‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 57 sur 174 · La lettre a été déposée à la Bibliothèque nationale · texte numérisé non relu

La lettre a été déposée à la Bibliothèque nationale

Le commandeur de Bosredoa fut aussitôt rais en liberté; la veille, le grand maître l'avait envoyé au cachot; les chevaliers l'avaient honni en demandant son supplice ; maintenant on lui prodiguait des témoignages de confiance et d'amitié. Le 1 1 juin , à midi, arrivèrent au palais du grand maître le colonel Junot premier aide de camp du général Bonaparte, M. Poussielgue, qui avait déjà rempli une mission à Malte, et le commandeur de Dolomieu. Les chevaliers qui entouraient le grand maître ne cachèrent pas Tétonneinent où ils étaient en voyant un membre de l'Ordre porteur des conditions qui sans doute allaient l'anéantir. — « Je suis ici, dit Dolomieu, parce que le général Bonaparte a cru faire une chose agréable au grand maître , qui lui-même a souhaité ma présence dans cette négociation. »

I^ bailli de Penne demanda quel serait le préambule de la suspension d'armes. — « Quatre lignes suffiront, dit le colonel Junot, et Poussielgue va les écrire. » • — L'acte fut en effet rédigé. Le général en chef accordait une suspension de vingt-quatre heures, et le grand maître s'engagea à envoyer des plénipotentiaires pour traiter de la capitulation.

Le bailli Frisari et le commandeur de Bosredon furent choisis pour cette mission : le grand maître pria le ministre d'Espagne d'assister à la conférence. Il fit de nouveau demander à Dolomieu d'interposer ses bons offices auprès du général en chef. Quatre plénipotentiaires devaient être nommés par les jurats pour stipuler au nom des Maltais. Un Français, chef de la secrétairerie d'État, nommé Doublet, en qui le grand maître avait beaucoup de confiance sans toutefois suivre ses conseils, fut chargé de défendre les

intérêts personnels du comte Hompesch. Il en était fort préoccupé; n'espérant plus sauver FOrdre, il voulait recueillir à son profit quelques débris du naufrage. On lui conseilla de réunir le conseil» afin de donner aux plénipotentiaires des instructions précises et des pouvoirs limités. — « Il est trop tard, » répondit le grand maître. — Il était pressé de mettre un terme à cette longue et cruelle anxiété.

Les plénipotentiaires se rendirent à bord de l'Orient. — a Vous faites bien d'arriver, messieurs, dit le général, le bombardement allait commencer. » — Ces paroles furent prpnoncées avec un accent de politesse bienveillante. L'article premier prononçait la cession de Malte à la république française. La discussion ne fut pas permise^ et l'on imposa silence à M. Doublet qui voulait faire quelques objections. S'il avait été question de droit y les plénipotentiaires auraient pu dire que la souveraineté de Malte appartenait au roi des Deux- Siciles. La donation de Charles-Quint donnait à TOrdre un titre pour occuper l'île, mais n'avait point concédé la toute propriété. — L'article 2 assurait une pension au grand maître. M. Doublet représenta qu'elle était modique. — a Eh bien , dit le général , écrivez que la république française emploiera son influence au congrès de Bastadt pour faire obtenir au comte Hompesch une principauté équivalente à celle qu'il va perdre. Il ne le mérite guère pourtant. Il n'aime pas la France, et nous connaissons ses liaisons avec la Russie. »

M Doublet expliqua comment l'Ordre , afin de con*

server les domaines qu'il possédait dans les provinces

de Pologne conquises par la Russie, avait dû créer

une langue rusid et reconnaître l'empereur Paul pour

grand prieur. Le général Bonaparte, toujours curieux de connaître avec exactitude les détails d'une affaire, écouta attentivement cette explication. — « Tout ce que vous venez de dire, répondit*il, n'empêche pas de croire que la Russie a depuis longtemps des vues sur Malte, et c'est pour prévenir l'accomplissement de ce projet, que nous avons voulu nous en emparer. » — La discussion continua, M. Doublet affirmant toujours que rOrdre n'aurait jamais pu consentir à passer sous la domination d'un prince schismatique. — w Au surplus, reprit le général, que cela soit ou ne soit pas, nous y avons pourvu. » ^

