jiiilliît
ment révolutionnaire de Rome et de réprimer les insurrections qui éclataient de toutes parts dans les États pontificaux. Sa conduite ajouta encore à la bonne renommée qu'il avait acquise dans les campagnes de Tannée du nord. Toutefois, le Directoire ne lui laissa point le commandement en chef, et envoya à Rome le général Cliampionnet, qui avait commandé avec distinction une division de l'armée de Sambre-et-Meuse. 11 arriva à Rome le 1 8 novembre , quatre jours avant la déclaration de guerre.
D'après le plan du général Mack, larmée napolitaine passa la frontière sur plusieurs points à la fois. La ligne d'attaque s'étendait de la côte de Naples à rÀdriatique, dans un espace de cinquante lieues. Cinq colonnes marchaient sur Rome par des routes différentes et ne s'appuyaient pas Tune sur l'autre. Il n'y avait pas un centre d'opération : la ligne d'attaque n'était pas continue.
La gauche des Français, qui occupait la marche d'Ancone, était la partie la plus nombreuse et la plus forte de l'armée. Elle fut attaquée par une division napolitaine de dix-mille hommes seulement. Au contraire, la droite, qui était peu garnie et insuffisamment défendue, allait avoir à combattre le gros de l'armée du général Mack, qui se présentait avec plus de trente mille hommes sur les routes de Frosinone et de Terracine. Il se flattait de culbuter facilement la droite française et de forcer les divisions à se replier en désordre les unes sur les autres.
Le général Championnet se comporta de manière à déjouer les projets de Mack. Il n'était pas en force pour défendre Rome. Il y laissa une garnison au château Saint- Ange et se replia sur Civita-Castellana, position
très-forte, qui pouvait communiquer par les passages de TApennin avec le centre et la gauche de l'armée française.
Le roi de Naples fit son entrée triomphale à Rome, le 29 novembre, sans avoir rencontré un soldat français, et s'installa dans son palais Farnèse. Les gouvernants de la république romaine et leurs partisans les plus compromis avaient quitté la ville avec les Français. Ils avaient prévu qu'on ne devait pas conipler sur la clémence du roi de Naples. Ceux qui avaient eu plus de confiance en furent punis. Dès le jour même, uu grand nombre furent emprisonnés et quelques-uns furent mis à mort. Pendant deux jours, la plus vile populace pilla les maisons, massacra les citoyens, jeta les juifs dans le Tibre. Enfin les vainqueurs sentirent la honte d'un tel désordre; une junte, formée des plus grands seigneurs de Rome, les Borghèse, les Gabrielli, les Massimi , fut installée et parvint à rétahlir le bon ordre : les croix remplacèrent les arbres de liberté; les écussons du roi de .Naples et du Pape furent relevés.
Le roi s'était hâté d'écrire au Pape. Il était alors retiré dans la Chartreuse de Florence, où le gouvernement français avait permis qu'il reçût un asile. — « Votre Sainteté, lui écrivait le roi de Naples, saura que nous sommes entrés en triomphateurs dans la sainte ville de Rome, auparavant profanée par des impies qui se sont enfuis à l'apparition de la croix et de notre armée : Votre Sainteté peut reprendre l'exercice de son suprême et paternel pouvoir. Quittez donc la Chartreuse, cette trop modeste demeure» et sur les ailes des chérubins, ainsi que notre sainte madone de Lorette, revenez au Vatican, afin de le purifier par
votre sainte présence. Tout est préparé pour recevoir Votre Sainteté; elle pourra célébrer les saints offices le îour de la Nativité du Sauveur. »
Une autre lettre fut écrite au nom du roi au ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne. Depuis quelques semaines, la cour de Naples pressait inutilement ce prince de se déclarer contre la France. Peu de jours auparavant, une lettre avait été interceptée et fut publiée; elle s'exprimait en ces termes : — u Nous savons que dans le conseil de votre roi, des ministres circonspects , pour ne pas dire timides, frémissent aux seuls mots de parjure et de meurtre, comme si le traité d alliance entre la Sardaigne et la France était un acte digne de respect. N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur? De pareils traités sont une injure du fort contre le faible , qui doit saisir la première occasion offerte par la fortune pour s'en affranchir. Appelez-vous assassinat l'extermination de vos tyrans? — Les bataillons français sont en sécurité, se confiant à la paix, dispersés sur votre territoire. Excitez le patriotisme du peuple; que l'enthousiasme devienne la fureur. Quel Piémontais ne serait pas honoré d'abattre à ses pieds un ennemi de sa patrie? Ces meurtres accomplis isolément profiteront plus au Piémont que des batailles gagnées. Jamais la postérité juste ne donnera le nom injurieux de trahison aux actes énergiques d'un peuple qui, j)Our reprendre sa liberté, marche sur les cadavres de ses oppresseurs. »
