LIVRE DIXIÈME
Guerre avec la Porte otlomane. — Établissement de la conscription.
— Le Directoire cherche à éviter la guerre. — Descente en Irlande.
— Révolte en Belgique. — Les Grisons sont occupés par TAutriche.
— Le Directoire offre de traiter pour la paix. — Préparatifs de guerre. — Armées de la coalition. — Déclaration de guerre. — Preoiières hostilités en Allemagne. — Armée d'ilelvétie. — Armée d'Italie. — Assassinat des plénipotentiaires français. — Le corps législatif en 4798 et 4799. — Les élections en 4799. — Siéyès est élu directeur. — Majorité opposée au Directoire. — La nomination de Treilhard est annulée. — Élection de Gohier. — Merlin et Réveillère sortent du Directoire. — Projets de Siéyès et de Barras.
— Séances du conseil des Cinq -Cents. — Levée de toute la conscription. — Emprunt forcé. — Événements de la guerre en Suisse. — Événements de la guerre en Italie. — Société du Manège.
— Loi des otages. — Discours de Siéyès. — Changements de ministres. — Fermeture de la Société des Jacobins. — Insurrection dans la Haute -Garonne. — Bataille de Novi. — Situation du goavernement. — Marche des armées de la coalition. — Bataille de Zurich. — Capitulation du duc d'York.
Lorsque le Directoire eut commis Tinconcevable faute de laisser le général Bonaparte emmener en Orient l'élite de Tarmée , et de priver la France de la puissance redoutable qu'il exerçait sur TEurope , on pouvait prévoir que les souverains , vaincus et dépouillés, se relèveraient de leur résignation, et que, s'ils étaient encore menacés par l'abus de la victoire et par l'insatiable passion des révolutionnaires, ils renouvelleraient leurs communs efforts; l'Angleterre
était encouragée par les succès de sa guerre maritime ; la Russie, qui n'était pas encore entrée en ligne, semblait impatiente d'imposer sa protection àTEurope, et promettait une coopération puissante à une nouvelle coalition.
L'invasion de !a Suisse, la conquête de Rome et l'expulsion du Pape étaient déjà des griefs suffisants pour motiver la rupture de la paix. Si la cour de Vienne avait fermé les yeux sur ces actes d'iniquité et de violence, c'est que le négociateur de Campo Formio lui avait suggéré d'ambitieuses espérances; il ne s'était point occupé aies réaliser; les plénipotentiaires du Directoire, àRastadt, n'en avaient sans doute pas le secret, et n'étaient nullement autorisés à maintenir cetle secrète intelligence. Après le départ du général Bonaparte, le cabinet autrichien n'avait plus affaire qu'à la politique révolutionnaire.
A la destruction de la flotte française à Aboukir, qui rompait toute communication et toute voie de retour à l'armée d'Egypte, vint s'ajouter une nouvelle circonstance, qui donnait à croire qu'elle était destinée à de tristes désastres.
Le général Bonaparte, avant de se décider à l'expédition d'Egypte, avait songé à un autre projet; il lui avait semblé que délivrer les Grecs du joug ottoman, peut-être même chasser les Turcs de l'Europe, serait une glorieuse entreprise; l'indépendance qu'Ali pacha de Janina s'était assurée, ajoutait encore à l'idée généralement répandue depuis quelques années , de la dissolution prochaine de l'empire ottoman.
Des instructions secrètes furent données aux consuls de France dans le Levant : ils étaient chargés de susci-
ter les espérances des Grecs, de les appeler à la liberté ; des pamphlets et des chants patriotiques circulèrent dans la Morée et dans les îles de T Archipel. La prise de possession de Corfou et des îles vénitiennes se raj:portait plutôt à ce dessein qu'à toute autre entreprise.
Telle était la disposition du général Bonaparte au moment où il 8i<:;nait la paix de Campo Formio. Ce n'est pas qu'il ne pensât aussi à l'Egypte; son imagination se portait sur toutes les hypothèses. Avant de se déterminer et de donner à un de ses rêves cette réalité pratique où excellait son génie, il en avait médité plusieurs autres et cherché où était la vraisemblance du succès , attendant la circonstance qui devait le décider.
Ce n'était sûrement pas à son insu que Monge disait au Directoire % en lui présentant le traité de Campo Formio :
— « Une lueur d'espérance s'est glissée dans l'àme des descendants des anciens Grecs, et leur cœur en a tressailli. Les petits-enfants de Sparte et d'Athènes chantent l'hymne qui conduit nos bataillons à la victoire; ils chanteront bientôt celui de nos triomphes. »
I^ même pensée est encore indiquée dans le discours que le général Bonaparte prononça solennellement devant le Directoire le 1 0 décembre : — « Les deux plus belles parties de l'Europe , jadis si célèbres par les arts, par les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau , voient avec les plus grandes espérances le génie de la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. »
L'ambassadeur ottoman demanda quelques explications sur de telles paroles, et Aubert Dubayet, ambas-