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ont écouté des conseils pacifiques, que leur prospérité et leur gloire dépendent uniquement de la constance et de la sincérité en\ers la France. »
Et comme les ambassadeurs républicains étaient tous persuadés de leur propre importance et croyaient que le choix de chacun d'eux par le Directoire était une circonstance considérable , Ginguené ajoutait : — ff Ce me sera un grand bonheur, si ma conduite, si mes principes bien connus pendant les tempêtes qui ont troublé ma patrie, paraissent à Votre Majesté un signe des intentions du Directoire, si, dans cette honorable mission, je justifie la confiance qu'il m'a accordée, et si j'obtiens, selon mon espérance, l'estime de Votre Majesté. »
Le roi Charles-Emmanuel n'essaya point de répondre à ce discours. Il demanda à l'ambassadeur s'il avait fait un bon voyage et s'il se portait bien. Puis il parla de lui-même, de ses infirmités, de ses chagrins et de la consolation qu'il trouvait dans la tendre affection de sa femme. La reine de Sardaigne était Madame Clotilde, la sœur de Louis XVI. Ginguené eut le bon goût de répondre que le souvenir de ses vertus et de ses bontés subsistait en France ; et le roi continua avec effusion les louanges de cette sainte princesse» qui l'avait, disait-il, corrigé de ses défauts, de son penchant à l'obstination et à la violence, et à qui il accordait toute sa confiance. — « Avez-vous des enfants, monsieur l'ambassadeur? ï dit ensuite le roi, prolongeant un entretien, qui était devenu facile et familier. — « Non, Sire, répondit Ginguené, et je m'en console aussi par la tendresse d'une vertueuse épouse. »
On s'étonne d'une pareille conversation entre un
envoyé du Directoire et un roi qui , comme il le disait souvent, allait se voir enlever « sa couronne d 'épines » par une révolution que cet ambassadeur était chargé de préparer. Leur entretien semble inattendu en de telles circonstances, et comme étranger aux mœurs révolutionnaires.
La première difficulté diplomatique qui signala l'ambassade de Gi nguené est demeurée célèbre par le ridicule. 11 voulut que Mme Ginguené fût présentée à la cour, ce qui ne pouvait souffrir aucune difficulté. Mais à Turin , l'usage et l'étiquette prescrivaient un habit de cour. Soit qu'il ne fût pas du goût de Mme Ginguené, soit plutôt que son mari imaginât que l'honneur de la république française ne permettait pas de se soumettre à cette exigence, il prit cette affaire au sérieux, insista avec force, et finit par obtenir que sa femme serait présentée avec une robe, comme on les portait alors à Paris : costume fort léger, et qui devait contraster beaucoup avec l'habit de cour. Ce succès parut si important et de si bon augure pour l'avenir, que Ginguené rendit compte aussitôt à son gouvernement de la présentation de l'ambassadrice. M. de Talleyrand trouva l'anecdote plaisante; il en amusa tout Paris, et fit insérer au Moniteur un article ainsi conçu : « Après une négociation en règle, il a été convenu que l'épouse de l'ambassadeur de France pourrait être présentée à la cour en costume à la française. Jusquelà les femmes des agents politiques avaient été obligées de prendre la robe à grands paniers. On regarde cette innovation comme une victoire de la grande nation. »
En même temps, il fut répondu à M. Ginguené que le gouvernement français était représenté par des ambassadeurs, mais non point par des ambassadrices.