Le succès, car on ne pouvait pas dire la victoire» n'avait point calmé ces féroces sentiments. — « Les Napolitains, disait la nouvelle dépêche, guidés par le vaillant général Mack , ont sonné les premiers la
dernière heure des Français du haut du Capitole. Ils avertissent TEurope que le moment des rois est arrivé. Infortunés Piémontais, secouez vos chaînes, écrasez vos oppresseurs, répondez à Tappel du roi de Naples. »
Pendant que le roi de Naples et le général Mack s'établissaient à Rome, supposant que l'armée française ne s'arrêterait point dans sa retraite et reculerait jusqu'en Lombardie où peut -être elle serait prévenue par les Autrichiens, l'aile droite des Napolitains n'obtenait pas les mêmes avantages. Le général MicherouXy qui commandait dans les Âbruzzes, avait passé la frontière et s'était avancé jusqu'à Ferme. Â peine avait-il neuf mille hommes de mauvaises troupes, dont le nombre diminuait chaque jour par la désertion et les maladies. Il rencontra, en avant de Fermo, les divisions Monnier, Rusca et Casa-Bianca. L'issue du combat ne fut pas un instant douteuse : les Napolitains, mal dirigés, sans confiance et sans courage, prirent la fuite après avoir perdu beaucoup des leurs; leurs drapeaux, leur artillerie et bon nombre de prisonniers restèrent aux mains des Français. Le général Micheroux se retira dans les Âbruzzes, où un faible détachement français suffisait maintenant pour le contenir. Les divisions victorieuses se portèrent aussitôt vers le centre de la ligne d'opérations. Les Napolitains s'étaient avancés sans résistance jusqu'à Rieti et marchaient sur Terni. Des renforts arrivèrent au général Lemoine qui défendait cette route, et le colonel San Filippo ne fut pas plus heureux que le général Micheroux. Les Français rentrèrent à Rieti , et le général Kellerman poussa jusqu'à Tivoli.
Maintenant, assurée sur sa gauche, l'armée française se trouvait en force à sa droite, concentrée au-
GUERHE DE NAPLES. 271
tour de Civita-Castellana. Le général Macdonald y cornmandait. Championnet avait sous ses ordres directs les divisions qui se trouvaient de l'autre côté de l'Apennin , mais les communications étaient libres et il pouvait faire sa jonction avec Macdonald.
Pendant les cinq jours qui avaient changé la position relative des deux armées, le général Mack n'avait fait aucun mouvement, pris aucune disposition : seulement on assiégeait le château Saint- Ange. Avant de commencer l'attaque, le général napolitain avait fait une sommation où se trouvaient les paroles suivantes : — ce Les Français malades dans les hôpitaux de Rome seront considérés comme otages. Chaque coup de canon qui partira du château causera la mort de Tun d'entre eux. Il sera abandonné à la juste colère du peuple. M — Cette pièce était signée de Mack. Elle fut transmise au général Championnet, qui la fit mettre à Tordre de l'armée. Cette atroce menace contribua beaucoup à imprimer à la guerre un caractère de cruauté.
Le château Saint-Ange continua à se défendre, et le 3 décembre Mack sortit de Rome avec son corps d'armée, laissant six mille hommes auprès du roi. Son système semblait être, non-seulement pour les grandes opérations, mais aussi pour la direction d'un corps d armée, de diviser ses forces. Il distribua ses vingtdeux mille hommes en quatre camps séparés. Ils furent successivement attaqués par les Français. Pendant huit jours, les deux armées se livrèrent des combats partiels ; hormis le jour où une faible garnison fut surprise et presque entièrement massacrée, l'avantage fut constamment aux Français. — La division du général Maurice Mathieu força à capituler deux généraux
et quatre ou cinq mille hommes qui s'étaient enfermés à Calvi.
