LÀ COMÉDIE D'ERFURTH
à Erfurth, mais chargea trop son jeu. Devant un homme aussi fin qu'Alexandre, il montrait trop combien il était inquiet, avait besoin de lui. M. Lanfrey dit très bien : c< Maître à Tilsitt de la situation, à Erfurth il est dépendant. »
Il avait fait venir nos grands acteurs. S'il avait pris, comme on l'a dit, des leçons de Talma, il eût pu apprendre de lui ce que c'est que noblesse royale, impériale, et désappris le jeu chargé de Tlt^lie. II voulut voir les hommes illustres de TAUemagne, se fit présenter Gœthe, et lui dit un mot simple et beau: « Vous, vous êtes un homme ! » Avec les rois de la pensée, il avait fait venir aussi tous les souverains d'Allemagne et je ne sais combien de princes.
Pour éblouir ce haut public, il avait fait apporter de Paris à grands frais tout le luxe d'alors, porcelaines de Sèvres, tentures des Gobelins, et les raretés du garde-meuble.
Alexandre, qui était arrivé tout simplement avec quelques seigneurs, brilla par les manières, la grâce et l'à-propos. Il saisit celui-ci dans une tragédie : «L'amitié d'un grand hommeestun bienfait des dieux.»
Jusqu'où irait cette amitié ? Elle valut à Alexandre deux choses inestimables : la Finlande, les Principautés, l'abandon de nos plus anciens alliés, la Suède et la Turquie. D'autre part, Napoléon eut ce qu'il voulait pour le moment, une vaine et fausse coopération dans sa guerre à l'Autriche, laquelle, toute vaine
qu'elle était, trompa l'Europe pourtant, produisit l'effet désiré.
Quelque semblant que pût faire la Russie, Napoléon eût dû mieux savoir qu'Alexandre vivait dans un milieu hostile et implacable. L'impératrice-mère et Tépouse d'Alexandre, deux Allemandes, étaient si Anglaises de cœur que, pour nuire à Napoléon, elles étaient prêtes à tout sacrifier. Napoléon n'imaginait pas leur haine de la France.
En 1809, il fit à l'étourdie la tentative de donner à Alexandre une maîtresse française, et il lui envoya une beauté renommée, mademoiselle Georges. Ce superbe morceau de chair fut accepté pour un moment à peine. Elle n'avait nullement l'adresse qui eût pris un homme si fin. Les deux impératrices, la mère, l'épouse, se mirent contre, la firent renvoyer, préférant de beaucoup la maîtresse russe (princesse de ***), qui était en possession, qui ne se mêlait de rien, disait-elle, mais qui était du parti des honnêtes gens ^.
Combien les Anglais, en tout cela, étaient plus habiles, plus heureux que Napoléon ! A ce moment même où Alexandre semblait le plus éloigné d'eux, ils l'entouraient, ou par eux-mêmes, ou par les seigneurs russes, qui attendaient l'heure de reprendre le commerce avec eux, ou enfin par nos émigrés, qui composaient la cour intime des deux impératrices.
* Nous devons ces détails à M. de Maislre, à sa correspondance.
Les fêtes politiques d'Ërfurlh et ses faux-semblants d'amitié coïncidèrent avec un événement qui plongea dans le deuil toute notre France militaire.
Qu'était la grande armée, sinon une France guerrière d'hommes qui, sans famille, ayant déplus perdu la république (cette patrie morale), promenaient une Tie errante en Europe?
Que restait-il des vaillants de 92, de ceux qui répondirent au cri : La patrie en danger? Ceux d'Italie, d'Egypte avaient péri au noir tombeau de Saint- Domingue. Ceux de Sambre-et-Meuse et du Rhin, les vainqueurs de Zurich, d'Austerlitz étaient fort éclaircis. Mais l'âme subsistait identique. Et ceux qui survenaient, par je ne sais quel mystère, représentaient
à s'y tromper leurs prédécesseurs. Par la fatigue et l'habitude des souffrances, ils acquéraient une trempe singulière. Marcheurs terribles, ils ne daignaient se reposer. Mickiewicz enfant, qui les vit, au collège de Wilna, passer la nuit autour des feux, demanda à ces barbes grises : « Pourquoi ils ne se couchaient pas ? » Ils disaient : c< Ce n'est pas la peine ! » Voulant dire que bientôt ils se reposeraient tout à fait.
