SIÉYÈS A BERLIN
convention préliminaire d'après laquelle une armée de trente mille Russes allait entrer en Galicie comme auxiliaire de TAutriche. Le prince Repnin partit cinq jours après pour Vienne. — « Nous ferons la guerre à la France avec vous, sans vous ou contre vous. » — Tels furent ses adieux aux Prussiens.
Siéyès avait reconnu , bientôt après son arrivée, qu'il n'obtiendrait rien de plus que la neutralité. A supposer que le Directoire voulût maintenir la paix, elle ne pouvait être conservée, si la situation restait la même. La Russie, l'Autriche et l'Angleterre disposaient d'une masse de forces assez grande pour tenter, avec espérance de succès , une guerre contre la France , seule et sans alliés. Ainsi c'était avec raison que Siéyès écrivait : — « La Prusse, quand elle serait de bonne volonté , ne peut nous donner la paix ; TAutriclie le peut, même quand elle ne serait pas de bonne foi. »
C'était dans cette idée que le traité de Campo Formio avait été signé. Le général Bonaparte avait voulu lier TAutriche et la France par des intérêts communs. Le Directoire n'avait pas compris cette pensée ; il ne croyait à la possibilité d'une sincère alliance avec aucune puissance de l'Europe, et il citait à l'appui de cette opinion une parole de M. d'Haugwitz : — « Nos véritables intérêts sont ceux de la monarchie contre le système républicain. Entre monarchies on peut guerroyer, mais on ne veut pas se détruire. »
L'envoyé du Directoire à Berlin n'avait donc qu'un rôle d'observation ; sans s'écarter des convenances ; en conservant un langage réservé et rare, il se confirmait tous les jours dans son antipathie pour les vieilles sociétés, pour les supériorités héréditaires. Il voyait
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sans crainte, et comme une nécessité découlant de la force des choses , le renouvellement d*une guerre européenne; sa correspondance fut d'abord écrite par cette vue.
— w Si la guerre recommence, vous ne la finirez que pour la voir recommencer encore /et ainsi de suite, à moins d'adopter et d amalgamer avec les opérations militaires un pian de républicanisation différent de celui qu'on a suivi. »
Il regrettait qu*on n'eût pas républicanisé l'Italie entière. Â en juger par sa correspondance, on pouvait croire que, conformément à son esprit abstrait et absolu , il ne concevait pas une autre politique qu'une domination pleine et entière de la France sur l'Europe soumise ou renouvelée. Ainsi , il proposait au Directoire, comme moyen de réduire l'Angleterre, le blocus continental depuis Gibraltar jusqu'au cap Nord.
C'était aussi la politique du Directoire, non point par théorie et déduction logique, mais par entraînement et en suivant le cours des passions révolutionnaires. Au contraire, tout extrême que Siéy es était, théoriquement, il pouvait, en présence du danger et selon l'occasion, user de ménagements et dévier de la route qu'il croyait indiquée par les principes ; tandis que le Directoire, bien qu'il fût souvent effrayé de la perspective d'une guerre contre l'Europe; bien qu'il flottât entre la prudence et la témérité, s'abandonnait à son désir d'étendre partout le pouvoir despotique qu'il exerçait en France et de remployer au profit des intérêts et des opinions révolutionnaires. Partout où il dominait, on %'oyait régner à la fois la tyrannie et le désordre. Il avait anéanti Venise, livré (jùnes à l'anarchie; il ravageait et dépouillait la
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Suisse; il avait réuni GeDève ; pas une république n'avait échappé à ses coups.
La république cisalpine venait à peine de naître. Elle était l'œuvre de la France. Elle lui avait emprunté sa constitution; pourtant, elle ne fut pas à Tabri des coups d'État du Directoire. La politique française avait suivi à Milan la même marche qu'ailleurs. D'abord le désir de Tindépendance , Tamour de la liberté avaient été favorisés ; mais au début d'une révolution, ces sentiments sont professés par deux sortes d'hommes bien différents : les uns inspirés par un esprit éclairé, une âme généreuse, le besoin de la justice, la dignité personnelle; les autres portés au désordre, ennemis de l'ordre social, animés d'orgueil et d'envie, ou préoccupés d'intérêts individuels. Gomme avec ceux-là il n'y a moyen de rien établir et de rien régler, les agents français, et avant eux le général Bonaparte, s'étaient adressés aux vrais et honorables libéraux, aux aristocrates de situation ou d'esprit. Mais ils rencontraient dans cette classe une opinion sincère, un caractère noble, un patriotisme d'indépendance, et non point la docilité du vulgaire, servile quand il n'est pas révolté. Ainsi , l'administration française se plaignit bientôt de ce parti modéré et libéral, qui avait, à Milan, ses représentants dans le directoire cisalpin et dans les deux Conseils législatifs.
Une occasion importante se présenta. Un traité entre les républiques française et cisalpine avait été négocié et signé à Paris. — Il y était stipulé, que la Cisalpine ayant demandé qu'un corps de troupes françaises fût laissé provisoirement sur son territoire, afin de la protéger et de la défendre , la France y maintiendrait une