Le général Championnet était venu se joindre à 3Iacdonald; Mack fit alors sa retraite sur Rome, dix jours après en être sorti. Son* armée n'était plus en état de tenir la campagne; les Napolitains, non -seulement étaient découragés, mais, se voyant si malheureusement commandés par des étrangers, ils ne connaissaient plus ni obéissance, ni discipline, et criaient à la trahison. Leurs soupçons se portaient particulièrement sur les émigrés français, uniquement parce qu'ils étaient Français : ils les traitaient de jacobins.
Cependant les partisans de la république restés à Rome commençaient à reprendre courage en voyant les continuels échecs de l'aimée napolitaine, et l'on pouvait craindre la fermentation qu'ils susciteraient dans cette populace qui, une semaine auparavant, voulait les massacrer. Le roi de Naples se plaça prudemment à Âlbano, et lorsqu'il sut que Mack se déterminait à la retraite , sa frayeur devenant plus vive, il retourna à Naples. Le danger lui semlDlait si pressant, qu'il disait à son écuyer, le duc d'Ascoli : — « Les Jacobins ont fait serment de tuer les rois. Ce sera une gloire pour toi d'exposer ta vie pour sauver celle de ton roi. Change d'habit avec moi et prends ma place dans la voiture. »
Les troupes napoUtaines quittaient Rome le 1 5 décembre, et leur dernière colonne sortait par une porte, tandis que les Français entraient par une autre. Pendant leur absence, qui n'avait duré que dix-sept jours, l'armée du général Mack avait perdu quinze mille prisonniers, vingt drapeaux et quarante canons.
Parmi les mécomptes de la cour de Naples et du
GUERRE DE lYAPLES. 273
général Mack, le plus fâcheux était sans doute l'inaction du gouvernement autrichien. On avait espéré ce qu'on désirait; on avait pris de vagues promesses pour un engagement formel. L*armée autrichienne ne fit aucun mouvement. Elle avait occupé le territoire des Grisons, mais sans déclarer la guerre à la France, et le Directoire , qui voulait aussi ajourner la rupture de la paix , ne s'en était point irrité.
Le roi de Sardaigne n'avait pas non plus cédé aux instances du roi de Naples, et attendait sa ruine sans résistance.
La conduite du grand-duc de Toscane eut une influence plus directe sur le plan de campagne du général Mack ; il avait envoyé en Toscane une division de six mille hommes , que des bâtiments anglais, portugais et napolitains avaient portés à Livourne. 11 espérait ainsi décider le grand-<luc à joindre ses efforts à ceux du roi de Naples, pour délivrer l'Italie de l'occupation française. Il en fut autrement : le gouvernement toscan se refusa aux conseils des Napolitains et des Anglais. Il ne fit nulle résistance au dé* barquement des troupes , déclara qu'il cédait à la force , mais qu'il entendait garder la neutralité et conserver sa pleine autorité dans ses États.
La division napolitaine ne pouvait servir les desseins du général Mack qu'en traversant la Toscane pour se rapprocher de l'armée et opérer avec elle. Si elle fût arrivée à temps, elle aurait pu être utile ; mais elle ne quitta point Livourne.
Une autre division se trouva aussi séparée du corps d'armée de Mack, et lorsqu'il se retira de Rome, il la laissa isolée et sans communication avec lui. Un émigré français, le comte Roger de Damas, la commanni. 18
doit y et elle avait été destinée à entrer dans TÉtat romain en suivant le littoral. Cette colonne se trouvait aux portes de Rome au moment où les Français venaient d y rentrer. Mais Mack Taisait sa retraite par une route, tandis que le comte de Damas arrivait par une autre ; il fit demander au général Macdonald passage pom* rejoindre l'armée napolitaine.