De plus sérieuses affaires ne tardèrent pas à rendre difficiles les relations du gouvernement français avec le roi de Sardaigne. Par suite des séditions qui avaient déjà été réprimées ou des conjurations que la police piémontaise avait prévenues, un nombre considérable de gens suspects ou coupables s'étaient expatriés. Un millier environ avaient pris séjour dans le canton de Carrossio, appartenant au Piémont, mais enclavé dans le territoire génois. Le gouvernement de la nouvelle république ligurienne favorisait leurs communications journalières avec ceux de leurs compatriotes qui étaient réfugiés à Gênes, et avec le parti démocratique qui s'occupait ouvertement de préparer une révolution contre le roi de Sardaigne. On représentait sur les théâtres des comédies pleines d'allusions contre ce prince, et le parterre applaudissait en criant : — ce Vive, la liberté; mort au tyran piémontais ! »
Enfin, les choses en vinrent au point que deux mille soldats génois quittèrent leurs drapeaux, et, sortant de la ville, se rendirent à Carrossio pour se joindre aux bannis piémontais. Un noble Génois , du nom de Spinola, et quelques Français étaient les chefs de cette petite armée; ils se répandaient eu injures ou en menaces contre le roi de Sardaigne, et encourageaient les bannis en leur promettant l'appui et le secours du gouvernement cisalpin ; ils leur disaient aussi que M. Miot, patriote trop tiède, avait été remplacé dans l'ambassade de France par M. Ginguené , ardent républicain, qui avait pour mission de protéger les amis de la liberté. En même temps, un autre rassemblement de bannis se formait sous le patronage du général Brune et du directoire cisalpin, à Pallanza, sur le lac Majeur, et menaçait les provinces de Novare et de Ver-
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ceil. Us étaient commandés par des officiers français détachés de Tétat-major de Brune. Quelques jeunes gens du pays étaient venus se joindre à eux. Cette troupe comptait environ seize cents hommes; ils surprirent Domo d'Ossola , et y trouvèrent de rartillerie. Une troisième bande , qui s'était réunie sur la frontière de France, dans les vallées vaudoises, pénétra jusqu'à Pignerol et approchait de Turin.
Cependant, les populations piémontaises demeuraient tranquilles et fidèles. Traîtreusement attaqué parrtrois États voisins avec lesquels il était en paix, le roi de Sardaigne ne manqua ni de courage ni de fermeté. Déjà, Tannée précédente, il avait éprouvé le dévouement de ses loyaux sujets, et avec leur secours, il avait réprimé les désordres et les pillages de plusieurs bandes séditieuses. En leur rappelant les services qu'ils avaient rendus à leur souverain et à leur pays, il les engagea à se réunir et à s*armer sous la direction de leurs magistrats pour se joindre à la force militaire; il les assurait que les brigands n'avaient point, comme ils le publiaient, l'appui de la France, et que chaque jour il recevait, de la part des généraux ou des agents français, de nouvelles démonstrations d'amitié.
Mais il fallait savoir si une telle espérance n'était pas illusoire. Le ministre des affaires étrangères s'en expliqua avec l'ambassadeur Ginguené. — « Si la divine providence, disait-il, a décidé que nous cessions d*être une puissance, si le cours nécessaire des choses humaines doit amener notre anéantissement, nous demandons que la grande et puissante nation, notre aUiée, qui prononcera sur notre sort, nous signifie, dès à présent, l'arrêt qu'elle exécutera. Voilà
ce que nous aimons mieux que d'être menacés par nos propres sujets, que de subir un tel opprobre, que de voir notre ruine consommée jour à jour; une telle décadence, un tel état de langueur est pire que la mort. »
L'ambassadeur répondit que le gouvernement français n'avait nullement fomenté la rébellion ; qu'il avait toujours pour le roi les mêmes sentiments ; qu'il accomplirait avec loyauté les conditions des traités; que si un ennemi l'attaquait , il pouvait compter sur les baïonnettes françaises pour se défendre. — a Mais telle n'est point la circonstance ; ce ne sont point des sujets qui veulent renverser le trône : six mille Piémontais, amis de la liberté, animés d*un désir de vengeance, privés des moyens de subsistance, se sont réunis sur la frontière ; ils se sont rassemblés dans l'asile que leur ont accordé des peuples libres; ils ont pris les armes et attaquent le roi. Convient-il à la France d'intervenir dans une telle affaire? Certainement non. Si dans la république cisalpine ou ligurienne, il s'élevait des séditions contre le gouvernement, et qu'il ne fût pas en mesure de les réprimer, la république française accourrait sans doute à leur secours ; mais , lorsque des Piémontais , animés par Tamour de la liberté , s'unissent pour la conquérir et pour affranchir leur patrie, une pareille intervention serait incoi^venante et vaine. »
Alors, le représentant du Directoire entrait dans Texamen et la critique du gouvernement piémontais , parlait des abus, de l'embarras des finances, de la cherté des subsistances, de la lourdeur des impôts, des rigueurs de la répression. En conclusion , la sédition n'était pas, selon Gingucné, un danger pour
le roi si Ton ne résistait pas aux vœux da peuple qui^ la Doblesse exceptée^ souhaitait le succès des révoltés. 11 fallait donc lui accorder tout ce qu'il se promettait d'une révolution. »
Cette réponse était de tout point déloyale et mensongère ; il n'appartenait pas à un agent étranger de s'immiscer dans le gouvernement du Piémont ; un article formel du traité d'alliance avait stipulé le secours de la France en cas de sédition.
