‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 61 sur 174 · GOUVERNEMENT DE LA CISALPINE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DE LA CISALPINE

armée de vingt-deux raille hommes d'infanterie, deux mille cinq cents de cavalerie, cinq cents d'artillerie. Pour solder cette dépense, la Cisalpine s'engageait à payer dix-huit millions à la France. Un autre article portait que les troupes italiennes seraient sous le commandement du général de Tarmée française. Visconti , ambassadeur de la Cisalpine, s'était d'abord refusé à souscrire ces conditions; elles lui semblaient ne pas laisser à la nouvelle république Tindépendance qui lui avait été promise. Le ministre du Directoire lui répondit que la république française avait créé la Cisalpine et pouvait ne la point laisser subsister. Aucune réponse n'était possible contre un tel argument : Visconti signa.

L'indignation fut grande à Milan. Les Conseils législatifs ne voulaient pas approuver le traité. Le général Berthier était alors à Gênes. Il écrivit que le salut de la Cisalpine dépendait de la ratification ; en même temps, on répandait le bruit que la République recevrait de nouveaux agrandissements.

Ces menaces et ces promesses déterminèrent la ratification; mais les discussions furent vives et les opposants étaient entourés des hommages du public.

Le général Brune, qui commandait Tarmée d'Italie , exigea la démission de deux directeurs, qui tous les deux avaient eu la confiance du général Bonaparte, le célèbre médecin Moscati et le savant Paradisi. — On fit aussi une épuration du Corps législatif; c'était un 1 8 fructidor accepté docilement et sans violence. Ce ne fut pas le dernier. Les agents envoyés par le Directoire s'entremettaient dans le gouvernement, favorisaient un parti ou un autre , projetaient des changements à la constitution ; si le général Brune était d'opinion

contraire, on en référait à Paris, et, selon la décision suprême, des décisions et des épurations étaient commandées.

La république romaine était encore plus désordonnée, plus étrangère aux mœurs et aux opinions du pays, plus livrée aux exactions des commissaires français; des révoltes éclataient, tantôt dans une province, tantôt dans une autre. C'était de ce centre de révolution que- partaient les menaces contre le royaume de Naples. Le gouvernement napolitain pouvait craindre à tout instant qu'une insurrection ne fût suscitée dans ses États , et qu'ils ne fussent enVahis par un corps d'armée. Sur sa frontière, dans les Abruzzes, le long du Garigliano, on entendait le cri : « Vive la république ! » On voyait flotter le drapeau tricolore et dresser les arbres de liberté. En même temps, arrivaient sur le territoire napolitain , non-seulement les cardinaux, la prélature et les grands seigneurs de Rome, mais les pauvres habitants des campagnes fuyant l'occupation militaire, le pillage, la spoliation des églises, les violences, et la tyrannie du vainqueur exercée sous le nom de la liberté. Un tel voisinage inspirait» parmi les Napolitains, aux uns l'effroi de l'étranger, aux autres le désir d'être affranchis du despotisme de leur gouvernement royal tous les jours plus soupçonneux , plus dur et plus arbitraire.

Peu après son entrée à Rome, le général Berthier avait envoyé un adjudant général pour demander au gouvernement napolitain l'expulsion de tous les émigrés français, le renvoi du ministre d'Angleterre et du général Acton qui avait toute la confiance du roi et de la reine, le passage pour les troupes françaises qui

devaient occuper les territoires de Bénévent et de Ponte Corvo. En outre, comme si la république romaine succédait à tous les droits du Saint-Siège, la redevance féodale que le roi payait chaque année an Pape était réclamée. Le roi de Naples pouvait déjà se plaindre de la confiscation des domaines privés qu'il possédait dans Rome et dans les Etats du Pape; il répondit que ces divers articles pourraient donner lieu à une négociation entre plénipotentiaires des deux gouvernements. Il envoya de fortes garnisons à BénévenI et à Ponte Corvo, qu'il ne reconnaissait point comme une appartenance de TÉtat romain.

