‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 56 sur 88 · L'EI)TR*AGTE APRÈS TILSITT · texte numérisé non relu

L'EI)TR*AGTE APRÈS TILSITT

rise à croire que c'est une déviation de la race noire, particulière surtout à TAfrique occidentale,

A TEst, du côté Abyssin , la race noire est fort belle, et (sauf la couleur), semblable aux races blanches, même avec des conditions de fixité et de beauté inaltérable (qui semble exclure la vieillesse, comme le disentHérodote et plusieurs modernes, Gaillaud, etc.). Mais à mesure qu'on va aux zones humides de TOuest, dit Livingston,on trouve dans les marais, les fleuves, beaucoup d'animaux aquatiques comme les hippopotames, animaux à formes renflées et singulièrement lippues. Les lèvres, parties molles, puis le ventre, sont les premières atteintes de cette enflure difforme. Le cerveau diminue d'autant. De là des formes étranges, celle du gorille, et dans l'espèce humaine, des races nègres, ou somnolentes, ou d'une agitation convulsive qui rappelle le singe.

Les anciens monuments de l'Egypte dans les captifs et les esclaves que Sésostm- (Ramsès II) amenait de l'Ouest, expriment parfaitement ces figures étranges.

Être nègre^ c'est bien moins une race qu'une véritable maladie dont la transplantation sous un autre climat, au bout d'un certain temps, opère la guérison.Déjà les nègres, nés en Amérique, ont une teinte moins noire, et deviennent sensiblement bruns. lA liberté et la culture effacent peu à peu le faciès bestial, et rapprochent la beauté noire non de la sévère

beauté éthiopique, mais des grâces et des morbidesses les plus touchantes de l'Europe ^

Quant aux dons intellectuels, il suffit de nommer le plus grand improvisateur de l'Europe, Alexandre Dumas , et tant do généraux intrépides et habiles. Mais ce qui est plus fort et caractéristique, c'est le changement qui s'est fait en un demi-siècle dans l'ensemble de cette société qui avait tout à faire, même à renouveler ses conditions physiques, et devenir, par une métamorphose surprenante, pour ainsi dire, une race nouvelle. Rien d'étonnant si depuis quelque temps ce grand mouvement s'est ralenti !

Dieu protège Haïti, et lui conserve son libre mouvement spontané! Que les Européens, que les Américains du Nord, s'abstiennent de mettre dessus leur main pesante, qui, sous prétexte d'amélioration etde progrès, gâterait tout, et ferait de cette terre originale, un simple État d'Yankee comme tant d'autres de la grande république américaine. C'est une belle expérience qu'il ne faut pas étouffer dans son commencement. Leurs pères ont tant souffert que nous

*■ Les quarteronnes, d'abord, d'un rose un peu lilas, éclipsent sans difficulté les plus brillantes Européennes. Chez les mulâtres, on voit les plus beaux enfants de la terre, à traits fins, des nez délicats, et de profil classique. Tels j'ai vu les petits B..., et mademoisselle H..., fille de l'historien d'Haïti, d'une piquante beauté parisienne. Mais ce qui m'a paru le plus original, c'est une demoiselle (griff, de la teinte la plus sombre), l'une des filles de M. M..., ministre d'Haïti en Espagne, et chroniqueur aussi fort distingué de son pays. Cette beauté étrange, pleine d'attrait et d'un mystère piquant, timide et d'une sauvagerie pleine de charmes, faisait dire à la première vue : c Belle comme la nuit ! >

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devons bien à ceux-ci, affranchis héroïquement, de respecter leur liberté.

De plus, rintérêt de l'Europe est bien dû à ceux-ci, qui, esclaves en 89, sont sortis tout à coup, non comme les nègres des États-Unis, sortis, dis-je, non d'une révolution biblique et protestante, mais de la philosophie même, des droits de Thomme, tels que Franklin, Paine, Jefferson, les acceptèrent de la France du dix-huitième siècle. Ce sont les livres des nôtres. C'est surtout Diderot qui, à travers le livre si mêlé de Ray nal, a fait cette révolution et la restauration de la race noire.

Ce livre plein d'emphase et de déclamation, parfois fort éloquent et d'un sentiment vrai, fut l'évangile du monde noir. Raynal, dans ses portraits assez rares que j'ai vus apparait comme un jeune homme rouge, sanguin, de nature violente, d'un tempérament exalté. Dans un voyage en Suisse, étonné de ne voir nulle part un monument de Guillaume Tell, il s'en chargea, et (quoique assez peu riche) il éleva dans une lie du lac de Lucerne, un monument à Tell, haut de cinquante pieds.

Dans sa grande entreprise (Histoire des établissements européens dans les deux Indes) il allait souvent chauffer sa verve au grand foyer de Diderot. Celui-ci, vrai volcan, lui donnait non-seulement les étincelles pour illuminer son sujet, mais des pages entières, de vrais torrents de lave, d'une chaleur un peu décla-

maloire, mais d'une vérité, hélas î trop vraie, sur cette terrible Iliade des calamités des deux mondes. Ce livre, par ces défauts mêmes qui étaient ceux du temps, eut une influence prodigieuse. Il fut lu, propagé par ceux mêmes qu'il accusait. On pourrait dire qu'en ce siècle où la France parle pour le monde, l'influence que l'Emile eut sur l'Europe, le livre de Raynal l'eut sur le mojidenoir.