Le commandeur de Bosredon n'avait pas tenté de défendre Texistence de l'Ordre, mais il demanda que l'autorisation de rentrer en France donnée aux chevaliers français qui résidaient à Malte, fût étendue à ceux qui se trouvaient en pays étrangers. Le général Bonaparte répondit : — « Quant à moi, je voudrais que cette permission fût donnée à tous, mais le Directoire n'est point de cet avis ; si je consentais à cet article, il le déclarerait nul, pour les uns comme pour les autres. Beaucoup de vos messieurs ont servi dans l'armée de Condé et ne faisaient pas quartier à nos soldats. Si je fermais les yeux en prenant une mesure générale qui sauverait les coupables, je serais cause qu'une injustice serait commise contre les innocents. » — L'article 4 promettait une pension de sept cents francs à chacun des chevaliers français. — La république française s'engageait à employer ses bons offices auprès des autres puissances de l'Europe, pour qu'elles maintinssent aux chevaliers de leur nation l'exercice de leurs droits sur les biens de l'ordre de Malte situés dans leurs États. — Les chevaliers conservaient les

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domaines qu'ils possédaient dans les îles de Malte et du Goze, à titre de propriété particulière.

La convention fut portée à la ratification du grand maître ; il se hâta de la donner. Les conditions lui étaient profitables, et il parut que c'était pour lui la seule question. S'il eût voulu résister, non pas même à Fattaque de Tarmée française, mais seulement aux exigences qu'il ne discuta point, il aurait obtenu une capitulation plus honorable. Le général Bonaparte voulait s'emparer de Malte, mais il eût été assez disposé à conserver TOrdre, en lui assignant un autre établissement : peut-être, dans Tîle d'Elbe. Il se serait même contenté d'occuper la cité Valette et Tîle : un siège long et difficile lui était impossible et ne se conciliait pas avec son entreprise sur l'Egypte ; il réussit donc au delà de son espoir, et comme toujours, il sut tirer des circonstances Tavantage qu'il n'avait pas même prévu.

Le 12 juin, le général Bonaparte fit son entrée dans la cité Valette, déjà occupée par un régiment français. Il refusa de monter dans le carrosse à six chevaux que lui envoyait le grand maître, et traversa à pied et entouré de son état-major, cette ville qui , peu d'heures auparavant , était livrée à un désordre tel , que M. Poussielgue avait écrit au général en chef que la troupe ne devait y pénétrer qu'avec beaucoup de prudence et de précaution. La population, et surtout les habitants de la campagne qui accouraient, étaient exaspérés à la pensée d'une capitulation. Les chevaliers et le grand maître tremblaient d'effroi ; un incident pouvait, au milieu de ce tumulte, rompre toute négociation.

Le général en chef se rendit à l'hôtel de ville ; il or-

donna aux jurats de continuer leurs fonctions. Déjà il avait écrit à Tévêque, pour le remercier d'avoir employé son influence à apaiser les esprits et à maintenir le bon ordre. Deux jours après , le grand maître vint faire une visite au général^ qui ne s'était point présenté chez lui. Ce fut une triste cérémonie; entouré (le ses chevaliers humiliés de cette démarche et honteux de leur grand maître , le successeur dés d'Aubusdon et des La Valette , pâle, troublé , timide, parut devant le vainqueur. L'entrevue ne dura que peu d'instants. Le général Taccueillit froidement, sans aucune parole de consolation, sans pitié pour un malheur, qui ne méritait pas d'être honoré. Il termina cette conversation en Tinvitant à quitter Malte le plus promptement possible. Le comte Hompesch partit en effet deux jours après y à bord d'un bâtiment français que couvoyait une frégate.