Le Directoire ne s'offensa point de cette réponse; il ne lui convenait pas, en ce moment, d'en venir à une rupture ouverte avec la cour de Naples. Le général Bonaparte n'était pas encore parti pour sa grande ex pédition, et ses préparatifs auraient été empêchés par une guerre où les Anglais auraient tout aussitôt pris part. M. Garât fut envoyé comme ambassadeur à Naples. La coterie républicaine et philosophique était alors en grande faveur. On croyait qu'elle était surtout destinée aux missions diplomatiques, et que la situation des hommes de lettres avait dû leur donner l'habitude du monde, la connaissance des hommes et un esprit conciliant. Hormis pour Siéyès, qui était tout autre qu'un littérateur, on n'eut point à se féliciter de ces nouveaux choix. Lui-même en jugeait ainsi : — « Parmi ceux qui ont donné des gages à la Révolution, combien peu ont l'esprit porté aux affaires ! » — Les orateurs même ne lui semblaient pas bons à employer. — w L'éducation de la tribune est loin de donner ce genre d'esprit et de capacité. » Garât était d'un caractère doux et d'un esprit aima*

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ble, mais nul n'avait plus d'illusions, ne voyait plus les hommes et les affaires à travers son imagination ; le réel et le positif n'étaient pas à sa portée ; ses impressions étaient vives et fines; il les exprimait avec une clarté et une élégance, qui n'excluaient pas la recherche et l'emphase. Le passé et ses propres souvenirs devenaient pour lui un thème httéraire; il ne concevait pas comment on pouvait lui reprocher sa conduite ou les paroles qu*il avait prononcées.

Ainsi il n'avait pas réfléchi qu'envoyer à la sœur de Marie- Antoinette, à la princesse la plus orgueilleuse et la plus passiounée , à la reine Marie-Caroline, un ambassadeur qui avait signifié à Louis XVI son arrêt de mort, c'était une véritable insulte.

Le 8 mai 1798, Garât remit au roi de Naples-ses lettres^de créance , et lui tint un discours qui parut appartenir au genre académique, plutôt qu'au langage politique. A Naples il fut trouvé inconvenant ; on en plaisanta à Paris.

«Il venait, disait-il d'abord, entretenir la paiv entre Sa Majesté et la république française. — Les principes du Directoire, dans ses relations avec les nations de l'Europe, sont les mêmes qui, dans notre Constitution, unissent les Français aux Français. Ce sont les principes de la justice. »> — Pour prouver ce respect de la justice, il parlait de la paix accordée généreusement aux nations vaincues; de l'indépendance et de la liberté apportées aux peuples au milieu des foudres de la conquête ; de cette grande tolérance politique, gage d'une paix durable, et qui mettait à jamais le système social de la France à l'abri de tous les dangers. — « Le nouveau gouvernement a tous les attributs de la force, qui s'arrête au point où elle

n'est plus que la justice invincible qui pose devant elle des limites que rien au monde ne pourrait lui opposer. »

Dans son désir de conciliation , Garât se répandait en louanges et même en flatteries adressée au roi .de Naples ; elles contrastaient singulièrement avec le caractère et les habitudes connues de ce prince. w Toutes les puissances , qui savent apprécier et respecter les vertus utiles à la terre, ont dû souhaiter d'être en paix avec la république française; par là même Votre Majesté devait être une des premières à la demander.