À Saint-Domingue, nos colons grands seigneurs, et bien loin de voir ce qui allait venir, étaient apôtres de Raynal aussi bien que de Rousseau. Les mulâtres héroïques, qui, comme Ogé, se fondant sur les décrets de l'Assemblée, osèrent les premiers parler de liberté, et cimentèrent de leur sang leur réclamation, avaient Raynal pour évangile. Il fut celui du nègre Toussaint Louverlure, à qui son jeune maître, M. Bayou de Libéria le prêta probablement. Toussaint était un esclave de cinquante ans au moins, fort estimé, fort sage, qui savait un peu lire. Berger d'abord, il s'entendait à la médecine des bestiaux. Il devint le factotum de la plantation. Du reste, grand songeur, méditatif, alternant la Bible et Raynal.

C'était un homme calculé et fort prudent. C'est là ce qui le distingue des autres fondateurs de la république noire, des généraux Rigaud, de l'intrépide lion Christophe, etc. En bien, en mal, on lui attribue beaucoup de choses qui appartiennent à d'autres. Les

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excellents historiens d'Haïti, MM. Hardouin et Madlou le font assez connaître.

Certains détails intéressants ne se trouvent cependant que dans un petit livre qu'il m'est interdit de louer, et qui au reste Ta été de toute la presse, en France et en Europe. Madame Michelet dans ses Mémoires d'une enfant raconte que son père, fort jeune alors à Saint-Domingue, quoique son cœur généreux fût pour les noirs, n'en fut pas moins par eux, fusillé presque par une méprise. Toussaint l'épargna, et le prit d'abord comme précepleur de son Gis, puis comme secrétaire. Quelque déûant qu'il fùl, pour son utilité, il était bien forcé de s'avancer en maintes choses près du jeune homme cultivé, d'ailleurs visiblement candide ^

Madame Michelet raconte encore le triomphe de Toussaint au Cap, quand les prêtres lui donnèrent l'hostie à porter en procession sous un dais de ve< lours, la fête que lui firent les daoïes blanches, et ses tentatives pour rétablir la culture en faisant tra^

* c Quand toute la maison dormait, il réveillait mon père (lui-même ne dormait que deux ou trois heures). Il parlait d'abord de choses vagutes/puis peu à peu lelâlait sur tel mot, telles idées. L'œil limpide du jeune homme, son lumineux regard, sa figure expressivede Français du Hidi révélaient tout. Toussaint, non sans envie, recevait cette lumière. Lui il ne montrait rien. A la lumière douteuse d'une petite lampe, le sombre visage était plus noir encore. Pour scruter, c'était comme un lynx. Hais, observé, il se relirait en lui, dérobait son regard. Levant les yeux au ciel, il remontait, ^ cachait la prunelle sous sa paupière épaisse, ne laissait voir que le blanc. Alors il devenait hideux. Mon père, tout jeune et brave qu'il était, détournait ses r.'gards. )> (Madame Michelet, Mémoire d'une enfant, p. 312.)

vailler les nègres, non plus esclaves, mais soldais.

On sait la catastrophe, et comment Napoléon, pour faire un trône à sa sœur, conçut Tidée barbare d'étouffer ce monde naissant. Nulle part sa tyrannie ne parut plus sauvage que dans cette tentative où il enterra les restes des armées d'Egypte et d'Italie. L'homme qui avait écrit la lettre audacieuse {le pre^ mier des noirs au premier des blancs) surpris et conduit en Europe, y périt à la lettre dans un enfer de neiges au triste fort de Joux, le lieu le plus froid de la France.

Toussaint périt. Haïti survécut. Le germe que la France y avait semé, se montra héroïquement vivace contre la France de Napoléon. La fièvre jaune, sans doute, la défendit, mais (bien avant qu'on ne put prévoir cette défense) la vaillance du cœur noir, dès le premier acte, fut révélée. Tous les soyverains de la terre, tremblants devant Napoléon, furent ici humiliés. Devant cette grande flotte, cette terrible artillerie, et cette armée unique au monde, devant ce drapeau redouté, un nègre ne sourcilla pas; le noir Christophe chargea et tira le canon.

Le vrai canon français, du dix-huitième siècle, celui de Diderot et de Raynal, contre la fausse France (du Corse et de la servitude.)

Combien Haïti tenait à la France, on le vit bien. Car, malgré les excès sanglants de Dessalines contre les blancs^ si naturellement haïs et suspectés, la grande

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majorité des noirs soutint les modérés, Pétion et Boyer, dont la douceur exprimait mieux le sentiment général du pays.

Ou'adviendra-t-il de ravenîr?Plus éclairés, jecrois, nous verrons tous la grande vérité de ce qu'a dit mon ami, le docteur Bertillon {Dict. de médecine) : que nos colonies tropicales ne seront jamais que des cimetières. Les Russes, s'ils vont aux Indes, y dureront encore moins que les Anglais. Ceux-ci succombent à leur grande besogne, de coloniser l'univers. 11 faudra bien que les Européens cèdent cette terrible tâche aux races plus robustes. Les jaunes, ingénieux autant que travailleurs, les noirs, supérieurs en qualités morales^, seront partout appelés par les Européens eux-mêmes, et ces races, si longtemps écartées, méprisées, seront seules, dans l'épuisement de la race blanche, le salut du globe.

* Le nègre demande une édacntion dilTérente de celle du blanc : d'ibordyla danse et la musique, puis les arts du dessin et l'écriture, et enfin la lecture, grammaire, littérature, etc. Les commencer par la lecture et U grammaire, c'est les stériliser.

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