LA FOLIE DE BONAPARTE
Paris, dans la réalité, plaignait peu cette émigration remuante qui s'agitait sans cesse et nuisait aux affaires. c< Napoléon, disait-on, va répudier Joséphine, et pourra épouser une princesse de la maison de Bade. Le margrave, qui vient de se montrer si bon sergent de Bonaparte, lui donnera pour femme une princesse de sa famille ; ce qui fera le citoyen Bonaparte beaufrère de l'empereur Alexandre ^ » Un beau gage pour la paix du monde !
La légende de Joséphine, comme on voit, n'avait pas commencé. Elle fut l'ouvrage et des dames du Êtubourg Saint-Germain, et d'autre part des blanchisseuses et des poissardes, qui croyaient que c'était une des leurs qui avait eu cette fortune, ce gros lot, d'épouser un empereur.
Ce qu'il y a de vraiment merveilleux dans cette vie, c'est l'adresse avec laquelle cette femme, en quatre ans, se releva de l'extrême avilissement à la suprême grandeur, et, bien plus, à cet incroyable succès de maîtriser, comme on va voir, un homme qui se croyait si absolu et si maître des autres.
Elle l'aimait fort peu. On le vil bien en Italie, où, au bout de huit jours, partageant ses triomphes, elle bâillait, avait hâte d'aller retrouver à Paris son monde intrigant d'agioteurs et de marchandes à la toilette. En 98, au retour d'Egypte, Bonaparte, la
* Miot, t. n, p.- 167.
trouvant si salie, si connue, voulait la renvoyer, mais il craignit de nuire à ropération de Brumaire, de déplaire aux banquiers qui fournissaient les fonds. De plus, elle s'aplatit tellement sous le châtiment et la honte, qu'il désespéra d'en trouver jamais une plus patiente, et plus habile aussi à ramener le faubourg Saint-Germain.
La maladresse surtout des frères de Bonaparte, leur furie d'ambition, aidait fort à la relever; le caractère doux et pliant d'Eugène, les grâces d'Hortense, et la peur même qu'elle avait ou simulait de lui dans les commencements, tout cela lui plut fort.
Au printemps de 1804, Joséphine avait remonté tout à fait. L'accouchement d'Hortense, et le goût singulier de Bonaparte pour l'enfant, ses grands projets pour ce nourrisson, mettaient Joséphine au plus haut. Mais peut-être cela même, ce grand as< cendant des deux femmes, ia crainte qu'il avait de leurs supplications et de leurs larmes, lui fit hâter la mort du duc d'Enghien. Il écrivit ce jour-là plusieurs lettres, c'est-à-dire s'enferma, jusqu'à ce que tout fût fini, irrévocable, irréparable.
Bien loin que sa passion lui adoucît le cœur, il croyait par la mort des Bourbons (qu'il disait vouloir tous tuer, s'il se pouvait*), il croyait assurer, pré-
« Miot, t. U, p. 227.
U FOUE DE BONAPARTE. 153
parer avec certitude l'élévation de l'héritier, du fils d'Hortense et de sa mère.
Les deux femmes, averties trop tard, pleurèrent en vain. Dans l'exécution sanglante de douze royalistes qu'on préparait, elles ne purent obtenir que deux grâces : celles de MM. de Polignac et de Rivière, deux jeunes gens pour qui priait tout le faubourg Saint-Germain.
Joséphine, ayant obtenu si peu pour ses amis, n'en fut que plus hardie et exigeante en récompense pour les intérêts de sa fille, et de ce fils d'Hortense, auquel tenait tant Bonaparte.
Elle obtint de celui-ci une démarche bizarre, incroyable, dans l'intérêt de cet enfant. Et, poussée par la passion, elle s'y démasqua, démentit tout ce qu'on croyait de sa douceur timide.
Cette démarche était une visite solennelle à Louis, où Napoléon lui déclarerait tous ses projets pour la grandeur de l'enfant qui lui était cher. Chose délicate. Mais Bonaparte, qui avait presque élevé Louis, ne semblait pouvoir être fort embarrassé'' devant lui. Il l'était cependant; et, pour se rassurer, ou pour étourdir cet homme faible et maladif, il imagina une chose ridicule : ce fut d'arriver chez lui à l'improviste, comme dans un tourbillon, avec une escorte de trente cavaliers qui suivraient sa voiture au galop, sabre nu.
