‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 56 sur 174 · juin · texte numérisé non relu

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ordonner le débarquement et lattaque. Dès qu'on vit les chaloupes se remplir de soldats, le tumulte de la populace devint de plus en plus insensé; Tautorîté du grand maître était méconnue; tout se faisait en confusion; c'était avec précipitation et désordre qu'on s'occupait à porter dans les forts des approvisionnements de vivres et de munitions. Le général Bonaparte, habile à augmenter le trouble d'un ennemi effrayé et surpris , faisait tirer le canon sur toute la ligne. Des milliers de fusées se croisaient dans les airs; des fanaux placés au haut des mâts signalaient ses ordres aux bâtiments qui se mettaient en mouvement pour amener les soldats à la côte.

Le terrain avait été étudié d'avance; des plans levés par ordre du général Bonaparte lui servaient à choisir les meilleurs points de débarquement, à déterminer la direction de ses troupes, à désigner la ligne d'attaque.

Le débarquement, dont les apprêts avaient été faits avec tant d'éclat pendant la nuit du 9 au 1 0 ; fut effectué le 10 à la pointe du jour. A six heures -du matin, une lettre du consul de France fut remise au grand maître : elle annonçait que le général Bonaparte était résolu à se procurer par la force ce qu'aurait ' dû lui accorder un Ordre qui portait le titre d'hospitalier. — € Je prévois l'impossibilité où se trouve l'Ordre de résister; il eût été à souhaiter, dans une si grave circonstance , que Votre Ëminence , par amour pour ses chevaliers et pour la population de Malte, eût proposé quelque moyen d'accommodement. Le général se voit désormais en droit de traiter la ville en ennemie ; elle n'a plus d'espoir que dans la loyauté du général Bonaparte. Il a donné les ordres les plus précis pour que la

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religion , les mœurs et les propriétés fussent scrupuleusement respectées. » — Quelques moments après, le grand maître reçut une autre lettre ; le commandeur de Bosredon lui écrivait qu'eu faisant ses vœux, il s'était engagé à combattre les Turcs, mais non pas les Français; qu'ainsi il donnait sa démission. I^ grand maître vit dans cette démarche le présage d'un autre danger. I^ rébellion n'était pas seulement dans le peuple ; il envoya le commandeur de Bosredon en prison.

Il était trop tard pour s*opposer au débarquement. Un fort défendu par le chevalier de La Guérivière avait résisté pendant plusieurs heures à la division commandée par le général Desaix, mais avait été emporté; les divisions Baraguay-d'Hilliers et Vaubois n'avaient pas moins réussi en descendant à terre. Les troupes maltaises, les milices, les paysans, leurs femmes et leurs enfants s'enfuyaient pêle-mêle vers la cité Valette.

La Cité vieille, située au centre de Tîle, dont elle était autrefois la capitale, fut occupée. Le général Bonaparte s'y rendit: il y empêcha tout désordre. Les églises furent respectées. Il accueillit avec bienveilhmce les autorités municipales, le clergé, les principaux de la ville , et ordonna la formation d'une garde nationale. Beaucoup de chevaliers avaient été faits prisonniers.— «Messieurs, leur dit-il, vous avez eu le courage de prendre les armes contre vos compatriotes, il faut avoir le courage de mourir; je ne veux point de vous pour prisonniers. Retournez à la cité Valette, puisqu'elle vous appartient encore. »

Pendant que les Français se rendaient maîtres de tout le territoire , la cité Valette était en proie au plus affreux désordre. La populace, dans son effroi et son

désespoir, tournait sa rage contre ses défenseurs, en accusant leur impuissance de trahison. Un chevalier fut massacré; d'autres maltraités. Des Français établis dans la ville furent tués.; on les poursuivait à coups de fusil; ceux qui leur donnaient asile étaient forcés dans leur domicile. Celte plèbe voyait partout des traîtres qui allaient ouvrir l'entrée de la ville aux ennemis. Pour calmer ces furieux , on ne trouva point d'autre moyen qu'une procession solennelle. La statue de saint Paul, patron de l'île, fut promenée devant les remparts.

Cependant les autorités municipales s'occupaient du salut de la ville. Il fut d'abord proposé dans rassemblée des jurats de demander une suspension d'armes au général Bonaparte, en lui disant que c'était sans doute aux chevaliers qu'il faisait la guerre et non aux Maltais. Toutefois, avant d'en venir à cette démarche, une députation se rendit chez le grand maître. — a Je savais bien, dit-il; qu'il y avait un complot : le voilà qui éclate. » — Il eût voulu ne pas recevoir la députation ; mais ce refus était au delà de son courage.

Les chevaliers qui formaient le conseil de l'Ordre accueillirent avec indignation la demande des jurats et leur adressèrent d'insultantes paroles. — « Votre démarche est digne de la potence , disait le vice-chancelier ; si le grand maître m'en croyait, il vous ferait tous pendre en sortant d'ici, d — L'orateur de la députation ne se déconcertait pas. — € On pend les voleurs et les assassins , répondait-il » mais on écoute les députés de la nation. » — Il conjura respectueusement le grand maître de jeter un regard de compassion sur le malheureux pays qui avait toujours fait des vœux pour la prospérité de TOrdre.

Les députés se retirèrent , mais déclarèrent qu'ils allaient attendre la délibération du conseil. La confusion y régnait autant que dans la ville; aucune discussion raisonnable, aucun avis praticable et salutaire ne pouvait y trouver place; c'était une conversation de vaines bravades et de propos désespérants. Le grand maître ne les écoutait point; consterné, abattu, il n'avait pas la force de s'arrêter à une décision ; il était absorbé dans une vague et triste irrésolution.

La députation était pressante : elle réclamait une réponse. A cet instant on vint annoncer que deux chevaliers, ayant maltraité des volontaires qui s'employaient aux préparatifs de défense, avaient été victimes de leur orgueilleuse insolence; le peuple les avait massacrés.

Plusieurs des membres du conseil s'étaient retirés; le grand maître, qui avait eu constamment pour principale crainte une rébellion populaire contre l'Ordre, prit tout à coup sa résolution ; il manda le consul de Hollande, le pria de se rendre auprès du général Bonaparte et de solliciter une suspension d'armes. Le consul était vieux et infirme; il écrivit une lettre. On en chargea M. de Melan , un jeune émigré français, qu'on intitula chancelier du consulat. Le grand maître lui remit en même temps une lettre adressée au commandeur de Dolomieu* pour le conjurer de s'entremettre auprès du général pour adoucir sa volonté et obtenir des conditions moins dures.

La réponse ne tarda point : — « Demain , à midi , disait le général Berthier, le général en chef enverra quelqu'un au palais du grand maître pour rédiger et signer la suspension d'armes. »

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