‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 36 sur 88 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Ce qui frappe dans Bonaparte, c'est l'identiié de ses procédés : toujours des effets de surprise, qui, répétés, toujours les mêmes, semblaient ne pouvoir surprendre personne.

Et chez ses adversaires toujours la même complaisance, ce semble, à attendre, arriver trop tard en tout, à se laisser surprendre.

Ces succès immenses et faciles eurent le très-grave inconvénient que Napoléon et les siens se méconnurent en quelque sorte, crurent n'avoir plus besoin des moyens de persuasion, de propagande, qui avaient fait la force des armées révolutionnaires, leur ferme foi. Nous avons tout à Tlieure, d'après Goethe, cité la conduite des Français de 92, qui, après Yalmy, don-

nèrent aux Prussiens en retraite, affamés, non-seulement des vivres, mais des journaux républicains. En 97, on a vu, après Fructidor, combien de républiques germèrent tout à coup de la terre. Effets magiques, d'une électricité subite, et comme d'une épée flamboyante, que Tépée d'Austerlitz, Tépée d'acier, quoique victorieuse, ne remplaçait nullement. Il y a ici une terrible différence, c'est que celle-ci n'agit qu'où elle touche ; mais elle n'agit point à distance, comme faisait l'épée électrique de la Révolution.

Autre malheur. C'est que Napoléon, par des succès souvent faciles, peu achetés, créa dans son armée une méprise profonde sur les vrais caractères de l'esprit allemand, une ignorance mutuelle des deux nations. L'armée française, cette rouge armée, gonflée de sang, telle que nous l'avons vue tout à l'heure à Boulogne et dans le. tableau de David, crut trop facilement à la débonnaireté allemande, surtout après ce singulier événement d'Ulm, où trente mille hommes se rendirent prisonniers.

Le procédé de Napoléon, pour produire ce miracle, avait été fort simple et peu mystérieux. Il avait cette armée toute prête à Boulogne, et déjà il avait acheté vingt mille chevaux. Eh bien, dans l'espace d'un mois, tout fut transporté sur le Rhin. Quantité de voitures, mises en réquisition, furent chargées de soldats. Il resta à Strasbourg jusqu'au dernier moment, et en même temps pour amuser les Autrichiens

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que Mack et un des archiducs avaient groupés en Souabe, à Ulm, il faisait apparaître sa cavalerie aux divers débouchés de la Forêt-Noire.

Que faisaient les Autrichiens de leur cavalerici l'une des premières du monde? Mais personne alors, pas même Napoléon, n'avait l'idée bien nette de l'usage qu'on peut faire de cette arme pour éclairer, observer tout autour. Les Américains les premiers, et, après eux, les Prussiens, l'ont bien compris, aux temps les plus récents.

Le malheureux Mack, que l'injustice de l'histoire a rendu ridicule, n'était pas le vrai chefde son armée. Officier de naissance obscure et de rang inférieur, il avait (comme le général hongrois qui fut vaincu en 1866), il avait pour supérieurs réels les princes et hauts seigneurs qui se trouvaient dans cette armée. Tout cela le* dirigeait, lui inspirait leur folle con- ^ fiance. On lui montrait au Tyrol et aux Alpes de grandes forces autrichiennes. Au nord, il y avait des Français; mais la Prusse était là pour les retenir et les empêcher de passer. A Test, les Bavarois n'étaient pas trop sûrs, il est vrai. Mais ils étaient entre Mack et l'Autriche, qui pouvait leur tomber dessus, s'ils faisaient un faux mouvement. Enfin, à l'horizon, au loin, on croyait voir les masses russes, qui avaient promis d'arriver vers le 1" octobre. Quoi de plus rassurant que ce tableau? Au moindre mot, ces fiers seigneurs lui auraient rappelé ses malheurs d'Ita-

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lie, qui lui laissaient sans doute un excès de timidité.

