ABDICATION DO ROI CHARLES -EMMANUEL
l'objet d'un acte de rigueur^ les canons de la forteresse ne laisseraient pas pierre sur pierre dans la ville. Le gouverneur recommandait aux habitants de rester paisibles et les rassurait, disant qu'ils n'avaient rien à craindre des Français , leurs plus fidèles alliés.
Mais bientôt on apprit que les places fortes du royaume étaient occupées, et on reconnut que Turin était investi de toutes parts.
Le 7 décembre parut un manifeste signé du ministre Priocca. Il rendait compte de la situation du gouvernement et du pays; après avoir raconté les faits , il attribuait la détermination du Directoire aux soupçons qui lui avaient été suggérés par d'odieuses calomnies; une vaine crainte lui faisait supposer, que Sa Majesté, infidèle aux traités, était entrée en intelligence avec les ennemis de la République. Alors il rappelait avec détail quelle avait été la conduite du roi depuis Tépoque où , après les premières* victoires de l'armée d'Italie, un armistice avait été signé à Cherasco , et comment, pour épargner de plus grands maux à ses sujets, il n'avait jamais opposé un refus aux demandes des Français, même lorsqu'elles excédaient les conditions des traités : les réquisitions de vivres, d'habillement, de munitions, le contingent de troupes joint à l'armée française ; l'occupation de la citadelle de Turin : tout avait été accordé.
« Sa Majesté devait donc être vivement émue d'événements si imprévus; mais, cherchant toujours à en prévenir les conséquences les plus funestes, le roi a tenté encore des négociations avec l'ambassadeur et avec le général. Quel qu'en puisse être le succès, Sa Majesté, ayant la conscience de n'avoir jamais manqué de bonne foi envers une puissance amie, ni d'amour
pour ses sujets , a voulu que la loyauté et la sincérilé de sa conduite fussent connues de tous. »
Les menaces et les intrigues continuaient, et Charles- Emmanuel se Toyant sans défense contre l'iniquité et k force , consentit à abdiquer. L'acte fut signé le 9 décembre , comme une stipulation entre deux parties : le général Clauzel , représentant la république française^ et le comte Raymond de Saint-Germain pour le roi de Sardaigne.
Les révolutionnaires piémontais ne se trouvèrent pas encore satisfaits. Ils voulaient que le manifeste de la ^eiWe fût rétracté, que le ministre Priocca fût remis entre leurs mains comme otage, et que le duc d'Aoste, Yictor-Emmanuel, frère du roi et son successeur présomptif, souscrivît l'acte d'abdication. Il était chef du parti, qui aurait voulu que le roi eût pris des mesures sévères et se fût décidé à la résistance. Le duc d'Aoste consentit à signer la formule suivante : — « Je promets de n'apporter nul empêchement à l'exécution du présent traité. »
Le Directoire avait voulu que la déchéance de la madsou de Savoie fût accompagnée de traitements plus durs et plus outrageants. Le roi et toute sa famille devaient être prisonniers et amenés à Paris; niais, avant d'expédier cette instruction au général Joubert, M. de Talleyrand lui avait écrit d'obtenir l'abdication le plus promptement possible, sans prescrire aucune autre condition.
Ce fut du moins un bonheur pour le roi Charles- Emmanuel d'avoir, dans une telle destinée, à traiter avec des généraux honorables et sensés, comme Grou- ^^^ et Clauzel , qui ne prêtèrent point l'oreille aux jacobins piémontais ou français. Ils montrèrent au roi
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de grands égards. Clauzel avait d'abord demandé qu^l le duc d'Âosle lui fût remis comme otage ; nïais i| n'insista point et céda aux instances du roi et de U reine. Puis il eut le soin de presser le départ de touU la famille royale. C'est en reconnaissance de ce que k général Clauzel avait été pour lui que le roi lui donna le beau tableau de « THydropique » de Gérard Dow,^ Clauzel l'envoya au Musée.