Ce que dit Sismondi des Français du seizième siècle en Italie est bien plus vrai de ceux de la grande armée en Allemagne. Malgré leur légèreté et leur pillage, on les regrettait*. Au second jour, ils réparaient ce qu'ils avaient cassé la veille. Napoléon ne les nourrissant pas, ils étaient obligés d'exploiter le pays. Turbulents, mais non pas avares, comme les bisogni espagnols, moins ivrognes et désordonnés que les Irlandais de Wellington, enfin songeant bien peu à rapporter, comme font nos Allemands, qui récemment emballaient montres et pendules pour leurs femmes et pour leurs enfants.
Ils partageaient volontiers avec leurs camarades, et Gœthe, en 92, nous les montre partageant avec l'ennemi, les Prussiens en retraite.
Tant qu'ils pouvaient, ils vivaient en chambrée. Et celui qui avait payait pour tous les autres.
Cette chambrée faisait une seconde patrie, au dé-
*■ Encore en 1830, quand je vis l'Allemagne du Rhin.
faut de la France, qu'on ne revoyait guère. Souvent l'hôte allemand devenait un ami. Beaucoup des nôtres souffrirent à quitter rAUemagnc.
Mais conibien plus le corps, le régiment, dans cette cruelle dispersion, qui rompit tout à coup les vieilles habitudes et tant de souvenirs ! Si la rapacité, l'ambition occupaient l'esprit des généraux, il n'en pouvait être de même du soldat, qui, sans autre perspective que la vie de chaque jour, n'avait nul autre lien qu'avec ses camarades et souvent aussi avec la famille de son hôte.
La camaraderie militaire, regardée et par l'ancienne monarchie et par la république comme un excellent principe de cohésion, mettait aux mêmes régiments les Flamands avec les Flamands, les Bretons ensemble, et les Basques ensemble. Hoche, Ney et autres tenaient fort à ce système, mais non pas Bonaparte, élevé aux écoles aristocratiques, et qui, loin de favoriser les amitiés militaires, trouvait plaisir, au contraire, et un profit politique, à attiser les jalousies, les rivalités de ses principaux lieutenants.
Habitué à voir les hommes comme de purs instruments, il oublia que les armées d'Italie, d'Egypte avaient dû leurs grands succès à leur forte cohésion. La grande armée, moins identique, était dans les crises, comme un vaste instrument où, avec des sons différents, règne mênie harmonie.
Le jour où, avant Âusterlitz, traversant une forêt,
elle se couronna elle-même de branchages, et d'un même mouvement, se prophétisa la victoire, ce jour dut revenir au souvenir de Napoléon au milieu de ses revers, quand la grande armée, toujours vaillante, mais scindée, brisée, se trouva en face de peuples qui apportaient au combat une même âme.
En repassant le Rhin, se faisait le divorce. Ceux qu'on envoyait en Espagne étaient désespérés. Les jeunes qui restaient en Allemagne se sentaient orphelins lorsqu'on les séparait de ces vieilles moustaches qui les avaient conduits et instruits jusque-là.
Les fêtes que l'empereur fit donner sur la route à ceux qui allaient aux Pyrénées, les dîners, les spectacles les firent rire et pleurer. C'étaient un appareil, des joies de funérailles. Il avait ordonné que ronflt des chansonSj « trois sortes de chansons. » Mais pas une ne fut chantée.
La porte de l'Espagne, et la lisière du pays basque, n'attriste pas les yeux. Ces sommets fantastiques promettent mille surprises, mille aventures bizarres. Napoléon, amenant là des masses énormes de troupes, les avait d'abord largement approvisionnées. Cela cessa tout d'un coup. Il voulait pressurer l'Espagne. Mais l'Espagne fondit devant lui, et il ne pressura que le désert.
