BATAILLE D'EYLAU (8 FÉVRIER
Napoléon dit une chose très-juste qui explique les difficullés de cette campagne : c< Oïi ne compte que quatre éléments ; ces contrées m'en ont fait connaître un de plus, la boue. » Il est vrai que la Russie et toutes les contrées voisines vers l'ouest sont, aux saisons intermédiaires, printemps, automne, presque irapossibles à traverser.
C'estlàcequi arrêta le plus la grande armée. Ajoutez-y le siège important de Dantzig, où il employait trente mille hommes. Ajoutez-y les propositions fallacieuses de l'Autriche, que le Corse Pozzo poussait fort à la guerre, mais qu'une insurrection des Polonais de Galicie eût bien embarrassée.
Alexandre, en guerre aveô la Perse et la Turquie,
demandait en vain aux Anglais un emprunt de cent vingt millions. Faute d'argent, les forces russes étaient paralysées. Le czar tenta en vain de donner à la guerre un effet religieux, un aspect de croisade, disant que Bonaparte avait })rèché le Coran au Caire.
Mysticisme un peu ridicule, lorsque parmi ses généraux on voyait fiénigsen, le célèbre assassin qui fit achever Paul. C'était un Hanovrien fort doux^ dit madame de Choiseul. Fézenzac, qui (prisonnier) mangeait à sa table même, cite de lui un mot qui prouve et sa dévotion, et son attachement à la reine de Prusse. Le parti de la reine, alors puissant à Pétersbourg, soutenait Bénigsen, et sans doute c'est par sa faveur qu'un Allemand, ainsi noté, fut nommé général en chef. •
Comment Alexandre, cœur tendre, religieux, et qui croyait à l'intervention de Dieu dans les affaires humaines, risqua-t-il de confier son armée, la responsabilité d'une si grande guerre, à cette main sanglante qui depuis si peu de temps (cinq années seulement) avait commis ce crime? On ne peut le comprendre.
Quoi qu'il en soit, Bénigsen, se retirant toujours jusqu'au 7 février, se trouva le 8 devant les nôtres (entre Kœnigsberg et Eylau), fut forcé de combattre, n avait détaché ce qu'il avait de Prussiens sous le général Lestocq pour couvrir une petite place.
bataille: D'ËYUU (8 février 1807). 269
Ce qui étonne, c'est que Napoléon, pour la première fois infidèle aux principes qu'il avait jusque-là si magnifiquement démontrés, au lieu de se concentrer et de faire des masses, se divisa, détacha Ney pour courir après Lestocq él le petit corps prussien. Cela fail lit lui être fatal. Car les Russes, avec un élan et une persistance admirables, ayant pris, repris plusieurs fois le village d'Eylau, anéantirent le centre de Bonaparte. De la division Aug^reau qui le formait, il resta à peine mille hommes. Les Russes, d'une ardeur héroïque, arrivèrent même au pied de Téminence (le cimetière d'Eylau) où se tenait l'empereur. Il en fut étonné, s'écria : « Quelle audace! »
Il avait avec lui l'artillerie de la garde, qui vomit tous ses feux. Et comme Bénigsen avait placé ses Russes en longues colonnes, chaque coup en emportait des files. Napoléon dut regretter alors d'avoir éloigné Ney et de ne pas l'avoir gardé.
Ici se place le curieux récit de M. de Fézenzac, tout jeune aide de camp, à qui Napoléon confia la mission si urgente et si importante d'aller chercher au plus tôt Ney.
Cet enfant seul pour messager dans uiie nécessité pareille ! Le soir, sur cette plaine neigeuse, et pleine de verglas, ne sachant le chemin, il n'ose dire à l'empereur (si redouté et toujours en colère) son embarras. Heureusement il a vingt-cinq louis ; il achète un cheval pour remplacer le sien, qui est
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fourbu. Heureusement il rencontre un of&cier qui sait la route. Heureusement il ne rencontre point de Cosaques.
Voilà la prévoyance de l'empereur, qui^veut que la fortune le serve, sans qu'il y soit pour rien.
C'est déjà l'histoire de Waterloo, déjà son peu de soin pour avertir Grouchy:
Mais Ney est plus heureux. Le petit messager, à la longue arrive enfin et l'avertit. Déjà les Prussiens de Lestocq sont arrivés au champ de bataille, sont^n ligne avec Bénigsen, depuis quatre heures du soir.
La cavalerie française avait tourné la gauche russe. Ney, arrivant avec son élan ordinaire, décida la retraite de Bénigsen, qui, en bon ordre, se dirigea vers Kœnigsberg.
Grande leçon pour Napoléon, qui pendant quelque temps, attendant Ney, ne fut sauvé que par les décharges rapides de l'artillerie de la garde, qui démolissait l'armée russe.
Il n'y eut jamais un plus hideux champ de bataille. Tant de sang sur la neige ! Ney haussa les épaules, dit : c< Tout cela pour rien I »
Et Napoléon même, voyant les siens fort sombres s^associa^à leur émotion, disant : ce Quel fléau que la guerre ! » (Mot que le peintre Gros a traduit dans son beau tableau.)
On pourrait dire que tous étaient hors de combat, de froid, dMiorreur, incapables de bouger* Lepic,