Quatre chevaliers avaient été massacrés par la populace; seize suivirent lo grand maître; vingt et un obtinrent la permission de rester dans Tîle à cause de leur vieillesse ou de leurs infirmités ; neuf furent employés à Malte par le gouvernement français; quarante-^quatre s'attachèrent à l'armée française, où le général Bonaparte , touché de leur détresse , leur proposa de servir ; soixante-quatorze reçurent des passeports pour rentrer en France. Les chevaliers qui n'étaient pas Français se dispersèrent en Italie ou retournèrent dans leur patrie.

L'étonnement fut grand dans l'armée française, lorsqu'elle vit les formidables ouvrages qui dérendaient la ville et le port. — « Nous sommes heureux qu'il y ait eu quelqu'un pour nous ouvrir la porte, «> disait le général Cafarelli.

Le général Bonaparte avait peu de temps à donner aux règlements intérieurs de sa nouvelle conquête. Les moments étaient précieux pour arriver au but de son Toyage sans rencontrer la flotte anglaise* Un de ses premiers soins fut de rendre à la liberté deux mille forçatd retenus au bagne ou employés au service des chevaliers; ils n^étaient point tenus dans cet esclavage en vertu de jugements rendus par une justice légale et régulière; presque tous étaient des prisonniers turcs , barbaresques ou siciliens faits sur les pirates. La plus grande partie fut embarquée sur les vaisseaux de Tes*cadre pour servir comme matelots; les autres durent être renvoyés dans le pays dont ils étaient natifs» — Suivant les instructions du Directoire, les marchandises anglaises, russes et portugaises furent saisies; les immenses arsenaux furent inventoriés.

L^autorité suprême fut placée aux mains du général commandant la garnison française. Une sorte de gouvernement constitutionnel fut placée au-dessous de ce pouvoir supérieur. Les principes d'égalité furent proclamés. Une commission législative de neuf membres déléguait Taulorité administrative à son président, assisté de deux conseillers. Ce bureau était renouvelé tous les six mois. — Il y avait ainsi communauté entre les deux pouvoirs; mais le véritable pouvoir exécutif élait le commissaire du gouvernement français.

L'île fut divisée en cantons, où l'administration locale était confiée à un conseil municipal et le premier degré de juridiction à un juge de paix. Au total, ce règlement constitutionnel n'avait rien de contraire aux habitudes des Maltais et leur accordait plus de liberté qu'ils n'en avaient auparavant.

Leurs sentiments et leurs croyances furent moins

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prudemment ménagés par les changements que le conquérant apporta dans Tordre ecclésiastique. L'opinion révolutionnaire, les intentions du Directoire, et peutêtre davantage encore la volonté de créer des ressources financières à l'administration française l'emportèrent sur les sages conseils de Tévêque et sur la prudence habituelle du général Bonaparte. — Tous les prêtres qui n'étaient pas natifs de Malte furent privés de leurs bénéfices ou de leur cure. Aucune ordination ne devait être faite, tant que tous les prêtres maltais ne seraient pas pourvus d'un emploi. — Les vœux religieux ne pouvaient être prononcés avant Tâge de trente ans. — Il ne pouvait y avoir plus d'un couvent du même ordre religieux. Les biens des couvents que cette réduction rendrait vacants devaient être affectés au soulagement des pauvres. — Le nombre des chanoines était réduit. — L'évêque n'exercerait d'autre juridiction que la police des ecclésiastiques. — L'acte de mariage passait dans les attributions de l'autorité civile. — Les ecclésiastiques ne devaient recevoir aucun argent pour l'administration des sacrements. — n était interdit aux ecclésiastiques et aux citoyens de recourir, en aucun cas, a l'autorité du Pape ou d'un métropolitain.

L'autorisation légale du culte grec et la tolérance accordée aux juifs par droit, furent peut-être les mesures qui choquèrent davantage une population accoutumée à un respect exclusif pour le culte catholique.