Il écarta sans peine les masses qui, dans leur sot orgueil de Baylen, osaient s'avancer contre lui. Cette canfiance l'irrita fort, et il ne songea qu'à faire des
exemples^ lança cruellement et ensauvagea le soldat. De là le sac de Burgos. Le roi Joseph , qui était avec lui, fut indigné de voir, la nuit, les feux de bivouacs entretenus par des meubles précieux, des instruments de musique, etc. Il en avertit en vain l'empereur*.
Ce qui assombrissait fort celui-ci, c'est que l'armée était triste visiblement, s'avançait à regret. Les vastes plaines sèches de la Vieille-Castille, leur sable salé remplirent de mélancolie les plus fermes cœurs, et du plus triste augure.
Entre la Vieille et la Nouvelle-Castille règne une chaîne assez élevée qu'on appelle Guaderrama. Rien de plus morne que ce paysage et les lieux peu éloignés où les rois ont bâti leur fastueuse sépulture, leur palais funèbre de l'EscuriaK Au sommet de la montagne, un pas étroit sépare les deux versants (du Duero, du Tage). Les Espagnols avaient garni ce passage, qu'on nomme Somo-Sierra, d'une batterie qui gardait les étages de la montagne. Napoléon arriva au pied avec sa garde, et fut frappé de l'aspect morne que présentaient ses vieux soldats, d'une bravoure si éprouvée.
Il jugea parfaitement qu'une attaque régulière, un assaut pourrait être assez sanglant, et pensa à emporter la position par une charge vive de cavalerie.
* Miot, t. m, p. 119.
Quelqu^un lui dit que la veille étaient arrivés des jeunes gens de Varsovie. Ces enfanls étaient si novices qu'on ne leur avait pas encore confié de chevaux ni de fusils. Us faisaient leurs exercices à pied, avec des fusils de bois. Napoléon les vit, les trouva pleins d'ardeur, d'impatience, et leur dit un mot qui les ravit : « Qu'ils auraient l'honneur de passer le défilé, avant la garde impériale. »
Elle venait pour les soutenir, conduits par le vaillant Montbrun. J'ai vu (vers 1850) le lieutenant qui, bien jeune alors, en 1808, les avait conduits et avait passé le premier. « Ce fut comme une féerie, dit-il. Après quelques décharges, les Espagnols laissèrent tout. La montagne fut déserte. Parvenu en haut, je me retournai, je dis au seul de mes camarades qui me suivait : « Et les autres ? — Ils sont restés sur le chemin. »
Le pis, c'est que Napoléon, qui arrivait d'Erfiirtb, et craignait de mécontenter Alexandre, n'avoua pas le rôle qu'avaient eu les Polonais dans celte affaire. Il en fit honneur à un nom agréable en Russie (dès le temps de Catherine), au jeune Ségur» C'est celui qui épousa plus tard la fille de Rostopchin,
Nulle réclamation de ceux qui avaient réellement fait le passage n'influa sur lui. Ségur resta dans le bulletin *.
* Le vieux Polonais s'en étonnait, et en voulait à M. Thiers qui, malgré ses plaintes, a toujours suivi le bulletin. Mais que devint ce vieillard, tou-
Une fort belle gravure polonaise montre sous la redingote grise cet homme ou ce fantôme qui, sans donner un regard aux corps sanglants des jeunes vainqueurs de Somo-Sierra, franchit le défilé, va tomber sur Madrid. Dans quel état d'orgueil, de fureur insensée? C'est aux aliénistes à le décrire.
Ce qu'ils appellent la monomanie lucide dépasse quelquefois la folie. Car elle ne présente pas simplement de vains rêves, comme la belle et noble folie de don Quichotte, mais une disposition où le malade, comme enragé envers lui-même, triomphe outrageusement à se blesser, se déchirer, et faire tout ce qui peut le perdre. Et tout cela souvent avec une vaine et risible éloquence.
