L'AME D£ LA GRANDE ARMÉE
ordre de choses il n*y avait pas plui$ à attendre de sûreté, que d'ordre et de justice.
Les Allemands, dans mille écrits, avaient déploré cet état confus, tyrannique, quand Napoléon, en 1804, parcourut les bords du Rhin, la chaussée dont il devait faire la plus belle roule du monde. Dalberg et autres lui montrèrent, et dans les îles et au plus haut des corniches des monts, ces châteaux, faits pour le peintre, et maudits du voyageur, du marchand, qu'ils regardent passer d'un œil louche. Bonaparte, jugeant par Richelieu, Gromwrell, ces grands destructeurs de châteaux, crut qu'en nettoyant TAllemagne de ces seigneurs immédiats, il remplissait le vœu de la grande majorité du peuple allemand luimôme.
C'était une opération délicate et compliquée que l'étranger ne pouvait accomplir que très-mal, en faisant des exceptions injustes, ou des justices aveugles et brutales. Ce qui pourtant justiGe la mesure en masse, c'est qu'en 1815, bien loin de revenir sur elle, ceux qui s'en plaignaient le plus la continuèrent, la complétèrent, en médiatisant encore plusieurs petits princes.
Il faut dire aussi que les nôtres, hier soldats jacobins, et maintenant devenus les soldats du grand empire, d'après ce double préjugé, traitaient souvent peu révérencieusement ces petites souverainetés, vénérables aux Allemands par l'antiquité. Une anecdote
que je tiens de première source fera comprendre ceci. Un jeune chirurgien français, nommé Mouton, étant en logement chez la vieille princesse de ***, trouva que la dame et ses gens manquaient d'égards pour sa qualité de Français, de membre de la grande armée. Alors Tinsolent étourdi écrit une lettre violente, injurieuse, à la dame; la lettre commençait ainsi : « Princilione de ,.. » Le reste en style de Vadé. La grande dame fit une chose terrible : elle envoya la lettre à Napoléon. Celui-ci, un jour de grande revue, debout sur un tertre qui dominait tout, fait une scène épouvantablement dramatique : c< Où est-il, ce misérable? Qu'on l'amène! qu'on le fusille! Je n'ai pas gagné la victoire pour outrager les vaincus ! » On l'amène, on le soutient, pâle, chancelant, et plus mort que vif.
Chacun frémit. Mais l'empereur n'insista pas, n'y pensa plus.
Tous ces princes et seigneurs, jusque-là immédiats, et devenant tout à coup (de souverains) particuliers, furent pour la France et Napoléon des ennemis implacables et très-aclifs qui indignèrent TâU lemagne , même en ce que cette France si odieuse lui faisait de bien.
Ces hommes étourdis, souvent violents, comme ce jeune chirurgien, étaient enfants de caractère et se gouvernaient eux-mêmes fort mal dans leurs conti-
nuelles alternatives entre les privations et les excès. Les officiers étaient plus misérables encore que le soldat, parce qu'ils s'interdisaient les pillages de vivres.
Un régime si inconstant, tantôt nul, tantôt abondant, produisait des maladies, ou pi utôtt^ne maladie, toujours la même (la gastro-entérite). C'est ce que vit Broussais le premier. Ce vaillant Breton, né à Saint- Mâlo, avait été deux ans soldat. Â vingt et un ans, en 1803, il repartit pour l'armée, et sa méthode médicale, si peu variée, mais s'appliquant à une maladie qui variait peu, et qu'on aurait pu appeler la maladie de la grande armée, cette méthode, dis-je, et son livre des Phlegmasies, achevé et imprimé en 1808, eurent des succès admirables.
De même qu'à la fin de Louis XIV, la méthode de Sangrado, ridiculisée à tort par Gil Blas, avait trèsbien réussi.
Après Napoléon même, les générations qui avaient tant souffert sous lui reconnurent dans l'eau le plus puissant des calmants, et comme une panacée universelle. De là l'hydrothérapie, et la vogue de Priessnilz vers 1825, enfin l'arc de triomphe que tant de malades reconnaissants lui élevèrent.
L'armée était assez lettrée. J'en juge moins par des hommes illustres comme ont été Foy et Courier, que par plusieurs autres que i'ai connus, et qui au
raient mérité une grande notoriété, mais qui sont morls dans le silence.
Foy, avec ses quatorze blessures, et scn refus aux adresses et au vole de Terapire, fut fort retardé, comme on sait, laissé de côlé jusqu'à Waterloo. Mais d'autant plus dans les repos que lui laissait son artillerie à cheval, il lisait insatiablemcnt Virgile et Tacite.
On peut en dire autant de Courier, si absorbé dans l'élude qu'il ne s'était pas aperçu de l'insurrection de Rome et faillit y périr. En Calabre, dépouillé de tout par les brigands (ayant perdu ses chevaux et son argent), il n'eut regret qu'à son Homère.