Les Français n avaient encore dans Rome qu une très-faible avant-garde et n'étaient pas en force suffisante pour repousser la division qui se présentait. On parlementa : c'était ce qui convenait aux uns comme aux autres. L'officier français sommait le comte de Damas de mettre bas les armes. — a Quand on a sept mille hommes et des cai'touches, on ne rend pas ses armes, » répondait 3L de Damas. Il demanda six heures de délai pour en délibérer avec son état-major. Une heure seulement lui fut accordée. Pendant ce répit, il prît le chemin de Civita-Vecchia avec sa troupe; elle fut poursuivie ; un combat d'arrière-garde, soutenu avec énergie par les Napolitains, fut interrompu par la nuit. Les Français étaient excédés de fatigue ; ils rentrèrent à Rome, et M. de Damas continua sa route, non plus vers Civita-Vecchia, mais vers Orbitello, petite forteresse située au bord de la mer, sur la frontière de Toscane, et appartenant au royaume de Naples. Le général Kellermanu avait été envoyé à sa poursuite et l'atteignit à Toscanella. Un combat s'engagea et fut meurtrier de part et d'autre. Le comte de Damas eut la joue percée d'une balle et n'en continua pas moins à combattre. Il y eut un moment où , abandonné des Napolitains qui l'entouraient, il les excitait encore du geste et s'efforçait de les rallier. — a Ce n'est sûrement pas un lazzarone, dit Kellermann, il faut que
GUERRE DE NÀPLES. 275
je sache quel est ce brave. » — Il s'avança vers lui , en • déchargeant ses pistolets en Tair pour lui montrer qu'il ne voulait point le menacer. — « Rendez-vous à moi^ j» dit-il, — M. de Damas se nomma, et le général républicain, qui ne voulait pas faire prisonnier un émigré que les lois révolutionnaires condamnaient à mort, le laissa s'éloigner. — Le chemin n'était point coupé à la colonne napolitaine ; M. de Damas atteignit Orbitello. Cette place était démantelée, sans défense et sans approvisionnements. Elle n'aurait pu soutenir un siège; Kellermann n'avait point d'artillerie. Il permit au gé^ néral Damas de s'embarquer et de retourner à Naples. Ainsi , une armée française de quinze mille hommes venait de forcer cinquante mille Napolitains a se retirer, vaincus et en désordre , des États romains où ils étaient entrés quinze jours auparavant.
Le général Championnet s'arrêta peu de jours à Rome, pour rétablir le gouvernement républicain et pour donner quelque repos à ses troupes. Des renforts lui arrivèrent, et bientôt son armée put compter viugt-cinq mille hommes. Huit mille furent laissés dans les Abruzzes sous les ordres de Duhesme ; dixsept mille furent dirigés sur Naples. C'était une entreprise téméraire ; encore que le général Mack n'eût rien disposé pour une guerre défensive et qu'il ne se fût pas occupé de munir les places fortes , ni d'ordonner les travaux nécessaires pour occuper des positions choisies d'avance, il disposait d'une armée très-supérieure en nombre aux Français : la division qu'il avait envoyée en Toscane allait revenir par mer ainsi que la colonne du comte de Damas.
Les premiers succès de l'armée française furent obtenus dans les Abruzzes par le général Duhesme ;
276 GUERRR DE NAPLE8.
il n*ayait pas la supériorité du nombre ; il n'amehait avec lui aucune artillerie de siège ; ses menaces et quelques démonstrations d'attaque suffirent pour déterminer les commandants des forteresses à capituler : tant le découragement était grand parmi les Napolitains. Il continua à avancer sur la route qui suit le rivage de l'Adriatique» tandis que deux autres colonnes cheminaient par les pénibles sentiers de TApennin, pour le traverser et descendre dans la Campanie, afin d'y opérer avec l'armée qui venait de Rome. Pendant ce temps-là , le général Macdonald s'avançait vers Naples, sans trouver de résistance.