« Les temps sont venus où tous ceux qui gouvernent sont connus, appréciés, jugés dans toute l'Europe. Le regard et Toreille des peuples pénètrent dans les palais des rois, comme dans les assemblées nationale& et dans les directoires des républiques. Ce regard des peuples, en perçant au fond de votre cœur, y a démêlé tous les sentiments qui sont le germe des vertus, ce goût des mœurs simples, qui appartient aux âmes droites et élevées , et qui doit être bien naturel et bien profond pour se conserver longtemps sur un trône ; cette habitude de se dérober fréquemment aux vaines pompes d'une cour, pour aller chercher les besoins du peuple et son amour; l'aversion personnelle que vous avez pour les formes compliquées de la justice, et votre horreur pour des lois cruelles qu'au commencement de votre règne vous avez cherché à adoucir. »

Après un morceau contre l'Angleterre , qui , égarée par la tyrannie de son gouvernement, a voulu faire, de ce qu'elle appelle sa liberté, la servitude de tous les rois et de tous les peuples , l'ambassadeur continuait

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à donner au roi de sages conseils. — « C'est par les bienfaits des gouvernements que les inquiétudes des peuples sont calmées ; la violence n*a jamais conservé longtemps un gouvernement et en a ruiné beaucoup. Dans l'enthousiasme de sa liberté naissante , la république française a vu le système affreux de la Terreur prêt à noyer la liberté et toutes ses espér/mces dans )e sang des Français; mais aujourd'hui que la générosité et la clémence ont remplacé cet affreux système; aujourd'hui que les ennemis de nos lois ne sont plus condamnés qu'à aller vivre sous d'autres lois, toutes les vertus et toutes les prospérités renaissent en France sous ce nouveau régime. »

Il fallait bien aussi que Garât parlât de sa personne : il témoigna, sans même s'en apercevoir» quelque étonnement de se trouver dans une position qu'on n'avait pas dû prévoir.

or Mon langage, qui convient à la bonté de votre cœur, convient aussi au représentant d'une république devenue puissante par la liberté , et sage par ses malheurs. Le Directoire a voulu le faire entendre à Votre Majesté, puisqu'il m'a choisi pour être son organe. Ce n'est point parce qu'il m'a vu errer sous les portiques de la faveur et de l'ambition , que le Directoire a pu faire tomber son choix sur moi. Je nai guère vécu que dans le silence des campagnes , dans les lycées et sous les portiques de la philosophie. Lorsque les révolutions et une république m'envoient auprès de Sa Majesté, revêtu d'un titre et chargé d'une mission qui peuvent être utiles à plusieurs peuples , l'imagination rappelle ces temps de l'antiquité, où, du milieu des républiques de la Grèce^ des philosophes, qui n'avaient un nom que parce qu'ils savaient penser, venaient sur

ces mêmes bords, sur ce même continent, sur ces mêmes îles, apporter leurs vœux pour le bonheur dv l'humanité. »

La péroraison était lyrique : — « Ces vœux doivent être inspirés par toutes les voix qui se font entendre aux hommes , au nom du ciel et au nom de la nature. Dans ces Ijeux ojî vous régnez , au milieu des plus étonnants phénomènes du ciel et de la terre ; sur ce sol , magnifique amas de débris entassés par les révolutions du globe ; à côté de ces volcans» dont les bouches toujours ouvertes et toujours fumantes font penser aux laves enflammées qu'elles ont vomies ; il me semble, Sire, que sous quelque nom qu'on vive, sous celui de républicain ou sous celui de roi , on doit être plus impatient de signaler , par quelque bien durable fait aux hommes, une existence si fugitive et si incertaine. »

Le roi Ferdinand, qui était assurément le moins littéraire et le moins philosophe des souverains, qui passait ses journées à la chasse ou à la pêche , s'entrenant familièrement avec les lazzaroni , éôoutait tout ébahi' cette pompeuse harangue et ne trouvait point de paroles pour y répondre.

La reine n'assistait pas à cette audience ; Garât voulut absolument lui adresser un discours ; elle ne put se dispenser de Tentendre. Il avait appris qu'elle gardait souvenir du 21 janvier et qu'elle avait des préventions contre lui ; il voulait les effacer. Ne renonçant pas à lui donner des conseils , il lui disait que le roi voulait entretenir avec la république française une harmonie nécessaire à sa puissance ; il ajoutait : — « Vous nourrirez, Madame, dans le cœur de votre époux, des

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