, On les jugea tellement hostiles que le gouvernement crut ou feignit de croire que les préparatifs maritimes qui se faisaient en ce moment dans les ports français pouvaient menacer les États- Unis. On réunit une armée de défense et on fit proposer le commandement au général Washington ; toute relation conunerciale avec la France fut suspendue; les anciens traités et les stipulations qu'ils contenaient furent annulés.

Cependant le Directoire ne s'était pas attendu à de telles conséquences de sa politique : il n'avait pas voulu que les Américains devinssent les alliés de TAngleterre. Des efforts furent tentés auprès de M. Gerry, qui était resté en France, afin de reprendre une négociation, dont on lui faisait espérer d'heureux résultats. M. Gerry insista pour retourner en Amérique. Une note lui fut remise où le ministre protestait des intentions pacifiques de son gouvernement; elles avaient été, disait-il, voilées par de perfides calomnies; — « lors même que les Américains semblaient provoquer la guerre, le Directoire avait une telle répugnance à les considérer comme ennemis que, malgré leurs démonstrations hostiles, avant de prendre une détermination, il voulait attendre le moment où il y serait irrésistiblement forcé par des hostilités réelles. »

Les villes anséatiques furent aussi comprises dans le dessein qu'avait le Directoire de taxer et de ruiner tous les Etats commerciaux et maritimes. Hambourg était en grande prospérité ; le commerce anglais , à qui tous les ports de TOcéan, depuis Cadix jusqu'à Amsterdam, étaient fermés ^ avait Hambourg pour étape et pour entrepôt; c'était le point de communication entre TAngleterre et rAUemagne. Beaucoup d*émigrés français y avaient pris asile, et en avaient fait un des centres d'intrigue ou plutôt de correspondance. Ce n'étaient point les agents des princes qui s'y étaient fixés, mais plutôt les réfugiés de la seconde émigration : Rivarol , Montlosier, Fabbéde Pradt, Panât; plusieurs des députés proscrits par le 1 8 fructidor y étaient venus pour échapper à la déportation. Le gouvernement municipal de cette ville libre était tolérant et hospitalier. Ainsi Hambourg était vu de mauvais œil par le gouvernement directorial; d'ailleurs , la richesse de cette république de marchands donnait à penser qu'on en pouvait tirer une forte rançon.

Ainsi que dans toute l'Allemagne, il y avait à Hambourg deux opinions différentes sur la révolution française : les uns en aimaient les principes , en adoptaient les théories, y voyaient une ère nouvelle de la civilisation; les autres , après avoir prévu les désordres qui avaient suivi le premier et généreux élan vers la liberté, s'étaient confirmés dans la malveillance et la crainte que leur inspirait la France révolutionnaire.

Cette dissemblance d'opinions, plus spéculatives que passionnées, donna au Directoire l'illusion qui avait tant de part à sa politique : il espéra qu'on pourrait susciter une révolution à Hambourg. Il crut apparemment que le parti français et libéral était arrivé à un

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