Mais tout à coup la situation changea ; de retour à Caserte, le roi de Naples, mécontent de son armée, soupçonnant les généraux de trahison, irrité contre le général Mack , se décida à recourir aux passions religieuses et patriotiques de la population. Il adressa à ses sujets des proclamations pour les appeler à la défense de la religion, de leur roi, de leur pays , de leurs propriétés , de leur famille. — « L'ennemi n'est qu'en petit nombre ; si vous le voulez, vous serez sauvés. Que tous ceux qui ont du courage, qui aiment Dieu et ce qu'ils possèdent, prennent les armes pour se /défendre : jamais le Napolitain ne fut poltron quand il s'agit de la cause de Dieu ; si vous n'accourez pas pour vous défendre , vous perdrez tout ; vous verrez outrager vos femmes, vos filles, vos sœurs. Faites que l'ennemi trouve la mort dans le royaume. Appelez à votre aide votre grand protecteur saint Janvier. Ayez confiance en Dieu. Ne reniez point votre foi. »
Les populations napolitaines crurent entendre la voix de Dieu ; les prêtres, les moines, les seigneurs
GUEttRE DE 1CAPLE8. 277
OU les plus hardis parmi les paysans assemblaient des bandes, parcouraient les campagnes, massacraient les soldats français isolés sur les routes ou les égorgaient dans les maisons. Ce fut surtout dans les Abruzzes que le soulèvement fut général. Sur la route de Rome à Naples » les paysans brûlèrent le pont de bois du Garigliano et s'emparèrent d'une partie du parc d'artillerie de l'armée française. Sans être secondés par l'armée, sans être guidés par aucun général, les défenseurs de la religion et du pays, sortant comme de dessous terre, ces mêmes hommes qui, recrutés par contrainte, assujettis à une discipline dont ils ne comprenaient pas les motifs, étaient de mauvais soldats , devenaient des ennemis redoutables pour les vainqueurs et les conquérants.
La marche des colonnes françaises dans les Abruzzes fut arrêtée par cette insurrection. Quant au corps d'armée commandé par Macdonald , il continua sa marche. Après avoir passé le Garigliano, il arriva de» vant Gaête. Cette ville , dont la défense fut , dans une autre guerre, si longue et si obstinée, était, dès lors, forte et presque inexpugnable par sa position et par les ouvrages qui l'entouraient.; elle se rendit à la première sommation. La garnison était de quatre mille hommes; un général suisse, qui la commandait, n'essaya ni une résistance, ni un refus.
L'armée française arriva devant Capoue : la forte-* resse est située sur la rive gauche du Volturno; c'était en ce lieu que le général Mack ralliait ses troupes; un camp retranché en gardait l'approche. Les Français n'avaient point compté sur une défense énergique ^ accoutumés , comme ils Tétaient , à de promptes et faciles capitulations. Leur espérance fut trompée ;
278 GUERRE DE MAPLES.
les attaques furent vivement repoussées ; le général Bongerard fut tué ; le général Maurice Mathieu blessé. Il fallut renoncer à en\porter Capoue de vive force, et reconnaître que l'armée française s'était engagée dans une expédition imprudente, qui devenait trèsdangereuse.
Les divisions commandées par Championnet en personne arrivèrent par la route de Frosinone et rejoignirent Tavant-garde. Il avait été témoin du soulèvement de la population, et les colonnes qui arrivèrent des Abruzzes avaient éprouvé plus cruellement encore les fureurs et les vengeances des habitants insurgés. Heureusement pour le salut de l'armée française , elle se trouvait entièrement réunie.
Cependant une confusion honteuse régnait à Naples dans les conseils et dans les états-majors ; le parti qui avait voulu confier la défense du royaume à des bandes désordonnées y au patriotisme populaire assez semblable à un brigandage, triomphait du succès de ses conseils, et tenait pour manque de courage et de loyauté la prudence des généraux, des ministres, et de toute autorité régulière. On ne parlait que de conspirations ; on emprisonnait les chefs militaires ; la discipline des soldats était abolie, et la populace de Naples devenait la seule puissance; la reine passait alternativement de l'abattement à la présomption , de la crainte à la colère; le général Mack, menacé d une complète disgrâce, faisait encore de nouveaux plans stratégiques.
Pour un gouvernement raisonnable, il n'y aurait pas eu lieu à se désespérer ; les Français étaient peu nombreux, ils étaient maîtres seulement de la place qu'ils occupaient ; le soulèvement des provinces, Ta-
gitatioD de lâ population de Naples étaient favorables au roi ; toutes les chances étaient pour lui , à la seule condition de maintenir Tordre et de savoir ce qu'on faisait : mais, faute de satisfaire à cette condition , le danger croissait et la ruine devenait certaine.
Les persécutions de la police, les arrestations qu'elle multipliait de jour en jour , les inquiétudes des hommes qui se savaient soupçonnés , avaient créé un parti révolutionnaire et républicain, qui désirait l'entrée des Français, qui les attendait comme des libérateurs. Les jacobins de Naples conspiraient en effet ; ils avaient de furtives communications avec Championnet ; ils Tinstruisaient du désordre et lui faisaient dire de ne point se décourager. Eux-mêmes échauffaient les passions de la populace, sachant bien que le tumulte tournerait à leur avantage, et non pas à la conservation du gouvernement.