Dès qu'il entre en Espagne, devant les premiers Espagnols qu'il rencontre, il se livre à un furieux bavardage ^ Il ks injurie, les provoque, c'est-à-dire les excite à se défendre : « J'arrive avec les soldats d'Austerlitz. Qui les arrêtera? Ce ne sont pas vos mauvaises troupes qui ne savent pas se battre. J'ai sur l'Espagne les droits du conquérant. Comme je ne puis plus me fier à la nation, je prendrai mes sûretés, je l'assujettirai à un gouvernement militaire. »
Plus il entre, plus il gâte tout. Sans lui, mille
jours fanatique deNapoléon^lorsqu'arrivé ici, il lut, dans la Correspondance même, une lettre de son empereur où il disait sans détour : < Ne parlons pas des Polonais, je vous prie. Jamais, quoi qu'il arrive, ne parlons pas des Polonaisl »
^ Moitié français et moitié italien. Voy. Miot.
circonstances favorisaient Joseph : la défiance des Espagnols pour les Anglais, la crainte qu'ils ne prissent Cadix et ne voulussent enlever à l'Espagne son grand empire américain. L'Anglais Moore, délaissé par eux, et suivi de très-près par Soult, périt dans sa retraite, et se trouva heureux de rembarquer ses troupes à la Gorogne. Un parti peu nombreux, mais composé de gens fort éclairés, comme l'ancien ministre Urquijo, avait parfaitement deviné que Ferdinand serait un monstre, et restait fidèle à Joseph. Les grandes villes commerçantes de l'Andalousie lui étaient favorables et Taccueillirent. Joseph, à toute place, nommait des Espagnols, tâchait de leur faire croire qu'il leur appartenait entièrement^
Napoléon arrive à Madrid, et, comme un fou, décourage les josephinos. Il dit tout ce qui peut nuire à son frère. Il en parle comme d'un souverain déjà détrôné, qu'il pourrait bien replacer sur le trône, si les Espagnols étaient sages, a Conventions et constitution, tout est aboli. Il ne reste que le droit de conquête. »
Il ne punira que dix hommes, épargnera les ordres religieux. Il n'abolira que l'inquisition.
L'inquisition, dès ce moment, est popularisée. L'Espagne ne peut s'en passer. Si bien que la junte révolutionnaire la rétablit pour plaire au peuple.
*■ Pai vu avec étonnement des Espagnols, comiiie le vieux curé de Burgos, le vénérable M. Vélasco, tellement imbus de nos idées de bienfaisance humanitaire, que j'aurais dit (comnne Rousseau dans les Confessions) qu'ils étaient les plus nobles cœurs d'hommes que nature ait produits.
Pendant que Napoléon et l'Espagne s'injurient, continuent ce sage dialogue, voici une petite nouvelle. Bonaparte, à Valladolid, apprend que l'Allemagne est en feu, et lui échappe. Une lettre du roi de Bavière lui apporte ce terrible coup.
Un dogue à qui on applique un charbon rouge pour lui faire lâcher prise n'est pas plus furieux. Le voilà donc, ce coup préparé depuis 1806 ! La voilà, cette sourde trahison allemande ! Combien on eut raison de lui dire alors (contre l'avis du traître Talleyrand) : « Exterminez l'Autriche 1 »
Cette fureur de Napoléon fut très-contagieuse. Les deux armées d'Allemagne et d'Espagne la partagèrent. Celle du Nord, plus jeune et nouvelle à la guerre, était bouffie de sang, fort indisciplinée. La vieille, celle d'Espagne, dont les chefs furent tirés un moment pour Wagram, puis rentrèrent en Espagne pour aller à Moscou, était excédée, irritée de ces tiraillements.
Nos soldats, si gais, si résignés pendant la république, changèrent de caractère, restèrent obéissants, mais devinrent des grognards. L'Espagne y fit beaucoup, les transforma cruellement. Ce climat africain, si froid l'hiver, brûlant l'été, ces longues plaines d'un sable salé, les séchèrent, les aigrirent. La fuite, Téloignement, l'horreur visible des populations ensauvagèrent les nôtres et souvent les rendirent impitoyables. Les résistances atrocement héroïques de Sa-
ragosse et autres villes n'imposèrent point l'admiration. Le carnayal de moines qui y était mêlé rendait tout cela burlesque pour un Français. Et non sans apparence. Quoi 1 ces efforts désespérés pour rétablir un Ferdinand et restaurer l'inquisition!