Une organisation de milice et de canonniers gardescôtes ne fut pas le moindre soin du général Bonaparte, n était facile de prévoir que Malte aurait bientôt à soutenir des attaques et un siège. — Les impôts furent

maintenus tels qu'ils étaient; mais le tarif des douanes et des impôts de consommation devait être modifié. An total , l'administration française imposait de moindres charges aux habitants, mais elle prenait possession des domaines qui appartenaient à TOrdre, pour en toucher les revenus ou les vendre.

Une attention particulière fut donnée à Tinstruction publique fort négligée sous le règne des chevaliers : des écoles et des chaires de sciences et de langues orientales furent instituées. Soixante enfants appartenant aux familles les plus considérables devaient être envoyés en France pour y être élevés aux frais de l'État.

Un assez grand nombre de Grecs étaient établis à Malte. Es se montrèrent favorables à l'invasion et à la suppression de l'Ordre; ils avaient courageusement donné asile à des Français poursuivis par la populace. Le général leur en témoigna sa reconnaissance et leur accorda une protection spéciale. Mais il prescrivit que tous ceux qui entretiendraient des relations avec la Russie seraient condamnés à mort.

Cette œuvre de gouvernement et d'administration fut accomplie en moins d'une semaine, avec autant de réflexion , d'exactitude , d'information que pouvait en comporter un si court espace de temps. Le général Vaubois fut laissé pour gouverneur de l'île; M. Regnauld-de-Saint-Jean-d'Angély , pour commissaire du gouvernement; le commandeur de Bosredon, pour président de la commission. Sa conduite lui avait valu la confiance du général Bonaparte , mais non pas l'estime et la considération des Maltais.

L*escadre mit à la voile le 1 9 juin. Il y avait un mois qu'elle avait quitté la côte de France.

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Malte était le troisième État envahi par les armées françaises depuis la paix de Gampo-Formio. L'ordre de Malte était le troisième gouvernement aboli par la politique révolutionnaire. Il y avait cette fois prise de possession d'un territoire. Non plus que Rome ou la Suisse, Malte n'était point en guerre avec la France; aucun grief réel ne pouvait être allégué pour justifier ces conquêtes exécutées , pendant qu'un congrès était assemblé pour régler des conditions destinées à maintenir la paix de l'Europe.

De tels changements dans la situation générale ne produisaient pas sur la politique des cabinets euro* péens un eflet soudain et manifeste. Le cabinet de Vienne, ou plutôt le comte de Cobenzel, avait peut-être été prévenu d'avance, par les conversations intimes du général Bonaparte, des invasions qui venaient d'être exécutées; peut-être avait- il espéré que l'Autriche partagerait avec la France les avantages de ce remaniement des territoires européens ; par l'événement, ces promesses n'avaient été qu'un vain leurre. Le général Bonaparte n'avait plus voulu imposer ses projets et ses volontés au congrès de Rastadt; il n'avait pas trouvé le moment opportun pour s'emparer du gouvernement de la république française. Les plénipotentiaires conventionnels étaient loin d'avoir une politique semblable à la sienne. Ainsi l'Autriche n'obtenait rien et ne recevait pas le prix de sa complaisance. Aussi, se préparait-elle prudemment à une nouvelle guerre et allait rentrer dans une coalition beaucoup plus dangereuse pour la France que la première.

Cette disposition de la cour de Vienne pouvait être devinée. Elle était la conséquence nécessaire de la con-

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duite du Directoire ; elle fut éyidente lorsqu'on sut la mission qu'avait reçue le comte de CobenzeL Celait ce qui donnait une grande importance au poste que Siéyès avait accepté : il était chargé de parer au plus grand danger, qui pût menacer la République. Puis* qu'on se risquait à une rupture avec T Autriche, il fallait obtenir Talliance de la Prusse, ou du moins maintenir sa neutralité.

