‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 37 sur 88 · TRIOMPHE D'ULM · texte numérisé non relu

TRIOMPHE D'ULM

qui sans doute par là plaisait à Napoléon, au parti rétrograde, si puissant par Hortense et Joséphine ; Villeneuve, dis-je, avait du courage, de l'instruction. De quinze ans à quarante et un, il avait rapidement parcouru toute la carrière maritime jusqu'aux plus hauts grades. Parmi mainte action d'éclat, il avait eu un malheur, celui d'être arrivé tard au désastre d'Aboukir, et celui de partir tôt, croyant, non sans vraisemblance, qu'il ne remédierait à rien, ne ferait qu'augmenter le malheur, au lieu qu'il le diminua en emmenant et en sauvant quatre vaisseaux.

Ce souvenir d'Aboukir eût pu arrêter un esprit crédule aux présages, comme était Napoléon. Mais Villeneuve était ami du ministre Decrès, alors aimé de l'empereur, parce qu'il faisait sur la marine certaines économies au proût des troupes de terre.

C'est là qu'on peut admirer Vhomo duplex. L'empereur, si passionné pour les succès de sa flotte, dans le détail trouvait très-bon qu'on économisât sur elle pour l'armée, dont en lui-même il jugeait les victoires beaucoup plus certaines. De sa main droite il volait sa main gauche.

L'aimable caractère de Villeneuve devait le pousser aussi. Il était brave, mais doux, un peu hésitant. Quand Napoléon entraîna l'Espagne dans son alliance et se vit à la tête de deux nombreuses marines, son impatience ne connut plus de bornes. Les lenteurs de Villeneuve le désespérèrent ; il l'accusa de

pusillanimité ; il lui nomma un successeur, l'amira Rosily, qui devait le renvoyer en France. Plutôt que d'attendre cet affront, le malheureux sortit de Cadix , se baltit, perdit tout.

Tous les ofBciers français et espagnols furent consultés et dirent qu'on était mal armé, mal équipé, qu'on périrait. On envoya cet avis à Decrès, qui le garda pour lui.

Des matelots paysans qui ne savaient point manœuvrer, point tirer, et que, selon l'ancienne méthode, on faisait viser aux mâts, au lieu de tirer en plein bois dans la coque des vaisseaux, comme faisaient les Anglais; — ces malheureux, dis-je, furent amenés en présence du furieux Nelson, certain de sa victoire. Le capitaine Lucas et autres de nos Français montrèrent un grand courage. En vain.

Nelson avait dit : « La pairie ou Westminster! »

Il fut tué. Mais sa mort n'interrompit en rien cet immense désastre. Nos vaisseaux étaient si lents, qu'ils ne se sauvèrent pas, attendirent leur destin.

Un peuple fut noyé.

L'empereur écrivait toujours des choses furibondes à cette flotte qui n'existait plus.

Il était d'autant plus irrité et cruel qu'il devait en dessous trop bien sentir : Tout était de sa faute^ et sans remède. — Réparable? jamais I

Villeneuve, épouvanté, se réfugia dans la mort. Il se coupa la gorge.

ÂUSTERLITZ. — 2 DECEMBRE 1805.

Ce malheur épouvantable avait pourtant ceci d'heureux qu'il Tempêchait définitivement de pousser plus loin la folie de mettre une armée en mer, avec le risque d'un désastre vingt fois plus grand que Trafalgar.

Les Anglais, calculant d'après leur gouvernement de publicité, croyaient la France fort abattue. Mais elle savait à peine l'événement. Le Moniteur ne dit rien. Encore moins les autres journaux. Il courut à peine un bruit vague de certains malheurs maritimes.

Mais, par contraste, ce bruit fut très-fort chez nos ennemis. D'après la joie des Anglais, les Russes, les Autrichiens crurent l'armée française découragée,

démoralisée. L'armée ne savait pas un mot du malheur du 20 octobre. Elle en était encore à son triomphe d'Ulm, et n'avait rien dans l'esprit que ce spectacle inouï d'une grande armée prisonnière ; elle croyait marcher à la victoire.

Bonaparte savait seul qu'il était dans un grand péril. Plusieurs armées, encore à distance, approchaient, pouvaient le cerner. C'est longtemps après, en 1809, à Wagram, qu'il a dit le vrai motif de l'extraordinaire conûance qu'il témoigna alors. On disait à Wagram : a Vous auriez eu plus de succès si vous aviez laissé l'ennemi vous entourer. — Oh ! mais, dît-il, cette armée de Wagram, ce n'est plus l'armée d'Auslerlitz 1 »

Il montra le plus grand calme. Entrant dans Vienne abandonnée, non-seulement il recommanda de bien traiter les habitants (du reste, nulleinent hostiles), mais, usurpant gracieusement le rôle affable et bienveillant du véritable souverain, il recominandait aux siens de ménager et protéger tout ce qui tenait aux lettres et aux arts.