La fureur, cette maladie qui si facilement fait bouillonner l'Espagne, comme on Ta toujours vu dans les persécutions des Juifs, des Maures, est fort contagieuse et se gagne aisément. On le vit dans les sièges obstinés de 1808. Des assiégés, des assaillants, quels étaient les plus furieux? Au second siège de Saragosse, où Lannes à la fin réussit, son caractère parut avec un nouveau degré de violence et d'irritation. Ce héros des guerres d'Italie, qui fut blessé quatre fois à Àrcole sans se retirer, s'acharnait par ses blessures même, s'enivrait par son propre sang. Il dit aux chefs de Saragosse : a Je garantis les femmes et les enfants 1 Que voulez-vous de plus î » Ils ne furent pas contents, et il laissa piller la ville.
Tel fut le sauvage héros de la campagne de Wagram. Il y alla, ce semble, atrocement irrité. On eût dit qu'il ne pouvait plus dominer le crescendo de sa fureur, le bouillonnement de guerre et l'amour du péril, qui semblait remporter, Cherchait-il la mort? On ne sait. IjC démembrement de la grande armée, qui avait en lui son âme fougueuse, semblait l'avoir déraciné, lui montrait l'avenir sous un funeste augure.
ESSLIN6 ET WÂGRAH (1809).
Après Wagram, on demandait à Bonaparte pourquoi il n'avait pas attendu, comme à Austerlitz, que l'ennemi essayât dePentourer; il dit: « Cette armée de Wagram, ce n'est plus l'armée d'Austerlitz. »
On le supposait bien. Même on s'exagérait les résultats de la transformation. Sans doute, l'armée, par son démembrement, avait beaucoup perdu de ses hautes qualités morales, mais elle avait toujours ses grandes qualités militaires, qui se reproduisaient même en partie dans la jeune armée des conscrits de 1808. On calculait fort mal le temps nécessaire pour refaire, rajuster cette énorme machine. On croyait qu'il y faudrait six mois.
On ne devinait pas que, pour entraîner cette jeu-
nesse, ilsufGsait de mettre au milieu d'elle les grands drapeaux vivants dont la flamme électrique pouvait emporter tout, un Lannes par exemple, encore bouillant de Saragosse. Jamais Napoléon ne fit autant appel à la fureur guerrière de ce grand soldat, qui, ce semble, d'autant plus aveugle, semblait chercher la mort qu'enfin il trouva à Essling.
Contre cette vaillance colérique emportée, qui avait soutenu l'Espagne? qui avait à Baylen fait triompher ses bandes des fameux soldats de la France? Toute l'Europe en savait le secret; le nom seul de la liberté avait fait ce miracle.
La /i6erf(^ contre Napj^léon, c'était l'universel mot d'ordre. On l'attestait, même à Saint-Pétersbourg, contre l'alliance française. L'Autriche, jusque-là le fort du despotisme, le centre du parti rétrograde en Europe, pourrait-elle changer de rôle et de langage, prendre pour ralliement un mot si odieux, emprunté à la France, à la Révolution ? On l'essaya avec succès dans le Tyrol contre les Bavarois. On osa même en Italie essayer ce mot dangereux, on crut organiser certains foyers d'insurrection. Tout cela de mauvaise grâce, avec peu de succès, dans une peur visible de trop bien réussir.
Que serait-ce, se disaient entre eux les archiducs, si tous nos barbares du Danube s'essayaient à comprendre et répéter ce. fatal Shiboleth I L'Autriche, en ^nployant ce mot, le craignait elle-mèoie, comme le
ESSUNG ET WAGKâM. 353
magicien, qui frémit de ses propres incantations, de ses appels aux puissances infernales.
Tous les récits qu'on fait de la guerre de Wagram ne me satisfont guère, et même impliquent bien des choses contradictoires.
On raconte les paroles menaçantes de Napoléon à Tambassadeur d'Autriche, disant qu'il voyait que l'Autriche préparait la guerre. Et, en effet, il savait bien que le parti de la guerre était maître de Vienne, que l'empereur d'Autriche (remarié) était poussé par sa jeune femme à s'armer, ainsi que par la haute société, même l'ambassadeur de Russie, qui tenait peu de compte de Talliance d'Alexandre avec Napoléon. Cela était patent. Et les discours des cortès espagnoles se vendaient publiquement dans Vienne.
