LE GÉN. BONAPARTE VISITE LES PORTS DE LA MANCHE
gypte. Elle n'appartient pas au Grand*Seigneur. Faites^ moi connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d'Egypte. » — Et il calculait déjà de combien de vaisseaux devait se composer l'expédition , combien de mille hommes il faudrait embarquer.
En réponse à cette lettre , le Directoire autorisa le général Bonaparte à donner à l'amiral Brueys l'ordre et les instructions nécessaires pour s'emparer de Malte. Ce fut alors qu'il y envoya en mission secrète M. Poussielgue , dont il connaissait le mérite et le discernement. Lorsqu'il eut reçu son rapport, il disait à Bottot, dans la longue conversation qu'ils eurent après le 18 fructidor : — « Malte est à vendre. »
Avant de prendre une résolution définitive , il fit le voyage* qui lui semblait nécessaire, afin de reconnaître quels préparatifs avaient déjà été faits pour l'expédition d'Angleterre et la possibilité de l'entreprendre. Il fut surpris et mécontent que le Directoire eût fait insérer dans les journaux qu'il était allé « préparer les opérations premières relatives à la descente. » Il visita la côte qui s'étend d'Étaples à Walcheren. Ce fut avec ce détail, cette patience ^ cette sagacité à questionner et à comprendre les réponses , avec ce coup d'œil rapide et sûr, qu'il s'occupa de cette enquête, passant les journées à interroger les matelots, les caboteurs, les pêcheurs, les contrebandiers.
En revenant, il dit : — « C'est un coup de dés trop chanceux; je ne le hasarderai pas ; je ne veux pas jouer ainsi le sort de la France. » — Huit ans plus tard, après des préparatifs immenses , après avoir accumulé
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les moyens de réussir, il ne voulut pas non plus faire courir ce risque à sa fortune. Ce fut à d autres hasards qu'il joua le sort de la France.
Quant à la politique extérieure , il semblait y rester étranger. Peut-être eût- il vainement essayé de contredire les projets du Directoire et d éclairer son aveuglement,, mais il voyait avec une sorte d'indifférence l'œuvre de Campo-Formio détruite de jour en jour. La situation de TEurope ne fut bientôt plus la même. Le gouvernement, qu'il avait contraint à ratifier la paix, se comportait de manière à renouveler la guerre, sans en avoir le dessein arrêté , sans rien préparer pour la soutenir.
ËD se décidant à Timmense et aventureuse entreprise deicopiq^érir i'Égypte et de dominer TOrient, le général : Bonaparte ; se , plaçait lui-même dans la nécessité de irôUbler /l'.équitihre .eu;*opéen. En laissant la politique réyoluÂÎQttiidire suivre son funeste cours, il voulait la.iaeUre^ profit pour Texécution de ses projets. Les •fioanees étaîeat dsins un déplorable état ; Tadministratioii.inaDq9«it telleinent de ressources et de crédit, qu'oïl. ne. ppiiyaH payer et entretenir les armées de terre etd© mer, non plus que préparer la moindre expédition, sans les contributions de guerre et les spoliations : de la conquête. Ainsi, avant d'envahir l'Egypte, il devenait indispensable d'accomplir de nouvelles invasions et de mettre encore des peuples à rançon. ^
Le premier, acte qui annonça qu'il n'y avait point de paix possible avec le gouvernement de la république française fut l'invasion de la Suisse. De tous les États limitroplies, aucun ne donnait moins de prétexte à une
rupture hostile : la confédération helvétique s'était tenue dans la plus humble neutralité. Un des régiments au service de France, contraint, en 1792, par l'autorité militaire qui obéissait à des séditieux , de rendre les armes sans pouvoir obtenir justice , et réclamant vainement le texte dés capitulations ; les Suisses massacrés au 1 0 août et au 2 septembre ; tous les régiments suisses licenciés, sans que leur solde arriérée fût payée : tels étaient les griefs pour lesquels /dans un autre temps, les Suisses se seraient armés jusqu'au dernier afin d'obtenir satisfaction de pareils affronts et de ce mépris des traités ; mais la révolution française se présentait sous un aspect si formidable , elle jetait les puissances de l'Europe dans un tel étonnement, que la Suisse resta muette et patiente.
Outre la crainte d'engager une lutte trop inégale sans avoir le secours des grandes puissances, les gouvernements des principaux cantons avaient à s'inquiéter des progrès que l'esprit révolutionnaire faisait parmi les populations. Ce n'est pcas que la liberté manquât aux Suisses; mais; dans la plupart des cantons, c'était à l'aristocratie qu'étaient confiées l'autorité supérieure, l'administration et la garantie des droits. Sous ce régime , qui , selon - les divers cantons , était plus ou moins exclusif de la démocratie, les peuples avaient joui' depuis plusieurs siècles du calmé et d'une prospérité toujours croissante. Malgré cette inégalité dans la répartition des droits politiques, la Suisse avait toujours conservé l'amour de la vraie liberté , c'està-dire de la justice; le respect de la religion, de l'autorité de famille et de la propriété ; une certaine modération, un sentiment d'humanité, des mœurs bonnes et . douces, et surtout un grand Oimour de la patrie, un
souvenir fier de son antique gloire et des combats livrés pour défendre son indépendance.