Parole toute pacifique, par laquelle, sans doute, il voulait afficher un calme parfait au milieu des périls dont l'ennemi le voyait entouré. On le croyait dqà perdu. Les Russes, sous Koutousofî, évidemment ne reculaient que pour atteindre les renforts qui leur arrivaient et de derrière et de côté ; ils reculaient, mais en livrant des combats souvent heureux. D'au-

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très Russes Tenaient de Silésie. La Prusse, malgré ses tergiversations, accomplissant la promesse faite à Alexandre, venait aussi, il est vrai, lentement.

Tout cela au nord. Au midi, Tarchiduc Charles avançait. Masséna, avec une armée trop faible, n'avait pu le retenir. L'archiduc Tavait devancé de plusieurs journées et déjà était passé d'Italie en Moravie.

L'empereur était ainsi au centre d'un cercle d'ennemis, qui s'approchaient. Toutefois il se voyait si fort avec cette armée invincible, qu'il ne rougit pas de négocier, et ne désespéra pas de détourner le torrent russe dans un lit nouveau, la conquête de l'empire ottoman.

On a cru que cette négociation de Napoléon était une ruse de guerre, un moyen de gagner du temps. J'en doute. Gomme il ne jugeait jamais que sur les intérêts, il croyait, non sans apparence, qu'Alexandre avait plus à gagner en se jetant dans la Turquie que dans cette stérile campagne d'Allemagne.

Il écrivit à Alexandre dans des termes plus que polis, flatteurs et un peu ridicules.

A quoi le jeune czar, lui-même doux et poli, mais dont les émigrés conduisaient la main, répondit par une lettre altière, inconvenante, où il l'appelait monsieur et l'assurait de sa parfaite considération.

Napoléon avala cela, et pendant qu'il proposait un armistice, fut violemment attaqué par les Russes.

N'importe, il n'en demanda pas moins une entr^

vue à Alexandre, qui ne daigna y aller ; il envoya seulement son aide de camp, le jeune Dolgorouki, qui, sur sa proposition de faire des conquêtes ailleiurs, dit fièrement que c< la Russie était assez grande. »

C'était le 13 novembre. Les Français, encore dispersés, n'ayant pas l'armée de Bernadotte, n'avaient que cinquante-huit mille hommes; les Russes en avaient déjà quatre-vingt-deux mille. C'était pour ' eux le moment d'attaquer. Le 20 novembre, les deux armées firent à peu près en équilibre ; Napoléon eut cent mille hommes.

Mais si les Russes-Autrichiens attendaient (en faisant venir des vivres qui Leur manquaient), ils allaient être bientôt de beaucoup les plus forts.

Pourquoi furent-ils si pressés de combattre ? On ne le sait pas, disent plusieurs historiens.

C'est parce que leurs jeunes chefs, qui, dès le commencement, avaient intrigué contre le prince Charles, et croyaient qu'il resterait en Italie, le voyaient avec peine revenir, et voulaient vaincre avant son arrivée.

Autre motif très-vraisemblable, dont on doit tenir compte. Alexandre, chevalier de la reine de Prusse, espérait par sa victoire délivrer seul la belle princesse de l'ogre Bonaparte, et n'en aurait pas eu l'honneur si, pour le faire, il eût attendu l'assistance des Prussiens, l'arrivée du bouillant prince Louis et de tant d'autres, voués au culte de la reine.

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Tout cela est bien romanesque, dira-t-on. Mais le serment au tombeau de Frédéric, qu'imposa la reine, à Alexandre, le constituait gardien et défenseur delà Prusse*. Chose plus forte, les conditions que le czar mit d'abord, le 3 novembre, aux secours russes, conditions dont, en décembre, il dispense le roi de Prusse, tout cela, dis-je, indique assez qu'entre eux il y avait plus qu'un lien politique, mais un autre lien plus fort , une amitié resserrée par leur admiration commune pour la beauté héroïque qui prêchait la guerre et la gloire.

Les historiens militaires, et, d'après eux, MM. Thiers et Lanfrey, ont marqué lumineusement, autant que le permettait un si immense tableau, la position des deux armées, et celle même des corps différents qui combattirent à Austerlitz. Nous ne reproduirons pas après eux ce détail, si difficile à comprendre pour qui n'a pas la carte sous les yeux.

Nous remarquerons seulement ce que déjà nous avons observé pour d'autres affaires moins importantes, c'est que plusieurs des dispositions du grand capitaine, dispositions justifiées par un succès si magnifique, étaient scabreuses en elles-mêmes et supposaient dans ses mains un instrument infaillible ; je veux dire une armée telle qu'avec elle on pouvait tout risquer.

*■ Hardenberg, t. IX, p. 14, 55*

Par. exemple, T abandon des hauteurs de Pratzen, la concentration dé Tarmée française sur un terrain bas et étroit, et comme dans une espèce d'entonnoir, observant un grand silence, et regardant comme une proie le cercle d'ennemis qui Tenvironnait, tout cela n'était habile qu'avec une armée exceptionnelle qui ne s'étonnait de rien. Mais avec d'autres soldats, rien n'eût été plus chanceux.