Le roi était en correspondance journalière avec l'amiral Nelson, qui n'habitait point la ville, mais à bord de son vaisseau. Un serviteur de confiance allait lui porter une lettre ; au moment où il allait monter dans une chaloupe , un rassemblement de lazzaroui le saisit en criant — : « Mort aux Jacobins, c'est un espion des Français. » — Il fut percé de coups, traîné sanglant sous les fenêtres du roi, qui le reconnut, sans pouvoir le sauver , et vit jeter son cadavre dans un égout.
Cet affreux incident décida le roi qui, depuis quelques jours , hésitait à suivre le conseil que lui donnaient ses courtisans, d'accord avec Acton, Hamilton et l'amiral Nelson.
Dans la nuit du 20 au 21 décembre, le roi, la reine et leurs enfants montèrent à bord du Vanguard, vaisseau
280 GUERRE DE NÀPLB8,
amiral de Nelson. Le lendemain, lorsqu'on vit le pavillon napolitain arboré sur le bâtiment anglais» le départ du roi fut connu ; les vents étaient contraires y et il fut forcé de rester trois jours en rade. Pendant ce temps, les magistrats, les barons, des dépiitations de la ville se présentèrent pour conjurer le roi de ne pas abandonner son peuple, lui promettant l'accord le plus unanime, le dévouement de tous ses sujets pour chasser l'ennemi : il refusa de les admettre en sa présence. L'archevêque de Naples fut reçu ; le roi répondit que sa résolution était inébranlable , et qu'il avait nommé le prince François Pignatelli vicairegénéral , et lui avait laissé des instructions pour la défense du royaume.
Deux frégates napolitaines, sous le commandement de l'amiral Caracciolo, escortèrent le vaisseau de Nelson. Le roi avait emporté non-seulement les joyaux de la couronne, mais tout le numéraire et les lingots qui se trouvaient dans les caisses publiques, au moment où tant de dépenses étaient indispensables pour la défense du territoire ; il emmenait comme prisonnier le ministre de la guerre Ariolo, qu'il accusait de trahison ; il laissait tous les serviteurs de TËtat découragés et en désarroi, la populace en fermentation, tous les bons citoyens consternés , et la faction révolutionnaire en pleine espérance. D'après les conseils ou la volonté de l'amiral Nelson, toute la marine napolitaine , hormis les deux frégates qui accompagnaient le roi, fut livrée aux flammes, dans la crainte de la voir tomber au pouvoir des Français.
Le prince Pignatelli n'avait ni assez de capacité, ni assez de volonté pour faire respecter son autorité ; dès le premier moment , elle fut contestée ; les magistrats
de la ville prétendirent que les anciennes constitutions de Naples leur déléguaient le pouvoir en l'absence du roi. Ils s'étaient assemblés à Dhôtel de ville, et délibéraient confusément j comme gens dont le sens est troublé. Les uns parlaient d'une république démocratique; les autres la voulaient aristocratique; presque tous étaient d'avis qu'il fallait traiter avec les Français ; il y en avait qui pensaient à choisir un nouveau roi parmi les infants d'Espagne.
Pendant que le gouvernement et la population de Naples n'étaient occupés que de la fuite du roi , le général Championnet réunissait son armée et rappelait à lui tous les détachements qui , lorsqu'ils étaient faibles, couraient risque d'être exterminés par les bandes insurgées; il se disposait à faire le siège de Capoue, et le général Mack préparait sa défense.
Le prince Pignatelli, à qui les autorités municipales disputaient les pouvoirs que le roi lui avait délégués ) ne les exerçait pas moins ; le premier usage qu'il en fit, fut de traiter avec le général Championnet. Il envoya des négociateurs , et le 1 2 janvier 1799, une trêve fut signée: la forteresse de Capouc devait être livrée aux Français ; le territoire aban* donné à leur occupation était vaste et comprenait des villes considérables, telles que Bénévent et Açerra. Une contribution de deux millions et demi de ducats était imposée pour être payée entièrement dans le délai de douze jours.
