LÀ BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE
Le fait, certes, le plus curieux de l'époque, c'est qu'f^ux années 1804-1805, il se trouva rinstrument des banquiers qu'il détestait.
Dans ce long intervalle de près de deux ans qui s'écoula entre la rupture de la paix (mars 1804), et la guerre (octobre 1805), la Banque ne perdit pas son temps, profita de cette époque douteuse, et trouva l'ingénieux moyen de se servir de Bonaparte même.
Les rois de la finance à Paris étaient principalement :
Le célèbre inventeur Séguin, chimiste, membre de rinstitut, connu surtout par les chaussures perméables au moyen desquelles le million de soldats de la république pataugèrent avec tant de gloire;
Collot, fournisseur de l'armée d'Italie, et fournisseur de Brumaire, qui prêta les fonds du grand jour, et fonda proprement l'empire;
Ouvrard, enfin, l'ingénieux spéculateur, dont la fortune variable réussit, tomba, souvent se releva heureusement. Homme de ressources infinies, et d'audace incomparable.
Barras, son intime ami, lui avait fait l'honneur ruineux de lui céder sa Tallien. OuvrarJ s'y refusa d'abord, disant : « Je ne suis pas assez riche. » Mais ensuite il réfléchit qu'après tout rien n'étendrait plus son crédit que de le voir acquérir une beauté si coûteuse. La cession se fit publiquement à l'Opéra.
L'effet désiré fut produit. Les actions d'Ouvrard montèrent.
Napoléon ne Taimait pas, sentait en lui une puissance cynique, indépendante, sur laquelle il ne pouvait rien.
Les Anglais, même avant la guerre, croyaient Napoléon à bout de ressources, disaient : c< Comme extraordinaire, qu'a-t-il, sauf la Banque de Géoes et ce que lui paye TEspagne ? Ce sera bientôt fini. »
L'Espagne, si misérable, comme un os séché, ne rendait rien.
Là-dessus se présente avec grâce cet adroit et hardi Ouvrard, prêt à tout, répondant de tout, même de magnétiser, de remettre sur pied un mort.
Dans ses promesses bizarres de ressusciter l'Espagne, il avait une chose sérieuse, un talisman dans la, manche qui lui répondait de tout.
La formule d'évocation, que ses Mémoires* déguisent un peu, lui fut probablement fournie par les sorciers d'Amsterdam, les grands banquiers de Hollande, qui jugèrent très-froidement que les Anglais, malgré leur patriotique colère, n'en seraient pas moins charmés de faire une bonne affaire avec l'ennemi, et qu'ils en auraient le temps. Ils eurent en effet près de deux années.
* Ouvrage charmant, plein d'ir.térêt, qu'il écrivit dans ses longues prisons, et que, dit-on, Mauguin corrigcn.
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Bonaparte était si peu intelligent de ces choses, que, même pour le servir, il fallait le tromper d'abord, lui, et le mimstre ignorant qu'il avait pris pour guider son ignorante (le dévot Barbé-Marbois) .
Le plan d'Ouvrard (et sans doute de la Banque de Hollande), était comme la lune, qui toujours montre un côté, cache l'autre.
Le côté que l'on montra ^ux ignorants, à Bonaparte, ce fut le grand ascendant que la France avait alors sur le vrai roi d'Espagne, le prince de la Paix^ favori de la reine et du roi, qui espérait que Bonaparte lui créerait une position indépendante et solide au Portugal .
Ce favori avait quelques bons sentiments, peu de génie, point d*énergie, d'activité. On était si misérable, que la cour ne bougeait pas, n'ayant pas même de quoi suffire à ses petits voyages. Ajoutez que la famine, une grande cherté des vivres désolait le pays. Ouvrard, le grand empirique, dit qu'il va remédier à tout.
Il fut reçu tout d'abord dans ce singulier intérieur. La reine, parfaitement d'accord avec le roi, prenait plaisir à montrer comme elle favorisait le prince de la Paix, et combien il était puissant. Voilà Ouvrard, l'agioteur, qui se trouve admis dans l'intérieur, la familiarité du roi des Espagnes et des Indes.
C'est le bienfaiteur du pays. Du premier coup il
fait cesser la famine, obtient de Bonaparte et des Anglais la sortie des blés de France. Avec sa facilité brillante, il étonne le prince des ressources qu'on va trouver et de la renaissance qu'il prépare au pays. Miracle I à Finstant l'argent coule. La prudente Banque d'Amsterdam ne fait nulle dirCcultéde prêter à cette monarchie qui semblait ruinée.
L'enthousiasme monte au comble.
Au point que le successeur de Charles-Quint et de Philippe II signe avec l'agioteur un traité de société :
c( Société entre le Roi et Ouvrard, qui assure à celui-ci, pour toute la durée de la guerre, le commerce exclusif des deux Amériques; l'extraction, la disposition de toutes matières d'or et d'argent ; la faculté de faire dans ces Amériques des emprunts garantis par leurs trésoreries, et remboursables par elles. »
La mer même, hostile et sauvage, s'aplanit. Lingots, piastres arrivent du nouveau monde. L'Espagne, par la Hollande, qui garde un gros bénéfice, paye à Napoléon les subsides promis.
Mais Ouvrard, ce grand poëte, entrevoit, découvre un bien autre horizon : la mine immense et sans fond de l'Église espagnole, en Espagne, en Amérique.
Au premier mot qu'il en dit, on pâlit et on craint tout. c< Que va dire l'Espagne? que dira le pape? »