Le roi Frédéric-Guillaume II était mort le 1 6 novembre 1797; ce prince, qui avait d'abord été de tous les souverains coalisés contre la France le plus animé et le plus sincère dans son désir d'étouffer la Révolution, s'était bientôt après retiré de la guerre; puis avait traité avec la République et suivi constamment un système de neutralité. Sa confiance pour les conseillers, dont l'influence avait contribué à lui faire adopter cette ligne de conduite, était restée invariable. Frédéric-Guillaume III, son fils et son successeur, avait vingt-sept ans y lorsqu'il monta sur le trône ; c'était un prince sensé, modeste, d'un caractère calme, de sentiments honorables, d'une vie régulière» peu expansif et, sous une apparente timidité» ne manquant pas de résolution et de fermeté. Il garda les ministres et les conseillers de son père, et parut déterminé à continuer le même règne, sans avoir la prétention de se montrer sous un aspect nouveau. Le bien connaître , pénétrer les opinions et les pensées que peut-être il cachait sous sa froideur, c'était une des instructions données à Siéyès.

Le représentant de la république française arriva à Berlin le 20 juin 1798. Le roi était absent; il était allé se montrer à ses sujets des provinces de la vieille Prusse et à ses nouveaux sujets, les Polonais de Varsovie et de Posen : il était de retour buit jours après. Siéyès

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eut son audience le 29 juin. En remettant ses lettres de créance, il prononça un discours que sa renommée, sa situation politique et les circonstances recommandaient à l'attention publique. Lui-même, en l'envoyant au ministre des relations extérieures, indiquait ce qui avait été surtout remarqué. — « J*ai parlé de moi beaucoup plus qu'il n'eût été décent de le faire en toute autre circonstance. » — Quelle que fût la circonstance, Siéyès , quand il rompait son silence, croyait toujours que c'était un événement ; il pensait que son ambassade à Berlin en était un très-grand. — « J'ai accepté cette mission, parce que je me suis constamment prononcé, dans ma patrie et au milieu de toutes les fonctions auxquelles j'ai été appelé, en faveur du système qui tend à unir par des liens intimes les intérêts de la France et ceux de la Prusse ; parce que les instructions que j*ai reçues étant conformes à mon opinion politique, mon ministère doit être franc, loyal, amical, convenable en tout à la moralité de mon caractère; parce que ce système d'union , d'oiî dépendent la bonne position et le salut peut-être d'une partie de l'Allemagne, eût été celui de Frédéric II, grand parmi les rois, immortel parmi les hommes; parce que ce système enfin est digne de la raison judicieuse et des bonnes intentions qui signalent le commencement de votre règne. Puissent mes espérances n*être point vaines, et mes sentiments bien connus à cet égard être regardés par Votre Majesté comme un titre de plus à la confiance de ses ministres! »

Le roi de Prusse ne sembla point remarquer que ce discours lui était adressé de haut; il s'entretint pendant environ une demi- heure avec Siéyès; ce qui étonna un peu les gens de la cour, car telle n'était pas

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I*habitiide du roi. — c< La conversation fut embarrassée et peu significative, » écrivit Siéyès.

La société aristocratique de Berlin ne montra pas les mêmes égards pour le plénipotentiaire du Directoire , pour Tabbé Siéyès, un révolutionnaire, un régicide. Il avait assez de discernement et de connaissance du inonde pour n'avoir pas espéré d'y trouver un accueil bienveillant. Aussi ne Tavait-il pas recherché. Mais il savait conserver la dignité de sa position et de son caractère. Ses manières étaient simples , sans avoir rien d'une grossièreté démocratique; il ne s'entourait d'aucun faste de représentation; il s'isolait, tenait à distance ceux qui auraient voulu l'aborder, parlait peu. Sans choquer les règles de l'étiquette, il s'en montrait étonné, dédaigneux, mais point irrité : sonpédantisme orgueilleux, le sentiment manifeste de sa supériorité imposait des égards aux grands airs de l'aristocratie. La haine qu'il avait toujours portée aux « héréditaires, » comme il appelait la noblesse, s'accroissait par les rapports qu'il avait avec eux. — « Ils sont, écrivait-il, plus fiers, plus sensibles, plus excités que jamais, et d'ailleurs capables de tout. »

n n'avait aucun rapport avec les personnages considérables qui passaient pour amis de la France, pour favorables au système de neutralité. — « On leur dit que je suis fort raisonnable ; ils le croient : mais un révolutionnaire', un régicide! »