Mais ce n'était pas tout : l'ambassadeur exigeait l'expulsion des émigrés français qui avaient reçu un asile dans les États du roi de Sardaigne. Le ministre répondait qu'il fallait préalablement que leur qualité d'émigrés fût prouvée en justice ; il remarquait aussi qu'on ne pouvait regarder comme émigrés les anciens sujets sardes de Nice et de Savoie qui se trouvaient en Piémont. Ainsi, il y avait des serviteurs de l'État, des hommes attachés à la maison du roi par leurs emplois qu'il était inique et absurde de traiter comme émigrés. Le désir de confisquer leurs biens était le seul motif de la poursuite exercée contre eux.
Une autre demande de l'ambassadeur portait encore un caractère de générahté et d'exagération qui la rendait inadmissible : il voulait que la peine de mort fût prononcée contre tout individu trouvé porteur d'un stylet ou d'un couteau , indépendamment de l'usage qu'il en aurait fait. Le ministre piémontais demandait si le code pénal où serait inséré un tel article pourrait être avoué par la philosophie et l'humanité , si souvent invoquées par l'ambassadeur.
En même temps , Ginguené renouvelait sans cesse une réclamation d'amnistie pour tous les individus qui étaient emprisonnés ou traduits en justice pour
faits de sédition ou de brigandage. Te) parmi eux était prévenu d'avoir assailli sur le grand chemin un commissaire français ; mais comme ce brigand avait impudemment soutenu qu'il avait été chargé par les princes de la famille royale d'assassiner les Français , les révolutionnaires piémontais l'avaient pris sous leur protection, et, par suite, Ginguené réclamait spécialement sa liberté au nom du Directoire.
Tant de complaisance et d'encouragement donné aux jacobins de Turin les exaltait de plus en plus ; ils en vinrent même à se plaindre hautement de la conduite de Ginguené, de sa complicité avec le gouvernement tyrannique du roi de Sardaigne. Le ministre cisalpin, qui s'était fait le chef de cette conjuration, dénonçait publiquement l'ambassadeur de France qui s'effrayait de plus en plus du parti auquel, par crainte au moins autant que par sympathie, il accordait sa protection.
Le rassemblement qui s'était formé à Pallanza, sur le lac Majeur, sous le commandement de deux officiers, envoyés par le général Brune, s'était avancé; il rencontra, sur la route de Donio d'Ossola, une colonne d'environ quatre mille hommes, soldats piémontais ou suisses au service de Sardaigne. Le combat fut sanglant, et de chaque côté se manifesta l'ardeur et le féroce courage de la guerre civile. Les rebelles eurent pendant quelques moments l'avantage , mais furent vaincus. Cent cinquante républicains tombèrent sur le champ de bataille, quatre cents furent prisonniers, et les soldats en massacrèrent un grand nombre. Trente-deux furent condamnés à mort.
Le Directoire , apprenant ces nouvelles , y vit la preuve d'une conjuration des princes d'Italie et spé-
cialement du roi de Sardaigne, pour rexlermination des Français. Gioguené reçut donc une dépèche\ qui lui annonçait que le Directoire avait résolu de sauver la France^ Tltalie et les amis de la liberté; en conséquence y il lui était prescrit de déclarer au gouvernement sarde que le gouvernement de la République voulait trancher à la racine l'horrible conspiration tramée par les puissances ennemies de la France; que le roi devait accorder une entière et loyale amnistie à tous les rebelles , à la seule condition de déposer leurs armes et de rentrer dans leurs foyers. Alors le Directoire interposerait son autorité pour empêcher les républiques cisalpine et ligurienne d'inquiéter le Piémont^ et ordonnerait au général Brune de dissiper les bandes qui s'étaient formées sur la frontière.
Le Directoire recommandait surtout à son ambassadeur de faire cesser sur-le-champ les supplices où était versé, disait-il, le sang d'hommes honorables, dont le seul crime était leur amour pour la république française. Si le roi n acceptait pas ces conditions, il deviendrait évident qu'il était le promoteur secret des séditions qu'il feignait de combattre et de punir.
Ginguené , conformément à cette instruction, ajouta ces nouvelles conditions aux autres exigences sur lesquelles il avait auparavant insisté. En même temps il écrivit au Directoire qu'il était absolument nécessaire que la France exerçât une autorité pleine et absolue en Piémont ; que le roi changeât tous ses ministres et surtout qu'il rappelât le comte Balbe , son ambas-