Mais la révolution française ne tarda point à éveiller le désir d*égalité, qui était devenu son principal mobile. Ce sentiment se répandit en Suisse : un certain nombre d'hommes commencèrent à vouloir entrer en partage de la puissance publique ^ à concevoir et à espérer le nivellement des conditions. Dès lors une lutte s^établit entre les gouvernements aristocratiques et les prétentions démocratiques. Dès Tannée 1791, Tanniversaire du 14 juillet fut bruyamment célébré dans le canton de Berne; le conseil souverain s'en émut et réprima avec sévérité, mais sans cruauté, ces premiers élans de l'esprit révolutionnaire. La régence de Zurich avait eu de même à punir et à étouffer un commencement de sédition excité par un parti qui demandait l'égalité de droits pour les habitants d'un bourg, sujets et non citoyens du canton.
Les manifestations extérieures cessèrent , les sentiments ne s'éteignirent point. Ils ne pouvaient pas avoir la même vivacité qu'en France : l'aristocratie n'avait point conservé le caractère féodal ; même dans les cantons où elle était le plus puissante, elle n'exerçait d'autorité que par les magistratures qu'elle occupait. Elle pouvait bien exciter l'envie, mais elle exerçait un pouvoir public, elle était autre chose qu'une distinction privilégiée. Dans plusieurs cantons, elle était émanée de la bourgeoisie; dans d'autres, dont la constitution était entièrement démocratique , les nobles ne conservaient leur supériorité qu'en prenant soin d'être populaires.
Il n'y avait donc pas en Suisse un danger imminent de l'imitation de la révolution française. Toutefois,
les cantons étant inégaux en territoire , en richesse, en civilisation, et différents par la forme et l'esprit de leurs gouYernements, les plus puissants , Berne surtout, pouvaient être un objet d'envie; leur prépondérance n'était pas toujours patiemment endurée.
Un principe plus actif de mécontentement fermentait dans les territoires qui appartenaient, comme sujets, à plusieurs cantons suisses; leurs habitants n'étaient pas citoyens et n'avaient aucune participation au gouvernement, aucune garantie formelle contre l'autorité administrative exercée au nom du canton leur souverain.
C'était surtout dans le pays de Yaud , sujet du canton de Berne, que bouillonnaient le désir de l'indépendance et la prétention d'acquérir et d'exercer des droits politiques. Ce territoire était riche; la population était heureuse de son repos et de son bien-être ; la beauté de ce rivage du lac de Genève, les grands aspects de la chaîne des Alpes y attiraient sans cesse des étrangers ; quelques-uns s'y fixaient et venaient y finir une vie agitée ou persécutée; la similitude de langue multipliait les communications avec la France. La liberté politique pouvait y manquer ; mais la liberté civile , le respect des droits légaux y étaient complets, et, si ce peuple ne se gouvernait pas, du moins était-il bien gouverné.
D'autres pays associés ou alliés de la Suisse, sans faire partie intégrante du territoire helvétique , avaient ressenti plus vivement encore l'influence des idées révolutionnaires. Genève, menacée dès 1792 d'une invasion de l'armée française, était tombée aux mains d'une faction démocratique favorisée et encouragée par des agents français; elle y avait pratiqué le régime de la terreur dans toute sa tyrannie et sa cruauté. — Les habitants de Saint-Gall avaient forcé leur souverain
ecclésiastique à leur accorder des droits et des libertés ; la Yalteline , sujette des ligues des Grisons , s'était révoltée et, par la loute-puissaace du général Bonaparte , avait été réunie à la république cisalpine.
Dès ce moment» la Suisse pouvait prévoir le sort qui lui était prochainement réservé. Le Directoire conçut le dessein d envahir le territoire helvétique, et le général Bonaparte souhaita que le peuple qui gardait les passages des Alpes fût soumis à la puissance du gouvernement français. Jusqu'au 1 8 fructidor, Carnot et Barthélémy avaient réussi à empêcher que cette pensée devînt une résolution arrêtée.
Lorsque cette opposition de deux directeurs eut disparu, un travail actif fut entrepris pour susciter une révolution, en Suisse. Un club helvétique s'était établi à Paris» et se forma surtout de bannis de Fribourg et de Berne renvoyés de. leurs cantons pour leurs manœuvres ou leurs opinions révolutionnaires.
L'homme le plus considérable de cette faction de mécontents, qui voulait, à l'aide d'un gouvernement étranger, changer l'antique liberté des Suisses en un régime nouveau, était un avocat de Lausanne, qui avait été longtemps en Russie précepteur des grandsducs Alexandre et Constantin. Il était revenu dans sa patrie, avec le grade de colonel russe. Un pamphlet, intitulé : — « Adresse aux. citoyens du pays de Vaud, esclaves des oligarques de Berne et de Fribourg, » — attira sur lui les poursuites du gouvernement bernois; l'auteur se réfugia à Paris, où il reçut un grand accueil du Directoire et de tout le parti alors régnant. Dès lors. fut concertée l'invasion de la Suisse et les mouvements révolutionnaires, qui devaient lui servir de prétexte.