154 ARGLETEBRE. ^ FRANCS.
Sa meilleure escorte était Joséphine, qui, le voyant embarrassé, montra plus de courage et dit nettement à Louis qu'une loi sur l'hérédité était faite, qu'il fallait obéir aux lois; qu'il s'agissait d'être homme dans ces grandes circonstances, où d'ailleurs il trouverait son avantage.
Puis elle en vint à lui dire que, d'après la loi qu'on venait de faire, le droit de succession ne serait conféré qu'aux membres de la famille qui auraient seize ans de moins que le Premier consul, et que le fils de Louis était le seul qui remplit cette condition ; qu'il serait l'héritier.
Louis fut indigné, ainsi que Joseph, qui, dès qu'il sut la chose, s'emporta violemment, maudit l'ambition de Napoléon, et souhaita sa mort comme un bonheur pour sa famille et pour la France\
Miot, t. n, p. 179-180.
LE SACRE. — LE PAPE A PARIS. — TRIOMPHE D'HORTENSE ET JOSÉPHINE SUR LES FRÈRES.
Bonaparte avait dit à Volney, lors du Concordat: c<Ge sera la vaccine de la religion; dans vingt ans on n*en parlera plus. »
Ce mot, et ses pasquinades en Egypte, ne doivent pas faire illusion. Par sa patrie, sa mère et sa première éducation, Bonaparte fut un gentilhomme italien catholique.
LMmpression des cloches de Rueil, qui réveillait en lui ses souvenirs d* enfance, n'était pas un mensonge probablement. Ces dispositions augmentèrent à mesure qu'il s'entoura, lui et sa femme, des gens de l'ancienne cour ; qu'il tint à s'attacher les vieux noms historiques du faubourg Saint-Germain ; qu'il prit pour idéal, d'après madame de Genlis» la cour de Louis XIV .
150 ANGLETERUK. - FKANCF.
Ce qui lui plaisait fort dans cette époque, c'est que le catholicisme de Bossuet y fut un excellent instrumentum regni. Il comprenait fort bien que cette religion de l'obéissance est devenue, par la puissance croissante de la confession, une police très-efficace. C'est ce que disait effrontément Fouché à un évêque : ce Monseigneur, votre métier ressemble bien plus qu'on ne croit au mien. »
Depuis le Concordat, Joséphine, pendant deux ans, fit tout pour fortifier en Bonaparte les dispositions religieuses, espérant par là obtenir le comble de ses vœux : le mariage religieux^ qui lui manquait et qui eût été sa complète réhabilitation dans son monde du faubourg Saint-Germain. Mais Hortense ne put, ce semble, lui obtenir cela, qui eût paru une rupture avec la révolution même.
A la mort du duc d'Enghien, les deux femmes profitèrent de leur douleur et de leurs larmes même pour obtenir une chose qui ne pouvait manquer d'amener l'effet désiré : d'inviter le pape à venir à Paris pour jouir du triomphe de la religion et sacrer celui qui l'avait restaurée. Le pape, s'il venait et sacrait l'empereur, allait sans doute sacrer la bienfaitrice de l'Église, et préalablement exiger le mariage religieux.
Cela voulait du temps, ce semble. Il fallait qu'on fût nn peu loin de la tragique circonstance de Vincennes et de l'exécution des dix royalistes qu'on con-
damnait à mort. Ce grand massacre juridique se lit au dernier jour de mai, deux mois juste après la mort d'Enghien. Le 18 mai, le sénat déclara Bonaparte empereur. Mais telle était l'impatience de Napoléon, que, le 10 mai, sans en parler même à ïalleyrand, on chargea le légat Caprara d'inviter le pape à venir sacrer le futur empereur ^
Précipitation singulière ! le sang d'Enghien brûlait apparemment. On voulait le laver. Je veux dire que Napoléon s'avisait un peu tard qu'il avait fait une chose étrange et fort contradictoire pour celui qui voulait se faire recevoir dans la grande famille des rois, et qui se présentait à eux avec cette tache rouge. De là cette impatience de la masquer du moins en mettant par-dessus l'huile du sacre.