Cette trêve était, en ré-alité, une honteuse capitulation; elle remettait aux Français la seule forteresse qui défendait Naples ; elle arrêtait le mouvement et refroidissait l'ardeur des populations soulevées; elle donnait au général républicain le temps de voir arri-
28'J GUEKRE DE RAFLES.
ver les renforts qui lui étaient envoyés de Lombardie. Cette négociation avait été entamée et suivie secrètement; lorsque- les commissaires français parurent à Naples pour recevoir le premier terme de la contribution, qu'on ne savait comment leur payer, le peuple se souleva et les commissaires furent obligés de quit— ter furtivement la ville. Le lendemain , les séditieux désarmèrent les soldats , puis la garde urbaine , qui seule avait maintenu un peu d'ordre dans la ville. La division ramenée de Livourne débarqua en ce moment et se joignit à la populace ; l'insurrection , maîtresse de Naples , demanda au vicaire général que les forts fussent remis au peuple ; le vicaire général n'eut pas plus de courage contre l'émeute que contre les Français, il accorda tout ce qu'elle exigeait ; les prisons et le bagne furent ouverts ; des milliers de brigands se mêlèrent à la populace.
Alors le prince Pindemonte, à la tête d'une députation de la cité, enjoignit au prince Pignatelli de renoncer à ses pouvoirs et de rendre les sommes qu'il avait à sa disposition. Il demanda quelques beures de délai et en profita pour s'enfuir ; il àe rendit en Sicile, où le roi le fit mettre en prison.
Le peuple , se voyant souverain , armé , nombreux , maître des forts , se crut invincible. Dans sa méfiance des généraux de l'armée, qu'il traitait de jacobins et de traîtres , il choisit pour chefs le prince Moliterno de la maison Pignatelli , et le duc de Rocca- Romana. L'un et l'autre avaient levé à leurs frais des corps de cavalerie et s'étaient distingués par leur courage et leur dévouement. Aucune prévention populaire n'écarta les nobles dont le patriotisme était connu ; les insurgés se plaçaient volontiers sous les
GUBRBR DE NAPLES. 283
ordres de ceux qiii s'étaient montrés empressés à la défense du pays. Au contraire , la rage était extrême contre les généraux soupçonnés de trahison et surtout contre les étrangers. Les lazzaroni cherchaient partout Mack pour le massacrer; il parvînt à leur échapper ; sous un déguisement ^ il se rendit auprès du général Championnet qui Taccueillit avec courtoisie et lui donna un passe-port pour Milan. I^e Directoire l'y fit arrêter. Conduit en France, il y fut retenu conune prisonnier de guerre et enfermé à Vincennes , d'où il s'échappa après une détention de plusieurs mois.
Bientôt il n'y eut plus d'armée napolitaine. Le général Salandra , à qui Mack avait remis le commandement, fut assailli et blessé par des gens du peuple; d'autres généraux ou officiers furent massacrés; il y eut abolition complète de la discipline ; les tranchées et les préparatifs de défense furent abandonnés. Les chefs que les séditieux s'étaient choisis n'étaient pas mieux obéis. Le patriotisme populaire n'était qu'anarchie et aveuglement.
L'autorité municipale et le prince Moliterno faisaient néanmoins quelques efforts pour arrêter le désordre et pourvoir à la défense de la ville, où l'on attendait chaque jour une attaque des Français. Un édit ordonna de se préparer à la guerre, de maintenir la tranquillité publique et de rapporter les armes pour les distribuer avec discernement aux défenseurs de la patrie et de la religion. Des peines sévères et promptes devaient être infligées aux perturbateurs; l'édit était signé : Moliterno, général du peuple.
Quoi qu'on pût faire, et même en rétablissant le bon ordre, la guerre n'était plus possible. Le- sénat de
la ville BQYoya des députés au général français pour lui demander des conditions moins dures et moins déshonorantes que les articles consentis par le gouvernement déchu. Le peuple napolitain , livré à luimême, disaient les négociateurs, se montrait maintenant digne d'estime et d'un meilleur sort. Parnii la confusion que ce gouvernement mal assuré ne savait point faire cesser, un parti peu nombreux encore conspirait pour une république, dont la création ne pouvait être espérée qu'au moyen de la conquête française. Les correspondants du général Championnat la lui représentaient comme facile et l'engageaient à refuser toute pacification.