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Il y avait longtemps que ce projet avait été conçu parRewbell et qu*il s'efforçait d'en obtenir l'exécution. Sa haine contre l'aristocratie bernoise était aussi vive que si elle eût fait partie de la noblesse française. Comme Alsacien, il avait été depuis beaucoup d'années en relation et en sympathie avec les mécontents et les réfugiés suisses; il faisait, pour ainsi dire, partie de la faction qui aspirait à une révolution helvétique. Barthélémy, tandis qu'il était ministre de France en Suisse, avait eu continuellement à lutter contre les volontés deRewbell et à protester contre les instructions qui lui étaient adressées.
Rewbell avait pour ami un homme plus habile et plus pratique que le colonel Laharpe. Ochs était chancelier et grand tribun du canton de Basle; il y était fort considéré et très-riche ; il était beau-frère de Dietricb, le maire de Strasbourg , qui avait péri sur l'échafaud révolutionnaire. Instruit et écrivain distingué, aucun motif d'iDtérêt personnel, autre que l'ambition, ne le poussait aux opinions démocratiques, et il exerçait une grande influence. Pendant le long séjour que Barthélémy avait fait à Basle, Ochs avait eu d'intimes relations avec lui et avait été très-utile dans les négociations qui avaient amené les traités avec la Prusse et l'Espagne. Il fut mandé à Paris vers la fin de l'année i 797 , et le Directoire lui déclara les desseins qu'il avait sur la Suisse. Une constitution pour la république helvétique, réunissant en un même État et sous un gouvernement central tous les cantons, fut écrite par Ochs et Laharpe, acceptée par les Directeurs.
Cette faction était néanmoins trop faible pour tenter une révolution, si elle n'était pas soutenue par l'étranm. 3*
ger ; de sorte qu'établir la démocratie en Suisse et l'envahir, ce fut un seul et même projet. Le Directoire commença par ameuter contre les gouvernements helvétiques l'opinion des révolutionnaires français. Des articles de journaux, des pamphlets, des discours de club se répandirent en griefs contre la Suisse : ce elle avait profité de la guerre et de l'anéantissement du commerce en France pour faire des profits usuraires ; elle avait discrédité les assignats en exigeant les payements en numéraire; elle introduisait en contrebande les marchandises anglaises ; elle avait accueilli les prêtres et les nobles émigrés ; elle souffrait que M. Wickham, ministre d'Angleterre, se fît le promoteur de conspirations contre la république française, le payeur de toutes les corruptions ; les magistrats de tous les cantons témoignaient ouvertement contre les principes de la Révolution ; ils proscrivaient les hommes qui les professaient. »
Rewbell avait donné pour successeur à Barthélémy un de ses parents, nommé Mengaud, homme dur et violent, accoutumé à remplir des missions subalternes pour le service de la Révolution. Pour préparer une rupture ou accoutumer les Suisses à se résigner aux volontés du Directoire, il signifia au gouvernement de Berne d'avoir à éloigner M. Wickham du territoire de la Suisse. Les magistrats bernois répondirent que la décision de cette affaire appartenait au corps helvétique et non pas à un seul canton.
M. Wickham ne voulut point compromettre le sort de la Suisse : il se retira de son propre gré. Le gouvernement anglais approuva formellement la résolution qu'il avait prise; dans une note qu'il adressa de Francfort à l'avoyer de Berne, il déclara que son sou-
verain^ « ne voulait pas que la résidence d'un de ses agents en Suisse pût servir de prétexte aux projets hostiles d'un voisin dont Tambition ne respectait ni la justice ni les droits de souveraineté , et qui ne cherchait qu'à étendre à cette heureuse contrée un système de destruction. »
Puis l'agent français signifia que tous les émigrés Erançais devaient être expulsés du territoire suisse. Peu après il exigea que les officiers suisses qui, ayant été au service de France, avaient reçu la croix de Saint- Louis, eussent à quitter cette décoration.
Les menaces du citoyen Mengaud étaient un grand motif d'inquiétude; mais il y avait bien plus à se préoccuper de la mauvaise volonté du général Bonaparte. P^le traité de Gampo-Formio , il avait réuni à la république cisalpine la Valteline, territoire sujet de la république des Grisons, sans avoir égard à aucune réclamation. En traversant la Suisse pour se rendre à Rastadt, il n'avait voulu avoir nulle relation avec les autorités helvétiques et avait, sur tout son passage, accueilli et encouragé les hommes qui préparaient une révolution. On lui avait entendu dire qu'il « ne connaissait en Suisse que deux républiques : Genève et Basle. » — Genève, en proie à une anarchie démocratique; — Basle, où la campagne était déjà en insurrection contre la ville. Il avait traité M. Ochs avec une distinction très-marquée.
Cependant la révolution n'éclatait point. M. Ocbs écrivait, le 1 2 décembre, au ministre. des affaires étrangères et au général Bonaparte : — « Nous avons besoin de conseils et d'appui. Il nous faudrait assembler une contention soutenue par le voisinage d'un corps d'ar-