Le 10 juin, nouvelle insistance pour décider le pape par une lettre du cardinal Fesch, oncle de l'empereur. Deux fois, le cardinal ministre Consaivi fait consulter une assemblée de cardinaux, sous le sceau du secret. Dans celte consultation, que nous avons, on parle des droits de l'Église, sur ses terres d'Italie et sur la question des évêques constitutionnels. Mais nullement sur la question d'honneur, d'humanité, la honte qu'il y aurait à tourner le dos aux Bourbons malheureux, dont l'un vient d'être as-
» Artaud, t. T, p. 452.
sassiné, pour suivre la fortune, consacrer l'usurpation, oindre le meurtrier ^
Cette glace de prêtre fait frémir.
Pie VII, dans la froide note où il consent avec toute espèce de formes modestes, n'insista pas moins sur les conditions les plus altières du cérémonial, celles qui mettent le prince au plus bas devant le prêtre : le baisement des pieds.
Il est évident que le pape avait des espérances qu'il n'osait avouer (sous peine d'être accusé de simonie) • Par de vagues paroles qui n'engageaient à rien, on lui faisait croire que Bologne, les Légations, Avignon, lui seraient rendus. Tout au contraire, Bonaparte, rhiver même et pendant le sacre, se préparait à changer ces pays qu'espérait le pape en un royaume d'Italie, à se sacrer lui-même à Milan de la couronne de fer des rois lombards.
Il ne se fiait pas tellement au sacre du pape qu'en même temps il n'ait voulu un meilleur titre, plus décisif : une approbation (au moins simulée) de la France. Partout, dans les départements, on ouvrit des registres, où, sous les yeux des fonctionnaires, chacun était tenu d'exprimer son vœu pour le nouvel empire.
Et en même temps, pour dons de joyeux avènement, il créa les droits réunis, donna le code
1 Artaud, t I, p. 453.
criminel et la grande loi sur la police générale.
Cependant le pape différait toujours son voyage. Pour le décider, il fallut la menace. Bonaparte lui signifia que, si dans cinq jours, il ne tenait pas parole, on abolirait le Concordat, c'est-à-dire qu'on soustrairait la France à l'obéissance de Rome.
Sauf ses petits voyages à Boulogne pour la distribution des aigles, les vains préparatifs pour l'expédition improbable, il, semblait absorbé moins parles signes de la guerre européenne qui se préparait, que par ses mesquines disputes de famille. Fort charmé d'avoir vu Lucien partir pour l'Italie, il voulut apaiser Louis, le créa général et conseiller d'État. Il fit Joseph colonel en attendant qu'il le nommât colonel général des Suisses. Il donna même à celui-ci le vain titre de grand électeur avec un logement au Luxembourg.
Avec tout cela, il lui reprochait de voir les républicains, entre autres le général Jourdan. En réalité, ce qui les brouillait surtout, c'était le triomphe prochain de Joséphine.
Événement singulier en effet pour tous ceux qui la connaissaient, et sa carrière si longue dans la galanterie. A seize ans, rejetée par son premier époux Beauharnais, que de campagnes en ce genre elle avait faites! Tous la <x)nnaissaient à Paris et ailleurs. Et il fallait un grand courage au pape pour venir la marier, la sacrer. Une personne plus réfléchie qu'elle
eût triomphé modestement, et se serait fait pardonner. Mais non : elle voulait humilier les frères de Fempereur.
Les variations sing[ulières de Napoléon dans sa réception du pape n'indiquaient ni ignorance, ni grossièreté soldatesque, mais la dualité de deux esprits qui s'agitaient en lui. Certain défaut d'égards qu'il marquait pour le pape était vu volontiers par sa cour militaire. Ses généraux disaient avec plaisir : « Il ne dépendra pas des prêtres. »
Il alla au-devant, près de Fontainebleau, mais en habit de chasse. Il monta le premier (c'est la politesse italienne qui permet de donner la droite à celui qui monte le second). Son escorte, composée de mamelucks, ne put pa's plaire au pape, qui se voyait, pour entrer à Paris, entouré de ces mécréants.
Le jour de la cérémonie, il fit attendre le pape une grande heure. Arrivé à l'église, il se mil à genoux, mais sans se soumettre à l'humiliante cérémonie (stipulée par le pape) : le baisement des pieds. Au grand étonnement du pape, il se couronna lui-même et couronna l'impératrice, — ce qui rendait le pape fort inutile, simple témoin, figurant immobile. Cependant, a la fin du sacre, le pape récita l'oraison qui demande que le souverain détruise l'infidélité, et celle qui se montre, et celle qui se cache (c'est la base de l'inquisition)*.