Il résultait de l'acte d'abdication que le roi non-seulement abdiquait l'autorité royale, mais renonçait à là constitution monarchique; les Piémontais auraient à obéir au gouvernement provisoire qui serait institué par le général de l'armée française ; les troupes sardes faisaient partie de l'armée française; le manifeste du 7 décembre était désavoué ; le ministre Priocca serait consigné à la citadelle; la religion, les personnes et les propriétés seraient garanties ; les Piémontais qui voudraient s'expatrier pourraient emporter leurs biens meubles et vendre les immeubles; les émigrés piémontais pourraient revenir dans leur patrie ; le roi se retirerait librement en Sardaigne avec toute sa famille; le prince de Carignan pourrait à son gré quitter le Piémont ou continuer à y habiter avec la jouissance de ses biens ; les scellés seraient immédiatement apposés sur les caisses publiques et les archives. Le roi se jQt un scrupule d'enlever les diamants de la couronne et l'argenterie de son palais.
Le soir du 9 décembre, la royale maison de Savoie quitta son palais et sa capitale. La nuit était obscure e( pluvieuse, un morne silence régnait dans la ville. Le roi et la reine étaient calmes, sans témoigner ni crainte ni douleur; ils voyageaient avec une escorte de soldats français et de soldats piémontais. Ils suivirent la route
le Parme. Les ordres que le Directoire avait donnés ie les amener à Paris parvinrent trop tard pour être exécutés. Ia famille royale était déjà au delà des frontières.
Le général Joubert institua aussitôt nn conseil de gouvernement; il fut choisi avec discernement et composé d'hommes honorables par leur naissance, par les fonctions qu'ils avaient remplies, ou par leur savoir et la distinction de leur esprit. C'était par dévouement à leur pays malheureux , menacé de le devenir encore plus, et non point par ambition, ni par opinion qu'ils consentaient à accepter une si triste mission, où ils devaient de toute nécessité perdre la confiance de leurs concitoyens, sans satisfaire les exigences des envahisseurs, et sans pouvoir compter sur leur appui.
Tout était accompli : le Piémont était occupé par Tarmée française ; le roi avait abdiqué et quitté ses États, lorsque, le 12 décembre, le Directoire, pour s'acquitter d'une formalité constitutionnelle, envoya aux conseils législatifs un message en leur proposant de déclarer la guerre aux rois de Naples et de Sardaigne.
n était facile de motiver la guerre contre le roi de Naples; c'était lui qui l'avait déclarée; d'ailleurs, les démarches de cette cour auprès de l'Autriche et de la Russie; Taccueil fait à l'amiral Nelson et la présence de la flotte anglaise ; les généraux autrichiens appelés pour commander l'armée, prouvaient avec évidence que dès longtemps la cour de Naples était ennemie de la France. Le Directoire ne pouvait convenir qu'une telle conduite avait pour excuse les menaces du gouvernement français et la nécessité de se préserver d'une ruine prochaine; ainsi , en s'expliquant sur la cour de
Naples j on devait s^attendre à un langage injurieux < déclamatoire.
Mais les circonstances n'étaient point les menu pour le roi de Sardaigne, et le Directoire aurait d être embarrassé de justifier cette déclaration de guerre proposée lorsque préalablement on avait conquis 1 Piémont « chassé le roi et changé la forme du gouvei nement; mais on donna comme des faits constants ( avérés les calomnies des révolutionnaires italiens : 1 conspiration pour assassiner les Français , le massacr des patriotes^ enfin, tous les criminels projets gu Ginguené avait bien voulu croire^ afin de motiver le exigences 9 pour lesquelles il avait été désavoué. D'au très grossiers mensonges étaient ajoutés à ces accusa tions : le duc d'Aoste avait payé des brigands poui assassiner les Français; le gouvernement avait fai empoisonner les fontaines oii ils puisaient de Veau; leî soldats provinciaux avaient été rappelés sous les drapeaux dès qu'on avait appris la déclaration de guern du roi de Naples; des batteries de canon avaient été braquées contre la citadelle.