A une heure de l'après-midi, le centre des alliés était anéanti; leurs deux ailes combattaient toujours, mais sans communication, sans moyen de se rejoindre. La garde russe s'avança pour reprendre les hauteurs de Pratzen, et mit en désordre un de nos bataillons. La garde française s'élance alors, et Rapp fait prisonnier Repnine à la tête des chevaliers gardes.

Un incident plus lugubre se passait aux étangs, si nombreux dans cette plaine humide. L'artillerie, en passant sur un pont de ces étangs, s'enfonça, et les troupes qui l'accompagnaient furent rejetées sur un autre étang alors gelé. Napoléon, qui vit ce désastre, fit tirer dessus les canons qu'il avait sur les hauteurs. Toute la glace s'effondra. Des milliers d'hommes disparurent, mais plusieurs ne purent se noyer dans ces eaux peu profondes ; ils luttèrent, et le lendemain, on entendait encore les cris, les gémissements de ceux qui ne pouvaient mourir.

On dit que les alliés avaient couvert de vingt-sept

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mille morts cette vaste plaine d'Austerlitz; huit mille Français avaient aussi péri.

Le célèbre tableau de Gérard, tant reproduit par la gravure, indique la réception honorable que Tempereur ût aux prisonniers.

Ce moment si curieux m'a été conté dans les moindres détails par un témoin, alors bien jeune, et qui, avec la vive et forte mémoire qu'ont les enfants, n'en avait perdu aucune circonstance.

Cet enfant, l'un des fils du général ministre Pétiet, était alors page de l'empereur, et se tenait derrière lui, lorsqu'il vit l'ennemi aller d'abord aux marais, puis sombrer tout à coup, s'engouffrer dans les glaces. C'est ce qu'il avait prévu. Et, comme il arrive au chasseur qui voit le gibier lui venir, il eut un accès de sauvagp hilarité. Dans ces moments. Napoléon avait un tic désagréable : il chantonnait. Cette fois, il lui revint certain air d'opéra-comique, où un sot tombe de lui-même au piège pré^ paré; on chante : a Ah I comme il y viendrai » Le désaccord si choquant de cette chanson vulgaire, chantée par une voix fausse, dans ce moment effroyable, frappa l'enfant de manière à ne l'oublier jamais.

Voyant le succès désormais établi dans toute la plaine, Bonaparte avisa qu'il était tard, l'heure de dîner. Selon ses habitudes sobres, on lui donna son

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poulet et du chambertin. Pétiet versait à boire. Alors, devant la petite table, on amena des prisonniers, et Tenfant, derrière Terapereur, put observer à Taise l'accueil qu'il leur faisait.

Repnine, l'un des premiers, était sans doute fils de ce cruel ambassadeur qui fut l'horreur de Varsovie, et dont Rulhières nous a laissé un si terrible portrait. Napoléon, sans souci des Polonais, toujours nombreux dans nos armées, lui fit un accueil aimable et ne le retint pas.

Puis s'avança une figure dont le petit observateur fut bien frappé, un émigré devenu général russe, qui croyait toucher à sa dernière heure. L'enfant tremblait pour lui. Il fut bien surpris de voir l'empereur verser un coup dans son propre verre d'argent, et dire : « Buvez, monsieur le comte. Cela remet toujours le cœur ! »

Il y parut. L'émigré, jusque-là fort pâle, reprit couleur à l'instant.

Instructive anecdote qui montre que, d'Austerlitz, le vainqueur voyait Paris, le faubourg Saint-Germain.

Avec ces dispositions si tendres au parti rétrograde, cette communion avec l'émigré, il était bien disposé à recevoir le conseil que lui apportait Talleyrand : a Ménagez l'Autriche. »

Le boiteux ne disait rien au maître que ce que le maître avait dans l'esprit, ou ce qu'il avait fait déjà.

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A Léoben, àGampoFormio, qu'avait-il fait sinon de ménager l'Autriche?

Il en exigea de l'argent, mais ne toucha en rien à ses provinces intérieures et vitales^ Le Tyrol, qu^iji lui prit (pour donner à la Bavière), était un beau champ pour l'insurrection, mais contribuait pour peu dans les armées régulières. Venise, qu'il lui retira, le Frioul, la Dalmatie, donnaient peu aux armées. L'Autriche resta ce qu'elle était, prête à se rétablir peu à peu et à nous faire la guerre de 1809.

Austerlitz fut .fort admiré et renouvela pour l'Europe l'effet tout fantastique de Marengo« Cependant les Mémoires de Ney, qui partout révèlent la main habile de Jomini, montrent combien le plan de cette campagne était peu arrêté et changea sur la route.

La rapidité, tant vantée, de sa marche, faillit lui être fatale, puisque par les maladies et la dissémination de ses forces, il fut un moment réduit à cinquante mille hommes. « Nous ne fûmes sauvés, dit Ney, que par l'ignorance de l'ennemi, d

Qu'attendaient ses admirateurs sérieux, après cette victoire qui abattit l'Autriche, découragea les Russes, décida les Prussiens à subir la condition qu'ils avaient toujours repoussée?

Les admirateurs d' Austerlitz attendaient de lui une chose. C'était qu'il en tirât parti.

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