' Arlaud, 1. 1, p. 510.
Napoléon paraissait fatigué, ne faisait que bâiller (dit de Pradt, maître des cérémonies du èlergé). Le soleil, longtemps obscurci, finit par se montrer un peu dans cette froide journée. C'est tout ce que remarque le Monitevr du 3 décembre. Il se garde de dire l'accueil bruyant que firent les troupes en ligne aux officiers du pape, qui, montés sur des mules, en costume grotesque, le précédaient. Ce fut un tonnerre de risées dont retentirent les Tuileries.
Le 4 décembre et les jours suivants, rien, rien au Moniteur, qu'une distribution des aigles, et un article sur l'iman de Moka, prince absolu, religieux, militaire, à la fois.
Le pape se sentit joué, resta encore un peu à Paris, où sa douceur fil bonne impression, mais r^usa de voir à Milan le sacré italien de Napoléon.
Le sacre de Paris s'était passé tranquillement, sauf un cri d'un jeune inconnu, qui s'écria : a Point d'empereur 1 » Napoléon fut surpris qu'il n'y eût pas d'autres désordres, et dit : a C'est une bataille gagnée ! »
Moi, qui étais sur le boulevard (j'avais six ans), je ne remarquai rien, dans celte journée glaciale, qu'un morne et lugubre silence.
11 n'y avait eu de bataille que dans la famille de
l'empereur. Joseph, plutôt que de mettre sa femme
à la queue de Joséphine, avait voulu se démettre de
I6Î ANGLETERItE. -^ FRANGE.
tout, se retirer en Allemagne. Ce qui l'adoucit un peu, c'est qu'il fut convenu que, dans le proc^ verbal, on ne mettrait pas : porter k manteau y mais soutenir le manteau.
Il obéit, et Napoléon en fut si charmé, qu'il lui déclara avec effusion que, depuis leur dispute^ il n'avait pas eu de repos, a Non pas que je croie que vous seriez capable (comme Lucien) d'acheter la grandeur par un crime, quelque avantage que vous trouviez à ma mort *. »
La soumission de Joseph avait été amenée par des menaces brutales, des mots de capitan : « Je suis appelé à changer la face du monde... Vous êtes mon ennemi si vous refusez de venir au sacre... Où sont vos moyens d'attaque? votre armée contre moit... Tout vous manque. Je vous anéantirai*!^
Cette comédie ridicule n'était jouée que pour obéir aux deux femmes, Hortense et Joséphine, qui voulaient terrifier les frères et leur faire accepter leur éloignemeut de la France, pour laisser le trtoe à Kenfant. Ils furent inébranlables. Joseph refusa la royauté de Lombardie. Sur son refus, on Toffrit à Louis ; mais il fut trop choqué de l'idée de Joséphine qui, sans pudeur, comme pour confirmer les brâits qui couraient, voulait garder ici l'enfant près de Napoléon. Louis, indigné, déclara que; s'il allait en
« Miot, t. II. p. 237-238.
talie, ce serait à condition d'emmener l'enfant el la mère.
Ce qui mit Napoléon dans une étrange fureur. Hors de lui, il saisit Louis par le milieu du corps, et violemment le jeta hors de l'appartement ^
> Niot, t. n, p. 257.
LIYRË TROISIÈME
Le mot célèbre de Siéyès i»ur la prétendue universalité de Bonaparte (un maître qui sait tout, qui peut tout, veut tout faire) ne fut sans doute qu'une plaisanterie, sauf le dernier mot sur Tavèugle et imprudente volonté qui lui faisait multiplier de plus en plus ses embarras.
Au moment où la paix d'Amiens, si imparfaite, était difficile à entretenir, il se créa mille ennemis non-seulement en affichant par Taffaire de Saint- Domingue ses prétentions coloniales et maritimes, mais en irritant tous les souverains par la mort du duc d^Ënghien, parla réunion du Piémont, ce qui, avec sa violente médiation suisse, avait Teffet réel d'une vraie main mue sur les Alpes, c'est-à-dire sur le cœur du continent européen.
