‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 38 sur 88 · ALLE1IA65B · texte numérisé non relu

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- L'armée était intacte encore, tout au mcMns de cent mille soldats invincibles, les premiers da monde. Elle n'avait perdu que huit mille hommes.

Les Russes se retiraient en ordre, mais en hftte, et non par le chemin où on eût pu les suivre. Pourquoi cela?

C'est que, de Napoléon, ils attendaient de l'audace, non pas une prudence timide.

Ils attendaient que les Français se dirigeraient au nord pour insui^er la Pologne autrichienne, qui depuis dix ans les appelait. L'incendie partant de là, nul doute qu'il n'eût gagné la Pologne russe et prussienne.

C'était une grande aventure qui eût enlevé l'Europe de frayeur, d'admiration, qui eût tenté un héros, mais non un politique, qui prenait l'inspiration au plus bas, chez ceux qui disaient: V Ménagez fÀulrichey » c'est-à-dire : « Ménagez le parti rétrograde dans toute l'Europe. »

INDÉCISION D'ALEXANDRE. — MÉCONTENTEMENT DE LA RUSSIE ET DE L'ARMÉE RUSSE CONTRE ALEXANDRE.

Je m'arrête ici, pour regarder Alexandre. Son caractère (loin d'être extraordinaire) est l'un des plus ordinaires en ce siècle. Il s'exprime d'un mot. C'est Vindédsion.

Est-ce un caractère russe, la mobilité slave? D'accord. Mais beaucoup plus la vague sentimentalité qui fait la grâce, souvent le fond fuyant et incertain des femmes allemandes du Midi. Un livre unique, admirable, rend cela très-sensible : c'est la Correspondance (et les conversations) d^ Alexandre et du prince Adam Czartoryski (Paris, 1865).

Beau livre, plein de pleurs. En le lisant, je me crus à Florence, à Sancta Groce, où la Gzarloryska, morte, sur sa tombe, pleure encore.

Ce livre, en commençant, c'est la nature, son incertain sourire qui va se nuancer. Deux jeunes gens de dix-huit ans se promènent dans un jardin, au court été du Nord, et se confient, quoi? des amours? Non. Mais des romans héroïques, le projet, l'espérance, d'être vertueux et parfaits. Cela en grand secret, Catherine règne encore. Et si Catherine le savait? Le jeune czar ne met nulle borne à l'utopie. Il dit au Polonais: c< Pourquoi l'hérédité? Le droit, c'est l'élection populaire. »

Puis un grand blanc arrive, une lacune qui semble plutôt une tache noire. C'est le règne et la mort de Paul. Le fils qui succède, éploré, n'en garde pas moins avec lui le cortège des meurtriers. Alexandre, triste pour la vie, se hâte de rappeler Adam Czartoryski, c'est-à-dire sa jeunesse, rêveuse et vertueuse, autrement dit : sa conscience.

Que dit le prince Adam? Nullement un roman, mais une chose politique et pratique. « Réunissez les membres épars de la Pologne, sous une royauté constitutionnelle. Que la Prusse rende Posen et Varsovie. » La Galicie viendra plus tard.

La Prusse eût été indemnisée en Allemagi^e dans la sécularisation du Rhin, ou en Hanovre. Point de guerre avec Bonaparte, dans ce projet. Mais le niçt, ridée du Hanovre soulevait le parti anglais, tout-puissant à Berlin.

Les Anglais de Russie avaient tué Paul. Les Auglais

INDÉCISION DtAUSXÂNDRE. Si9

de Berlin réussirent mieux par une machine moins funèbre, mais tragique par les résultats, L'amitié du roi de Prusse, l'impression de jsa belle reine sur un jeune czar de vingt-cinq ans. J'ai dit l'audAcieuse adresse de la reine, qui, agenouillant son mari et son hôte au tombeau de Frédéric, leur fit jurer amitié, éternelle alliance au profit de la; Prusse, autrement dit : la mort de la Pologne.

On accusait le plan de Giartoryski d'être français. À tort. S'il arrangeait Napoléon, en brouillant la Prusse et l'Angleterre pour le Hanovre, d'autre part, la Russie n'ayant plus d'inquiétude du côté polonais pouvait se tourner vers l'Orient, et le disputer à Napoléon.

Ce plan avait un grand défaut. Il était trop prudent. Les Polonais en rêvaient un, sublime et impossible. Ils voulaient, n'ayant plus les Cosaques ni les membres extérieurs de la Pologne qui l'avaient tant aidée au moyen âge, ils voulaient, réduits à eux-mêmes, dominer l'immense Russie, c'est-à-dire que le petit absorbât le grande l'immense.

Ajoutez que l'accord des trois puissances du Nord rendait leur effort impuissant, leurs tentatives chimériques. Si, au contraire, les Russes pouvaient regarder vers les conquêtes d'Asie, ils eussent eu besoin à coup sûr de la Pologne, d'un grand peuple civilisé, qui réuni eût pesé d'un grand poids

dans leurs affaires, même eût pris Pascendant d'une civilisation supérieure.