Un matin 9 il est investi , les Français occupant, tout autour, les hauteurs. L'empereur lui envoie M. de Ségur. Tout cela est conté parfaitement dans les Mémoires de Rapp, et avec une bonhomie alsacienne que Ségur n'y aurait pas mise. Le pauvre Mack ignorait tout, et, à chaque révélation, s'exclamait, s'écriait. Il avait vécu là comme Robinson dans son île et ne savait rien du reste du monde.

Il croyait sa gauche gardée par la Prusse, qui sans doute empêcherait l'armée française du Hanovre de passer, l'obligerait de faire un grand détour. On lui apprit que cette armée, sous Bernadotle, sans tenir compte des Prussiens, avait passé, soi-disant pour rentrer en France, mais que, tournant à l'est, elle avait été à Munich, que les Bavarois lui livraient. Ce corps et quelques autres, réunis, faisaient cent mille hommes que Mack avait à l'est, entre lui et l'Autriche, tandis que l'armée de Boulogne^ arrivée de l'ouest, l'enfermait, le serrait de près.

Désespéré, il se prenait aux Russes, qui, dit-il, arrivaient. On lui prouva que les Russes étaient loin. Il prétendait avoir des vivres pour huit jours, mais cela était faux. Sa perte était certaine : il se rendit.

Spectacle étonnant et nouveau : une armée prisonnière sans avoir pu combattre. Trente mille hommes rendus d'un coup.

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j^vénement lamentable pour r Autriche, mais, selon nous, funeste au bon sens de notre armée, qui se fit une idée très-fausse du grand pays où elle entrait.

Ce prodigieux succès porta terriblement à la tête de Tempereur, qui, en ce moment, perdit terre, se crut vainqueur, non-seulement de TAUemagne, mais de l'Angleterre même.

Il semblait moins en Allemagne qu'en mer : il y précipitait ses flottes. Il les gourmandait rudement^ accusait leur lenteur. Il écrivait incessamment à Decrès, ministre de la marine, des choses violentes, furieuses.

Napoléon , destiné d'abord à la marine, le corps le plus en faveur à Versailles, et dont un membre gouverna longtemps la reine, avait conservé une grande partialité pour ce qui restait en France de ce corps aristocratique. Son principal secrétaire, Champagny, était un officier de marine. Quelques officiers bteu$ (c'est-à-dire roturiers) s'étaient peu à peu élevés, mais avec une lenteur qui n'allait pas à Timpatience de Napoléon. L'armée de terre, si rapide dans ses succès, lui voilait la situation, -lui faisait oublier les difficultés techniques de la guerre de mer. Qui croirait même que, lui, officier d'artillerie, il entassait au hasard des masses inexpérimentées sur ses vaisseaux, sans les exercer au tir maritime, c'est-à-dire

les dépêchait, on peut dire désarmés, à une mort certaine.

On parle toujours de la Terreur de 93, mais fort peu de cette Terreur maritime de Napoléon, si cruelle, si sauvage, et qui enveloppait bien plus que les riverains de la mer. Dans plus d'un département éloigné de nos ports, les préfets, aiguillonnés par des ordres impérieux, lançaient de tous côtés une active gendarmerie qui ramassait les jeunes paysans et les traînait sur les routes, vers les ports, où, sans exercice préalable, on les entassait aux vaisseaux. La presse anglaise, si dure, avait pour consolation des succès certains, l'attente de la victoire. Là presse française était d'autant plus désespérante que tous ceux qu'elle enchaînait, traînait, savaient parfaitement que, par ces chemins de misère, on ne les menait qu'à la mort.

Nous avons plusieurs récils de l'horrible catastrophe, mais peu de détails sur ces rigueurs, cette chasse aux hommes qui avait précédé. M. Forgues, dans son bel Abrégé de la vie de Nelson, nous donne ses bravades, ses Gères et colériques paroles. M. Thiers excuse de son mieux Bonaparte. M. Lanfrey, dans son récit, excellent du reste, s'occupe fort de l'amiral Villeneuve, le plaint comme une victime de la fatalité, des exigences tyranniques de l'empereur.

Villeneuve, d'une bonne noblesse de Provence, et

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