Le roi Charles-Enunanuel se rendit de Parme à Livourne, où il s'embarqua pour la Sardaigne ; il arriva le 3 mars 1 799 à Cagliari; son premier soin fut de publier un manifeste j oii il protesta contre les actes qui l'avaient contraint à quitter ses États de terre ferme et à renoncer à l'exercice de son pouvoir royal. Il déclarait, par foi et par parole de roi, que non-seulement il n'avait jamais violé ni éludé les traités passés avec la république française, mais qu'il les avait scrupuleusement observés, et constamment témoigné à cette puissance amitié et condescendance, en accomplissant plus que ses promesses ; qu'il avait toujours veillé à la
sûreté des citoyens et surtout des soldats français qui se trouvaient sur son territoire ; que ceux qui les attaquaient et les insultaient avaient été punis. Il affirmait aussi , sur foi et parole de roi , qu'il n'avait eu aucune intelligence secrète avec les puissances ennemies de la France. Il appelait en témoignage les ministres de ces puissances accrédités près de lui, et pouvait même produire en preuve toutes les communications que ses généraux et ses ministres avaient entretenues avec le gouvernement français. Sa soumission aux conditions qu'il avait acceptées était rendue nécessaire par la supériorité des forces de la République, et le désir d'éloigner les calamités qu'une résistance juste ^ mais impuissante, eût fait peser sur son peuple. Il succombait sous l'agression imprévue d'un allié qui l'avait assailli au milieu d'une profonde paix; toutefois sa résignation n'excluait pas l'espérance de retrouver une position plus beureuse.
Le roi Charles-Emmanuel croyait devoir cette solennelle déclaration à son propre honneur, à l'intérêt de sa famille et de ses successeurs , et même à ses relations avec les puissances amies. En conséquence , en faisant connaître à toute l'Europe l'injustice des procédés dont avaient usé à son égard les généraux ou les agents français, et la fausseté des motifs qu'ils avaient allégués; il réclamait en même temps sa réintégration dans les domaines -de ses ancêtres.
La commission de gouvernement que le général Joubert avait installée n'appartenait à aucun parti ; elle ne pouvait passer pour royaliste, puisqu'elle exerçait une autorité déléguée par la puissance qui avait aboli la royauté et chassé le roi ; elle n'était pas aristocratique, car elle allait changer les lois qui comportaient le pri-
vilége, et proclamer l'égalité des droits; elle était encore moins démocratique, puisqu'elle était opposée aux jacobins et aux révolutionnaires et ne cédait point à leur influence. Choisie et déléguée par la puissance française y elle était odieuse au peuple et aux soldats. La haine des Français comme vainqueurs et comme étrangers, l'honneur de l'armée et du pays, l'exaltation des sentiments religieux, le désordre où se trouvait déjà le Piémont y ne troublaient pas encore la paix publique, mais produisaient une fermentation menaçante.
La commission n'exerça aucune rigueur, ne servit aucune passion. Priocca et les hommes qui avaient eu la confiance du roi , furent envoyés en France comme otages ou plutôt comme bannis. On s'occupa à mettre quelque ordre dans les finances ; on fit des amendements aux lois civiles, dans le sens de l'égalité.
Mais en un tel moment, il n'y avait pas une autre question que le sort du pays. Le Piémont serait-il constitué en république, annexé à la Cisalpine ou réuni à la France? La commission jugeait avec raison que le gouvernement français en déciderait, ou que du moins rien ne pouvait être réglé contre son gré.
On sut que l'opinion de Joubert, de M. de Talleyrand, de Rewbell, était qu'il convenait de réunir le Piémont à la France; c'était aussi la pensée de presque tous les membres de la commission , des gens raisonnables, de l'aristocratie piémon taise, et même d'une grande partie du clergé. Une constitution républicaine eût placé le pouvoir aux mains de la faction révolutionnaire et livré le gouvernement à ses passions, à sa tyrannie, à ses violences. Au contraire, l'autorité française maintiendrait le bon ordre, et sem-