Les lettres du prince Adam, en 1806, sont trèsbelles. La liberté respectueuse qu'elles respirent, partout indiquent et son parfait bon sens, et le cœur d'un ami. C'est Téloge d'Alexandre d'avoir eu un ami, quoique sa versatilité, la faiblesse de son caractère lui aient rendu de bonne heure ces sages conseils intolérables. Adam ne craint pas de lui rappeler les avertissements qu'il lui donna avant Austerlitz, lui prédisant que si, par sa présence, l'armée devenait la cour même, il serait enveloppé par une foule d'intrigues qui gêneraient les généraux. Il parle avec une hardiesse admirable de la Prusse, et de la faiblesse d'Alexandre qui, après quelques jours d'entrevue, ne considéra plus dans la Prusse un État politique, mais aune personne qui lui était chère et envers qui il croyait avoir des obligations particulières à remplir. » (Page 31 .)

a Les opinions et sentiments de Votre Majesté pour les personnes qui avaient eu sa confiance éprouvèrent un grand changement, lequel fut noté à Berlin... La prédilection sans borne que Votre Majesté montra pour la Prusse, donna à votre gouvernement une attitude vacillante. »

Même courage en parlant d'Austerlitz, où la jeune cour d'Alexandre ne faisait qu'injurier les Autrichiens, et, dans une matinée passait d'un excès d'à-

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battement à un excès d'assurance. Les uns voulaient quitter la partie sans coup férir, et les autres se battre au plus tôt pour revenir vite (p. 39). Il blâme aussi l'empressement d'Alexandre à s'exposer comme un soldat, puis à emmener l'armée tout de suite après la bataille. « Comment eût-on supposé qu'une seule bataille perdue mettrait la Russie hors de jeu?» (P. 53.)

Dans un petit billet, écrit au crayon, par lequel Alexandre répond (ou plutôt, ne répond à rien), on voit bien son obstination et sa frivolité, qui ne s'appuient sur nulle bonne raison. On y voit que les longues et belles lettres, si sévères et si courageuses, ne sont pas l'œuvre du prince Adam tout seul, mais du comité russo- polonais qui avait conseillé Alexandre (jusqu'à sa passion pour la Prusse). Le czar regrette seulement que cette lettre confidentielle lui arrive mise au net par un copiste.

Il ne dit rien d'un article bien grave où l'on entrevoit le mécontentement de la Russie (p. 10): « Dans le cas où la guerre arriverait dans l'empire, je ne répondrais ni des Polonais, ni même des Russes. Déjà ceux-ci endurent avec peine que la gloire de l'Ëtat soit diminuée, et que Tamourpropre national reste humilié. Si les frontières sont entamées, on en accusera Votre Majesté, et les propos divers qui circulent à Moscou et Pétersbourg

ne sont pas propres à tranquilliser sur ce sujet ^. » Voilà la première fois depuis des siècles qu'on la voit, cette grande Russie, lever un peu la tète, mettre son mot dans le débat, mot menaçant, la leçon du czarisme.

^ Lettre da 22 mars 1806.

L'ÂME DE Là grande ARMÉE (1806) K

La grande armée dura de 1805 à 1808. Bonaparte, pour la dénaturer et en abaisser le niveau, eut besoin de la démembrer. Il lui ôta son âme, qu'on le sache bien.

Entre Boulogne et Âusterlitz, cette armée candide encore et soulevée d'un grand cœur, avait en majorité cette foi, cette illusion : « Qu'il avait fallu un génie, un invincible capitaine pour mettre à la raison l'Europe, et que sous lui la grande armée était le bras de la Révolution. »

Pourquoi alors, pour une chose si avouée, si pa-

*■ Le grand titre que j'ai donné à ce chapitre n'y peut être rempli. La grande armée, c'est un peuple mobile qui se révélera peu à peu dans ses transformations, mais qui, malgré son corrupteur et destructeur, garda longtemps une âme identique.

tente, les sociétés secrètes dont parle Nodier? Aucune encore n'existait.

L'affaire d'Ulm leur avait donné un injuste mépris pour rAUemagne, mais toutefois avec cette pensée bienveillante : « Elle se délivrera par nous. »

C'étaient là de grandes pensées. On put juger la hauteur où se tenait le moral des Français, lorsque après cette marche épouvantable, si loin de la France et n'en recevant rien, l'armée s'enfonçant en Allemagne, et traversant une grande forêt, par un mouvement de gaieté héroïque, se para de branches de chênes*.

Elle savait bien pourtant que trois armées, autrichienne, prussienne et russe, s'avançaient pour l'envelopper.

Elle avait vu sur le Rhin, elle voyait sur le Danube, ces monuments de servitude, ces lourdes ruines féodales, sous lesquelles ces grands fleuves, l'âme même de la contrée, passent esclaves humiliés.

Le pire de cet esclavage était dans la foule des seigneurs qui prétendaient ne relever que de l'Empire, et qui pesaient sur l'Allemagne par leurs justices capricieuses, vexatoires, vénales. Mille tragédies énigmatiques se passaient dans tout cela. L'histoire, si connue, de Gaspar Haûser, l'enfant élevé dans la nuit, puis assassiné, montre assez que, dans un tel

* Mém. de Ney, p. 274.

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