Outre ces noms si connus, j'en pourais citer d'autres qui le furent à p^ine, et dont l'esprit ne montrait pas moins combien le vrai caractère français brillait dans la grande armée. M. de Fourcy, dont j'ai déjà parlé, était un esprit aimable, un peu changeant, qui se prôta à beaucoup de choses. En parlant de Saint-Simon (au premier volume), j'ai dit comme le jeune officier alors le suivait partout. Mais à l'âge de trente ans, capitaine de l'artillerie de la garde, il employait volontiers ses loisirs en essais poétiques dont plusieurs furent de très-beaux vers*.
*■ Ceux-ci semblent avoir été faits sur les champs de bataille, et dans l'idée consolante que toutes ces générations qui meurent successÎTement se retrouveront un jour :
Dirai-je ces racos humaines Qui tour à tour ont esi&té.
Et qui du Temps rompant les chaînes, Se retrouvent coutemporaines ^ Dans Us champs de l'Éternité?
L*âME de Ik GRANDE ARMÉE. 229
Ce qui Tattrislait le plus, c'était ce singulier métier de tuer par un boulet, à distance, des inconnus dont plus rapproché peut-être on aurait été ami. L'habitude et la routine, l'ignorance d'une autre carrière, le Axèrent dans celle-ci qu'il délestait (jusqu'à Wagram, 1809).
Dans cette cruelle bataille, gagnée comme on sait, par Tartillerie, deux choses le révoltèrent. D'une part, l'état d'ivresse où la jeune armée se plongea après la victoire. Mais, pendant la bataille même, un spectacle affreux l'avertit. Les Français et les Hongrois, qui s'étaient vus dans tant 'd'affaires, n'en avaient les uns pour les autres que plus d'admiration et de sympathie. Dans le champ brûlé du soleil^ presque en feu, où nos batleries volantes étaient arrivées, un grenadier hongrois, homme magniûque, se mourait. L'officier français avait disposé dos manteaux sur des fusils pour lui faire un peu d'ombre. Le mourant, dans son délire, implorant en vain la mort, se souleva et d*une main frénétique il cherchait un pistolet pour tirer sur ses bienfaiteurs.
Ce speclacle et tant d'autres, non moins affreux, de fureur, frappa le Français au cœur, II refusa les grades, les récompenses auquels il avait droit, et quitta son triste métier.
J'ai connu aussi des soldats, des hommes sans aucune culture, qui pour la douceur des mœurs, la
bonté, les qualités morales, valaient peut-être autant que les hommes supérieurs.
Michel, soldat des charrois, aujourd'hui aux Invalides, fut un véritable saint. Je n'ai jamais vu une douceur si inaltérable. Son seul défaut était la crédulité, qui le rendait martyr de sa charité infinie. Retiré après la guerre deltas une petite boutique, il donnait tout ce qu'il gagnait. Les intrigants affluaient, n'étaient jamais refusés. C'était un faux Polonais. C'était un faux général. Michel donnait toujours.
Dans la vie prodigieusement agitée, variable, que menait la grande armée, le mal, c'était surtout l'impossibilité pour toute nature, même d'élite, de se créer les habitudes qui mènent au perfectionnement.
Si, dans cette vie terrible, Bonaparte avait laissé à l'armée, au défaut de toute vertu, au moins une grande passion^ nul doute qu'il n'y eût entretenu une flamme profitable à ses succès mêmes.
Si, en quittant Austerlitz, il eût conduit Tarmée victorieuse dans la Pologne autrichienne, certainement l'incendie qui aurait gagné les Polognes russe et prussienne eût paralysé pour longtemps les puissances du Nord, mais surtout créé dans Tarmée un immense Surs^m corda I
Ce grand incendie lui fit peur. Il n'osa s'en approcher. Il crut plutôt Talleyrand, qui disait : « Ménagez TAutriche. »
El il lafesa, comme on verra, toute grande question indécise.
LA BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE. — OUVBARD FAIT AGIR ENSEMBLE BONAPARTE ET PITT (1805).
Bonaparte avait horreur de la banque et du
crédit.
D'après le Palais-Royal, le Perron et les scènes de Tagiotagc, il supposait que banquier et voleur étaient synonymes.
Le crédit lui était suspect, comme force libre, qu'on ne peut emprisonner, qui franchit les lieux, les temps.
Pour suppléer à TinsufOsance des six cents millions qu'il lirait de France, contre le milliard annuel de TAngleterre, il ne rêvait d'autre ressource que les contributions noires qu'il extorquait aux Étals faibles, sous prétexte de les protéger, d'après le procédé connu de Rob-Roy et autres voleurs^ qui vendaient aux voyageurs leur protection contre le vol.