108 AUEMAGNE.
Tout cela précipité en quelques mois, étourdi, imprudent. Mais est-ce tout? En même temps, il commençait inconsidérément à remuer une chose^ énorme : rAllemagne. Ce gros corps, indigeste, faible par sa dispersion, lui paraissait paralytique. Il avait vu pourtant avec quelle vigueur rapide la petite Prusse sous Frédéric remua l'Allemagne du Nord. Et il savait mieux que personne que la lenteur des Autrichiens dans ses campagnes d'Italie tenait et aux routines du conseil aulique et aux directions des Anglais, qui souvent firent avorter les plans des généraux de l'Autriche.
Dans l'impatience d'un homme du Midi, il n'appliquait à ces populations qu'une grossière arithmétique. Avec Talieyrand à Saint^Gloud, ou sur le Rhin avec Dalberg, il n'examinait rien que le calcul, ajoutait tant d'âmes à la Prusse, et tant à la Bavière, au Wurtemberg, etc.
Ces populations allemandes, peu mobiles, si on les laissait dans leurs anciennes divisions et dans les habitudes inertes des vieux gouvernements, il les remua étourdiment, comme une poussière humaine, et leur donna une mobilité qui n'était pas l'activité encore, mais qui devait la préparer.
Il faut le dire, dans ce grand corps^ beaucoup de choses habituées ensemble par une longue cohésion, quoiqu'en réalité hétérogènes, paraissaient naturellemenl liées, se croyaient telles. Dans les
vieilles .cathédrales, la forêt (charpente des voûtes), liée par quatre ou cinq cents ans, adhère en toutes ses parties, unies par le temps, la poussière, etc. Tous ces bois sont-ils morts? Nullement. Que la bâche s'y mette, et vous les entendrez gémir.
Si Bonaparte eût mieux su l'histoire, celle du passé de l'Allemagne, il aurait vu que, malgré sa roideur apparente, c'est une race variable et très-flexible. L'Allemand, justement parce qu'il est fort discipli-^ nàble^ a été plusieurs fois, par exemple sous Frédéric, le premier soldat de l'Europe. Pourquoi? C'est qu'avec la rudesse extérieure de l'individu, il est fort associable, pour être camarade et pour agir d'en* semble.
On le remarque très-bien dans tous les arts qu'on pourrait dire allemands, spécialement dans l'harmonie musicale, le grand art où plusieurs instruments font chacun leur partie. On le voit même aux populations rurales, assez grossières pour tout le reste. Les paysans, l'hiver, s'associent à merveille pour ce qu'on appelle la musique de chambre. L'été, les concerts en plein vent permettent de faire agir d'ensemble plusieurs groupes d'exécutants. Et quand l'exécution est plus parfaite et mieux disciplinée, elle permet aux foules même d'y prendre part. Cette facilité de s'associer, d'agir d'ensemble, les rend aussi propres à la guerre. Voilà pourquoi des honunes, du reste pacifiques, casaniers d'instinct^
170 mBMiGNE.
et par mameiits très^nfermés dans la famille, se sont trouvés si aptes à la discipline militaire, propres à marcher en corps d'armée.
Cette faculté d'association est une grande force, si une nécessité^ une émotion la réveille. Chose souvent assez lente chez cette race bien moins impressionnable que d'autres. Mais si cette émotion arrive enfin, elle est susceptible de prendre >un crescendo prodigieux : comme on voit l'orgue, qui dès qu'il a soupiré une fois, éveillant peu à peu ses âmesy les jeitx de sa vaste machine, prendre une force et des effets immenses, rouler des flots toutr puissants d'harmonie qui dépassent l'effet des tempêtes.
Non-seulement l'Allemagne par cette grande faculté d'association a une force redoutable; mais cette force, plusieurs fois, a apparu en ce que la littérature a de plus clair, dans les hautes formules qui résument tout. En présence de la fatalité visible, de h tyrannie de Louis XIY, et de ses atteintes à la conscience, Leibnilz (reprenant dans Aristote l'antique philosophie de l'énergie) j dit : L'homme eA n/ae force active.
 quoi la basse Allemagne, Spinosa, oppose la svbsta/me comme notion universelle et fondamentale. Voilà les deux écoles, les deux philosophie» qui feront tour à (our le développement de l'Allemagne. Leibnitz
ALLEHAGKE POLITIQUE. 171
avec raison objecte à Spinosa : « L'idée de came est la preinière en nous^ et ce n'est même que par elle que nous avons idée dei la substance. »
Les deux écoles l'emportent tour à toun Si, dans ses moments de langueur, TAUemagne (en paraissant grandir) s'étend dans le brouillard, dans l'inertie de Spinosa, elle ne tarde pas à s'éveiller, par le retour à la doctrine et au sens de la force vive.
