LES FRANÇAIS ENTRENT A NAPLES
troupes françaises défilaient au son de leur musique ; le peuple était dans Tallégresse ; on eût dit un jour de fête. Ce ciel du midi était, au mois de janvier, illuminé par le soleil. Les rues étaient encore jonchées fie cadavres, mais on n'y prenait pas garde. Le soir arriva, et le Vésuve, qui depuis longtemps avait semblé éteint, fut couronné de flammes , ce qui, selon le peuple, était un heureux présage.
Championnet fit une proclamation où il disait aux Napolitains : — w Vous êtes libres. » — Il engageait ceux qui regrettaient le gouvernement déchu, à délivrer de leur présence la terre de la liberté.
Peu de jours après, au nom de la république française, le général en chef proclama la république Parthénopéenne, dont une assemblée constituante devait délibérer les lois fondamentales et les formes de gouvernement. Provisoirement, il avait nommé une commission de vingt-cinq membres, qui se diviserait en comités et exercerait le pouvoir suprême.
Toutes les scènes théâtrales qui accompagnent 1* installation d'un gouvernement naissant, les promesses de bonheur et de gloire, les louanges que s'adressent par avance à eux-mêmes les nouveaux maîtres du pouvoir, les protestations de respect pour la liberté et la justice, avaient plus de retentissement à Naples qu'en aucun autre pays. Les imaginations méridionales, ces impressions vives et mobiles, une jeunesse sincère dans son enthousiasme et ses illusions , le mépris d'un gouvernement qui avait opprimé la nation et qui n'avait pas su la défendre, qui avait rompu la paix et n'avait pas su faire la guerre, l'éloquence native et facile des orateurs populaires, tout contribuait à écarter la réflexion , à fermer les yeux sur les danlii. J9
gers qui menaçaient la nouvelle procréation républicaine des armées françaises. Le général Ghampionnet , tout révolutionnaire qu'il était, avait plus de prévoyance que les Napolitains.
— « Prenez pour modèle, leur disait-il y autant que le comportent les besoins et les mœurs, la Constitution de la république française, mère des républiques nouvelles et de la nouvelle civilisation. N'espérez pas de bonheur séparés d'elle. Pensez que ses alarmes seront pour vous des angoisses, et que si elle chancelle, ce sera votre ruine. »
Le roi de Naples avait déclaré la guerre à la France et hâté ainsi la conquête et la révolution qui l'exilaient du continent. Le roi de Sardaigne, soumis depuis près de trois ans à la puissance française, cherchait sa préservation dans Taccomplissement loyal des conditions qui lui avaient été imposées.
Assurément elles lui étaient dures , et il n'avait pas pour le Directoire les sentiments d'un fidèle allié. Mais pieusement résigné, d'un caractère faible, sans aucun goût pour la guerre , assuré de ne trouver nul appui dans l'Autriche, il n'essayait ni intrigue ni secrète coalition.
Le général Bonaparte, sans avoir pour lui, ni pour aucun prince d'Italie, une véritable bienveillance, l'avait protégé contre la mauvaise volonté du Directoire. 11 croyait avantageux de ne pas porter le désordre dans un pays sagement gouverné, dont Tadministratîon était régulière, l'armée vaillante et disciplinée.
Dès qu'il eut cessé de s'occuper des affaires de l'Europe , et que lui-même eut poussé le Directoire à l'invasion de la Suisse et de Rome, il devenait certain
que ritalie entière allait subir le même sort. Le choix des agents diplomatiques indiquait assez les projets du gouvernement du Luxembourg. Ginguené à Turin, comme Garât à Naples , était envoyé pour travailler à la propagande républicaine. Le ministre du Directoire à Gênes était plus actif et plus dangereux. C'était Sotin, le ministre de la police du 1 8 fructidor. Le général Brune, qui commandait Tarmée d'Italie, professait les mêmes opinions et appartenait au même parti. A son quartier général de Milan, il s'entourait de jacobins français, de révolutionnaires italiens et d'exilés piémontais; car le roi Charles-Emmanuel avait eu à se défendre contre les cabales et les commencements de conspiration tentés pour troubler ou renverser son gouvernement. La république cisalpine avait un ministre auprès de la cour de Turin; sans crainte d'être désavoué ou blâmé, il échauffait les esprits d'une jeunesse sans expérience, qui croyait qu'une république apportée par la conquête procurerait la liberté; il encourageait les ambitieux et les envieux qui voulaient une révolution ; il propageait aussi l'idée d'une réunion du Piémont avec la Cisalpine, pour former au nord de l'Italie un seul et puissant État.
Ginguené était un fort honnête homme, mais la philosophie et la Révolution lui avaient inspiré des opinions absolues et orgueilleuses- Les chimères systématiques et l'emphase sentimentale étaient devenues dans son esprit une croyance sincère et intolérante. La France, selon sa conviction , était un pays libre, heureux, dont la puissance bienfaitrice était irrésistible ; les rois étaient des tyrans odieux; les princes d'Italie, dont il connaissait parfaitement l'histoire, pratiquaient la politique de Machiavel et suivaient la
tradition des Borgia. Il leur attribuait des complots et rêvait les poignards et les poisons, tandis qu'il parlait avec admiration de la loyauté du Directoire, qui lavait chargé d'exciter contre le roi les révoltes de ses sujets.
Ignorant les habitudes simples et tranquilles de la cour de Turin , il avait cru que sa réception serait une pompeuse cérémonie, et avait préparé un solennel discours où il prodiguait au roi des louanges et des leçons. Lorsqu'il vit qu'il serait admis en audience particulière \ il se borna à quelques paroles moins emphatiques , mais qui manquaient de convenance. — Après avoir protesté des intentions pacifiques du Directoire, qui, dans ses instructions, lui avait prescrit « le respect des traités , de l'ordre public et du droit des gens, » il disait : — « J'espère trouver les mêmes sentiments dans les ministres de Votre Majesté. Une conduite sincère est la seule qui convienne à un gouvernement loyal. La nation qui , pur ses victoires , a conquis le nom de grande, n'en a jamais suivi une autre. Elle fait de l'astuce et de la duplicité dans les négociations la même estime que de la lâcheté dans les batailles. Elle laisse la tromperie et le machiavélisme à ces vils gouvernements corrompus et corrupteurs , qui depuis six ans troublent l'Europe et versent le sang humain qu'ils achètent à prix d'or. Quels fruits les puissances dociles à leurs perfides conseils en ontelles recueillis? Je ne veux point rouvrir des blessures que le temps, la paix , la concorde peuvent seuls cicatriser. Je veux seulement dire que la prospérité de tous les gouvernements qui, comme celui de Votre Majesté,