Le général Championnet n'avait pas encore donné de répouse aux députés qui lui avaient été envoyés , lorsque le prince Moliterno se présenta au quartier général, accompagné d'une nombreuse députation où figuraient les hommes nobles ou plébéiens qui , pour la plupart, avaient poussé le peuple à la sédition. Le langage de leurs orateurs fut inconvenant, présomptueux et même menaçant. Quelques autres étaient au contraire humbles et imploraient la générosité française.
Le prince Moliterno fit un discours qui ne tombait ni dans l'un ni dans l'autre excès ; il le termina ainsi : — t< Nous vous offrons de l'argent et la paix comme à un vainqueur. Ainsi , vous aurez pour vous gloire et fortune. Songez que nous sommes très-nombreux en comparaison de votre armée. Si, accordant la paix, vous consentez à ne pas entrer dans la ville, le monde célébrera votre magnanimité. Si, au contraire, notre résistance vous en ferme l'entrée, il ne vous en reviendra que de la honte. »
GUERftE DE NÀPLES. 285
— « Vous parlez à Tapinée française, répondit le général Championnet , comme un vainqueur parlerait à des vaincus. La trêve est rompue puisque vous avez manqué à nos conventions. Demain nous marcherons contre la ville. » — Et il congédia la députation.
Déjà quelques Napolitains avaient quitté leur drapeau et avaient été reçus dans Tarmée française ; ils essayèrent d'amener les membres de cette députation aux idées de république; leurs propositions furent repoussées avec indignation et colère, et les envoyés du peuple revinrent à Naples exaspérés et furieux.
Alors prévalurent les conseils et l'influence des hommes exagérés et déraisonnables. Le clergé, les moines , et même plusieurs des nobles qui avaient les premiers exalté le peuple et commencé la sédition , agissaient dans l'intérêt du roi. L'idée de la république les mettait en fureur; ils détestaient même Moliterno et Rocca-Romana, qu'ils regardaient comme coupables de traiter avec les Français en sacrifiant la dynastie. Ils réveillèrent les soupçons et les passions mal assoupies de la populace. Us rappelaient un mot de la reine : — « Il n'y a que le peuple de fidèle. Tous les gentilshommes sont des jacobins. »
L'émeute fut ainsi rallumée, et le tumulte remplaça l'incertaine et incomplète tranquillité. Moliterno et Rocca-Romana cessèrent d'être chefs du peuple : la multitude délégua son pouvoir à un marchand de fa* rine et à un garçon cabaretier vulgairement appelé « le Fou. w
Le i 5 janvier, des troupes de lazzaroni sortirent de la ville pour marcher contre les Français; d'autres parcouraient les rues, pillant les maisons et assassinant. Des prêtres, revêtus de leurs ornements, ou des
moines prêphaient dans les églises et même sur les places publiques contre les Français et leurs partisans. Le palais du duc délia Torre fut incendié avec ses tableaux, sa bibliothèque, ses collections d'histoire naturelle : le duc était un savant distingué , et son frère, ami des lettres et connu comme poëte. L'un et Tautre, arrachés du palais par les lazzaroni , furent brûlés vifs sur un bûcher élevé dans la rue.
Le sénat donna sa démission ; les habitants se barricadèrent dans leurs maisons. On n'entendait plus que les vociférations et les menaces de la multitude ivre de fureur. Le cardinal-archevêque espéra que ces misérables insensés entendraient la voix de la religion pour laquelle ils prétendaient combattre. Il sortit en procession au milieu de la nuit, escorté de son clergé portant la statue et la fiole révérée qui contient le sang de saint Janvier. De distance en distance, il s'arrêtait; les hymnes et les prières se taisaient, et il prêchait la paix, la concorde, la charité chrétienne.
Tout d'un coup, on vit un homme percer la foule et pénétrer jusqu'à l'archevêque ; il était de haute taille, vêtu de deuil , les cheveux en désordre , les pieds nus, tel qu'un pénitent : c était le prince Moliterno. Il demanda à larchevêque la permission de parler au peuple. — Il exhorta le peuple à se calmer et à prendre du repos, afin de combattre dès le lendemain les Français. — a Jurons tous sur les saintes reliques, s'écria-t-il, de les exterminer ou de mourir : je le jure. » — Toutes les voix répétèrent ce serment. Celte scène avait agi sur les esprits; la sédition durait depuis plusieurs heures; la populace était fatiguée. Chacun rentra au logis; le calme fut pour un moment rétabli.