L'aversion des généraux et des ofiSciers était plus prononcée encore. M. Gaillard , auparavant ministre de France, engagea le maréchal Mollendorf à faire connaissance avec son successeur. — (c Je refuse et sans phrase, » répondit le vieux compagnon de Frédéric II.

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Siéyès avait compté sur l'opinion de la classe secondaire et sur la colonie française établie à Berlin depuis la révocation de Tédit de Nantes. Mais on craignait de se compromettre ; la police était vigilante , moins encore que la méfiance soupçonneuse du parti aristocratique.

Sous un gouvernement, où les princes et les courtisans auraient été mêlés aux affaires, où les ministres auraient été faits et défaits par Tintrigue/où le souverain n aurait pas accordé une confiance entière et loyale à ses conseillers, des relations intimes avec un prince de la famille royale auraient peut-être donné de l'influence à Siéyès. 11 avait reçu du prince Henri un accueil empressé et flatteur. Le frère du gi*and Frédéric y celui qui avait eu une grande part de gloire dans la guerre de Sept ans, fut bientôt en rapports de confiance avec l'envoyé de la République. Il était grand ami de la France, et conservait de la reconnaissance pour Taccueil qu'il y avait reçu en 1788, lorsqu'à la veille de la Révolution les amis de la liberté, de la philosophie et des lettres l'avaient entouré de leurs hommages. Son opinion fut contraire à la coalition; l'horreur que lui inspira le 10 août et la Terreur ne l'empêchèrent pas de souhaiter et de conseiller la paix avec la France dès qu'elle fut possible. Ce fut lui qui , jouissant à ce moment de toute la confiance de son neveu Frédéric-Guillaume II, dirigea les négociations de Basic. 11 était resté dans les mêmes opinions et les mêmes sentiments : il voulait le maintien de la neutralité; il se méfiait de l'Autriche et délestait la Russie. Il conseillait le ministre de France dans ses démarches et lui indiquait le langage qu'il avait à tenir; il l'informait des difficultés qu'il rencon-

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trerait, des dispositions actuelles de rAutriche, des projets de la Russie, du plan de campagne qui serait vraisemblablement adopté* Tels étaient les sujets de ses entretiens avec Siéyès* Il lui remit une note sur les forces de Tarmée rousse.

IVIais le roi de Prusse régnait trop sagement pour céder aux influences de sa famille. Il la tenait complètement étrangère à son gouvernement; la tradition de Frédéric II n'admettait pas d'incertitude et de tiraillement dans rèxercice de l'autorité royale. Frédéric-Guillaume III avait choisi sa politique et ses ministres, il y tenait; on ne pouvait pas même essayer de le détourner de la route qu'il avait prise : ainsi passer de la neutralité à une alliance avec la république française était un point aussi impossible à obtenir de lui que de l'associer à une coalition nouvelle contre la France; il prenait en mauvaise part les efforts tentés dans un sens comme dans l'autre.

S'il eût écouté l'opinion de sa cour, de l'aristocratie et de son armée , il aurait cédé sans hésiter aux instances de la Russie*

Paul I^, en même temps qu'il faisait remettre par son ambassadeur au cabinet de Vienne des notes pour le décider à une rupture avec la France , avait envoyé le prince Repnin à Berlin , pour obtenir l'accession du roi de Prusse à la coalition.

Le prince Repnin était ce même général que l'impératrice Catherine avait envoyé en Pologne, à l'époque du premier partage, et dont l'insolente et dure tyrannie est restée célèbre^ Depuis » il s'était distingué dans la guerre contre les Turcs , qu'il termina, en signant la

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