‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 29 sur 88 · AYANT · texte numérisé non relu

AYANT

Une chose fait grand honneur à l'Allemagne. C'est que chez elle, la renaissance sociale et politique est partie surtout de Tldée.

Belle méthode et profondément naturelle.

Sous des formes très-différentes, la France a procédé de même. Et la philosophie y a précédé tout.

Descartes et Leibnilz inaugurent, chez les deux nations, le mouvement qui, plus tard, étendu par nos encyclopédistes et les écoles issues de Kant, arrivera enfin aux résultats pratiques.

Je voudrais dans ce court chapitre faire, selon mes forces, une chose longue et difficile, expliquer comment la pensée pure^ échappée au brouillard théolo*

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gique qui, au dix-septième siècle, avait fait rétrograder rAllemagne et la langue allemande, s'élança et donna à l'âme nationale des forces tout à fait imprévues ^

L'Allemagne, après Frédéric, revient à elle-même, à sa langue. Mais celle-ci a-t-elle retrouvé, même chez ses plus grands écrivains, cet accent simple et fort qui m'émouvait tant dans Luther?

Le pesant militarisme, issu de la guerre de Trente ans, devait fort l'alourdir. L'homme, enrégimenté, noyé dans ces grandes masses^ perdait le vif sens individuel. Et, d'autre part, les derniers luthériens, piétistes, etc, chloroformaient, tant qu'ils pouvaient, le Moi.

Klopstock, en se croyant esclave de la mythologie chrétienne, commença à l'humaniser malgré lui par les embellissements fantastiques de l'art, la rappro-

* L*espace et bien des choses me manquent pour traiter ce vaste sujet. Pendant dix ans (de 1828 à 183.S)y j'eus une passion très-Tive pour l'Allemagne, les antiquités allemandes, et j'étudiai (parfois avec le secours du meilleur, du plus grand savant, Jacob Grimm), les idiomes variés de cette vaste langue, mais toutefois moins en linguiste qu'en amateur passionné des mœurs et du génie que ces idiomes révèlent.

Je m'arrôtai à Luther. Chez lui, la phrase est nette encore, autant que vivement énergique. Au dix-septième siècle, elle s'embarrasse fort, et semble devenir un serpent qui lord ses longs replis, s'efforce et mord sa queue. C'est sans doute ce qui éloigna Frédéric et lui fit oublier les mérites de cette langue, supérieure à toute autre pour l'accent, la vibration.

C'est au théâtre de Francfort, en 1828, que ceci me frappa d'abord. L'accentuation puissante du mot freyheil, liberté^ me fît penser à le comparer au libertas des Latins, au libertà des Italiens. (lÀberias, que tandem respexitinertem. Virgil. *- Ubertà, molto e desiato benè. Pétrarch.)

cha de nous. Chose curieuse, l'année où paraît la Messiade (1748) est celle aussi des débuis dramatiques du grand douleur et critique Lessing.

Lessing, né dans un pays slave, la Lusace, était-il de souche allemande ? Cet esprit vigoureux et tout d'abord indépendant (ayant passé par les mathématiques, les écoles de médecine), se trouve être à Berlin le secrétaire de Voltaire. Ces deux hommes de tant d'esprit n'arrivent pas à se comprendre, mais plutôt se haïssent. Lessing fait trop d'efforts pour éviter la France. Il écrit volontiei*s contre nos philosophes, dont il a les opinions. C'est avant tout un douteur, un chercheur. « Je ne voudrais pas, dit-il, de la possession du Bien suprême; c'est sa recherche que je veux. » Au prix de lui, Voltaire est un apôtre. Ses disciples, ses missionnaires ont établi, prouvé l'identité morale du genre humain \

Lessing, dans son Nathan le SagCy pose l'égalité des trois religions (musulmane, juive, chrétienne). Dans ses manuscrits de Wolfenbutlel, il critique à la fois et les chrétiens et leur adversaire Bayle.

Ayant donné l'essor au doute illimité, il voit avec chagrin que rien n'est plus facile. C'est cet esprit flottant qui tout naturellement règne aux grands passages du monde, je veux dire, aux villes impériales du Rhin, de tout temps satiriques, vouées à Fironie.

' AnquelU-Duperron.

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Ce que veut et travaille Lessing, c'est tout simplement la nature chez Gœthe.

Son grand-père, ouvrier tailleur, sa grand'mère, aubergiste, lui ont donné Tesprit moqueur du compagnonnage allemand. Son père, riche et honorable magistrat^ sa mère, aimable et fantaisiste, lui donnent, sous un extérieur magnifique, imposant, les dons brillants d'une imagination qui se prendra à tout, embrassera le monde.

C'est une chose merveilleuse de voir comment les Âllemagnes (pour parler comme Comines), ou, si l'on veut, l'Allemagne, s'est répandue de toutes parts. Lierre immense, qui, s'infiltrant, a dominé et transformé des races souvent d'énergie supérieure, celle, slave, italique. L'Allemagne du Rhin, vinicole et celto-wallone, a produit en Gœthe la plus vive clarté, en Beethoven la plus haute énergie où cette race pouvait parvenir.