On pouvait deviner que, par ces ricorsi naturels de la logique et de l'bistoire, l'Allemagne aurait un retour héroïque sur elle-même, qu'après son critique Lessing, et l'auteur de Werther^ inspiré de Spinosa I la thèse, de la came morale et de la force vive reprendrait sa faveur, que le stoïcisme prévaudrait, et qu'alors l'Allemagne, les quarante millions d'Allemands, comme un seul homme, se lèveraient contre la France.
Pour obtenir cet effet violent, que fallait-il ? Endurcir l'Allemagne par une pression tyrannique et cruelle qui y fit cesser l'état somnolent qu'une vie plus douce eût prolongé. Le faux lien fédératif de l'Empire sous le césar allemand avait continué ce sommeil. L'association religieuse opérée par Luther n'avait agi que sur une moitié de l'Allemagne. Frédéric IT, par TassoCiation militaire qui réunit à ses armées tant d'étrangers de toute nation^ ne fut pas non plus pour l'Allemagne un suffisant uni-^
m ALLEMAGNE.
ficateur. Napoléon eut cet effet, cetle force par des moyens barbares, moins encore par la guerre que par une pesante oppression qui n'est ni guerre ni paix. L'Allemagne criait-elle? Si elle eût été centralisée, la résistance, localisée au centre, eût eu lieu de bonne heure, et très-probablement eût été étouffée.
Avec ce cruel chirurgien, plus le patient criait de douleur, plus il était serré ; plus, contre sa nature et contre ses habitudes, il était obligé de se durcir, de ramasser ses forces, de concentrer ses nerfs, ses muscles. C'est en ce sens que Bonaparte a été le bienfaiteur de l'Allemagne par des opérations qui réveillent et donnent envie à l'opéré de poignarder le chirurgien.
Bonaparte, en détruisant la révolution en France, la propagea-t-il en Europe?
En tout pays la tradition du dix-huitième siècle, la libération dé l'idée qui fait l'affranchissement de tout le reste, fut violemment outragée par lui comme idéologie. L'Italie, qui, au dernier siècle, suivait de si près la France, fut cruellement découragée par le général Bonaparte, quand, défendant aux municipalités la vente des biens ecclésiastiques, par cela même il maintint les couvents, toute la vieille crasse monastique; deuxièmement, quand il expulsa notre clergé républicain, et que te pape, consentant à
marcher dans le sang d'un Bourbon, vint sacrer et blanchir le meurire.
Le code français, énervant, détruisant la puissance paternelle, établissant l'égalité des partages, fut d'abord reçu avec joie, et l'on crut que l'activité augmenterait. La maison de famille fut détruite, et tous les frères, dans leur petite égalité, demandèrent des emplois et se fii'ent des commis, oisifs et serviles. La bureaucratie pullula.
Ces commis de l'empire, rogues et durs, avec une tenue demi-militaire, et se croyant tous colonels, firent partout exécrer la France. L'empereur, dans les consulats, mettait des hommes à lui pour observer, surveiller le pays, faire outrageusement la police en pays neutre. Souvent même, comme ambassadeurs, il envoyait de ses sabreurs farouches, non pas méchants, mais violents, colères, terribles d'attitude (comme était Lannes) .
Les Françius perdirent là le l'enom d'urbanité et de douceur qu'ils avaient eu toujours.
Notez que, même les pires de l'ancienne monarchie avaient cela du moins, qu'ils changeaient peu les habitudes, suivaient volontiers les routines. Mais les nouveaux commis, issus de la révolution, variables comme elle, et absolus comme l'empire, étaient Teffroi, l'horreur de leurs administrés.
Tout cela éclata violemment quand Bonaparte
174 ALLBMAGlil.
entra comme vainqueur en Allemagne. Mais, même avant, quand, en 1803, sous le prétexte d'exécuter le traité de Lunéville, il se chargea de régler les indemnités dues aux princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, consultant rarement et pour la forme la diète de l'empire, et la Russie, nommée aussi médiatrice. L'empereur Alexandre, malgré son amitié pour le roi de Prusse, en plusieurs choses, favorisait l'Autriche, la grande puissance militaire qui avait été, pouvait être encore son alliée dans un conflit européen. En le voyant ainsi flotter, les princes allemands s'adressèrent à la France, qui ne flottait pas. Et tout se traita à Paris.
La Bavière se détacha la première du grand corps germanique et se flt cliente de la France, comme elle avait été sous Louis XY, et fut fort accueillie de Bonaparte comme ennemie de l'Autriche, comme la route qui conduit à Vienne. L'idée de Bonaparte, bizarre pour un ami du pape, était de détruire les électorals catholiques, dont les cinq voix assuraient à l'Autriche la prépondérance sur les quatre voix protestantes. De sorte qu'il n'y eut plus dans l'Empire d'autre État ecclésiastique que Télectorat deMayence, qu'on transféra de Mayence à Ratisbonne, et qu'on laissa aux mains de son coadjuteur Dalberg, lé Talleyrand de l'Allemagne, qui flattait Bonaparte de l'idée d'un empire intermédiaire (la Confédération du Rhin).
ALLEMAGNE POLITIQUE. Hh
Ce fot un grand changement dans les habitudes allemandes, européennes, que de Toir ces antiques évêchés disparus. Les prélats souverains, jadis despotes absolus et cruelsS étaient fort adoucis, devenus le refuge de ceux que la tyrannie militaire avait chassés d'ailleurs.
Bonaparte supprima cette zone pacifique du Rhin, et poussa les populations peu satisfaites sous le joug de la Prusse et autres Etats militaires. Il favorisait fort ceux-<^i, spécialement la Prusse, que (dans sa courte vue et son imprévoyance) il voulait faire la protectrice de FÂllemagne du Nord. Grâce à lui, la Prusse, qui, la première, nous avait attaqués, en récompense de la neutralité servile' où elle s'était tenue depuis la paix deBâle, en évitant de mécontenter TÂngleterre, et sans être tenue de suivre franchement la France, avait étonnamment augmenté sa population , de sept millions d'âmes l'avait portée à neuf, et en attrapant encore le crédule Napoléon, elle lui escroqua un demi-million d'âmes, lui donnant pour ses arrangements italiens une garantie fort inutile. Alexandre approuva, en considération de la belle reine de Prusse et de la jeune Prusse aristocratique qui commençait à dominer dans cette cour.
Sous un ministère avili^ sous un roi médiocre, peu estimé des siens, la Prusse n'avait pas moins pour-
* Voy. ma Sorcièret au quinzième et au seizième siècle.
* Hardenberg, t. VUI, p. ^1.
«76 ALLBMiCtHB.
saivi une carrière d'améliorations qui lui donnèrent d'abord trop de confiance, mais qui, après ses malheurs, contribuèrent à la relever. Elle entra particulièrement dans la voie de cette éducation forte, mais strictement automatique, qui semble avoir pour but de rendre tout homme semblable à tout homme, éducation qui a fortifié l'État, mais qui a paralysé le talent, glacé le libre genim.
Les officiers devinrent une caste, ne pouvant se marier qu'avec un certain revenu et des femmes d'une certaine naissance.
Enfin le gouvernement pénétra dans les arrangements même de la propriété privée, de manière à en empêcher l'extrême morcellement.
Cette tendance aristocratique étonne d'autant plus que partout, en Allemagne comme en Italie, c^était bien moins les nobles que les paysans qui se déclaraient pour leurs rois et leurs anciennes dynasties contre la France. Même sous Bonaparte, elle leur semblait identique à la révolution.
Ces pauvres gens (de Souabe, du Palatinat), sans avoir Tidée nette de la patrie allemande, y tenaient par leurs habitudes, leurs lieds et la musique, les airs nationaux, les légendes, en avaient un culte instinctif et le pressentiment.
Tout cela fermentait dans le peuple et chez les paysans, tandis que leurs nobles maîtres se roulaient
devant Bonaparte, s'étouffaient rue Saint-Florentin chez Talleyrand, et demandaient l'aumône à ce Méphistophélès au pied boiteux, mendiants insatiables, qui disaient toujours : a Excellence, encore tant d'âmes, s'il vous plaît ! »
RENAISSANCE LITTÉRAIRE ET MORALE DE L'ALLEMAGNE. L'ÉCOLE CRITIQUE ET FANTAISISTE. — L'ÉCOLE DE L'ÉNERGIE