Que de choses, dans Gœlhe, sont plus françaises qu'allemandes, une surtout, bien caractéristique, qui le rapproche des nôtres, si féconds en mémoires personnels ! Parmi ses pensées d'art, de philosophie, c'est lui-même (il l'avoue) qui se raconte presque toujours. Mille choses, qu'on croirait d'invention, sont des événements, légèrement modifiés, de sa vie, souvent de simples souvenirs.

Deux sujets tout allemands, et propres au Rhin

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antique, le préoccupent d'abord. Un hasard l'avait initié à l'alchimie mystique, à ses légendes ténébreuses. Comme Lessing, il regarda d'abord le sujet de Famt^ qu'il traita, mais plus tard, dans un tout autre esprit.

Puis, étudiant à Strasbourg, il mit la main encore à un sujet tout allemand et cher à la j€unesse des universités ; la légende des derniers chevaliers du Rhin, la grande épée, le gantelet du fameux Gœtz de Barlichingen. Mais les parades chevaleresques d'étudiants, ce monde resserré, ce n'était pas le grand public.

Le succès européen, universel, de la Nouvelle Héloïse l'avertissait assez que, pour avoir un succès populaire, rien ne vaut un roman de passion. Ëtudiant diplomate à Wetzlar, il en eut une, et l'arrêta à temps. Il n'en prit juste que ce qu'il fallait pour s'inspirer. S'il alla plus avant par écrit, et mena Werther au suicide, ce fut par complaisance pour l'exagération sentimentale des étudiants allemands.

II lisait Spinosa, mais n'entrait pas encore dans la doctrine de l'indifférence absolue. La page où le jeune homme couché dans l'herbe, voyant les combats des insectes qui bruissent, s'élève à l'idée du grand Tout qui se dévore lui-même, cette page, dis-je, est tout ce qu'il donne au système, de peur de refroidir son livre.

Quoique Werther, par sa Charlotte, etc., semble

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bien appartenir à la bourgeoisie allemande, l'auteur participait foncièrement à l'esprit français. C'est par là qu'il plut à Weimar et à d'autres petites cours d'Allemagne. En 92 , le duc de Weimar remmène , comme en partie de plaisir, à cette campagne de France qui devait être courte, n'ayant pour but, disait-on, que de rétablir Louis XVP.

Gœthe raconte tout, très-bien, mais avec impassibilité. Dans la retraite et par des boues immenses, enfoncé par moments dans un fourgon, il étudie un traité de physique, esquisse des scènes du Faust. On voit qu'alors ce grand esprit tournait déjà vers la Nature et loin des préoccupations morales.

Cet état très-flottant de Gœthe était celui de l'Allemagne, prêleà le suivre dans la fantaisie, à applaudir son grand drame de Faust^ satirique et panthéistique. A l'exemple de ses princes, elle était alors détournée des réformes sociales qui, au temps de Rousseau, l'avaient préoccupée. Au moment du

* Gœthe suivit Tannée partout, fut à Yalmy. Son récit est admirable de limpidité. Point du tout partial. On voit comment, avant les fatales guerres de Bonaparte, les deux peuples se haïssaient peu. Il note l'esprit d'ordre, d'économie du paysan français.

Il donne plusieurs anecdotes peu connues qui marquent Théroïsme, l'enthousiasme du moment. Non-seulement le commandant Beaurepaire se brûla la cervelle, mais d'autres, à qui l'ennemi donnait la vie en firent autant. Une anecdote plus belle, et vraiment adorable, est racontée par Gœthe (24 septembre 92) ' c'est que, duns la pénurie où étaient les deux armées, les Français voyant les Allemands affamés, partagèrent avec eux le peu de vivres qu'ils avaient.

succès à'ÉmUe^ les Allemands avaient jugé mieux que Rousseau lui-même que Téducation de l'enfant supposait celle de l'homme qui doit l'élever, qu'il fallait former à la fois et V élève et le précepteur. Ce fut la grande vue de Basedov^, qui, par ses livres et son éducation philanthropique, entreprit d'élever non-seulement l'enfant, mais le citoyen en tous ses âges. Dans ses institutions et dans ses livres qui étonnent pour l'époque comme prédications hardies de la liberté, il tendit à ce double but ^

Comment ces livres courageux, qui n'eussent pu paraître en France, parurent-ils en Allemagne? C'est qu'entre ses princes, si absolus, il y avait émulation, rivalité en plusieurs choses. Tandis que la Prusse, le Wurtemberg primaient brutalement par l'éducation militaire, d'autres, tels que Weimar, etc., éclataient par l'encouragement donné aux arts, et même quelquefois par certain esprit de liberté. Basedov^et ses beaux livres d'histoire, de politique, eussent eu en Allemagne une grande influence pour réveiller le sens pratique, si par malheur ils n'avaient apparu au moment du triomphe de la fantaisie.

Basedov^ voulut voir Goethe, et le rencontra dans un bal entre deux contredanses, n'en fut pas bien reçu. L'élégant jeune homme craignit que la connais-

* Voy. mon livre sur Tédacation, Nos Fils, 1870,. au chapitre de Pestalozzi.

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