Napoléon n'ignorait rien, et ne put être aucunement surpris. Il put organiser en quinze jours ce passage rapide de ses ofQciers généraux, d'Espagne en Allemagne. Des Pyrénées au Rhin, ils traversèrent la France en poste, et trouvèrent déjà rendue en Allemagne la jeune armée qu'on opposait aux Autrichiens.
Cette campagne de Wagram, tant admirée, offre cependant maintes taches qui porteraient à croire que, non-seulement Tarmée avait baissé, comme le dit Napoléon , mais que lui-même n'était pi us le même Bonaparte qu'il avait été autrefois.
Il eut d'abord le tort de se reposer sur Berthier pour les premières opérations d'une guerre si dangereuse, où il devait avoir devant lui rAUemagne, pendant que, derrière lui, continuait la lutte e^agnole. Le maladroit Berthier débuta par séparer (à trente lieues de distance) Davout et Masséna, que l'empereur voulait garder tout près, suivant des deux côtés les rives du Danube.
Napoléon enfin arriva, vit, corrigea cette bévue. L'archiduc Charles croyait tomber sur notre centre, composé d'Allemands, de Bavarois. Mais l'empereur se place au milieu d'eux, les charme par cette confiance. À leur droite, étaient Lannes et deux divisions françaises, qui leur ouvrent le chemin de la victoire, et font plusieurs mille prisonniers autrichiens.
En quelques jours, la campagne, simplifiée par une suite de brillants faits d'armes, est terminée. £t Napoléon entre dans Vienne abandonnée. L'archiduc Charles est rejeté en Bohême. L'archiduc Jean, malgré quelques succès, ne peut empêcher Eugène de rejoindre Napoléon.
Regardons ici un moment cette jeune armée, qui, malgré son inexpérience, a eu de tels succès :
C'est à Napoléon lui-même qu'il appartient de la qualifier.
Après Ërfurth, il avait fait des dons immenses aux
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généraux, des duchés, des principautés. Ici, àRalisbonne, passant en revue celte armée, si jeune, mais déjà très-avide, il distingue à merveille les sordides pensées qui les occupent et qu'ils n'osent dire encore : « Que nous importent ces fiefs donnés aux généraux? Nous serons morts avant d'avoir de pareilles récompenses. »
L'empereur a compris. Ce savant corrupteur sent bien que des récompenses si haut placées, si rares, ne tentent pas suffisamment. Il institue les baronnies. Ces baronies sont données au concours, pour ainsi dire, sur la présentation des chefs, des corps euxmêmes, qui les ratifient par acclamation.
C'est la démocratie militaire instituée dans le pillage même, un monde d'espérances donné à tous.
Il était bien certain qu'il fallait se hâter. Les succès de l'Espagne avaient encouragé les patriotes du Nord de l'Allemagne; et au Midi, le Tyrol prenait feu. Son nouveau maître, le Bavarois, avait vendu les biens des monastères, irrité, déchaîné les moines. La croisade monastique contre les Français prit un terrible essor lorsque Rome, occupée, donna au pape occasion de se représenter dans ses manifestes comme captif de Napoléon. Ces manifestes, répandus dans le Tyrol comme en Espagne, eurent des deux côtés grand effet. Napoléon en sentit la portée, et n'envoya pas moins de quarante mille hommes au
Tyrol avec Lefebvre, un rude soldat, et Rusca, Tancien chef des sapeurs de Farinée d'Italie, un montagnard tout fait à une telle guerre.
Dans cette situation du Nord et du Midi, Napoléon sentait la nécessité de frapper au centre un coup décisif; il prit Vienne et s'apprêta à passer le Danube avant que l'archiduc Charles eût pu recevoir le renfort qu'il attendait, les cinquante milte hommes que l'archiduc Jean ramenait d'Italie.
Moment peu favorable. Car, vers la fin de mai, le Danube, grossi par la fonte des neiges, roule immense, trouble et menaçant. Ses îles, par exemple, la Lobau près de Vienne, semblaient faciliter et encourager le passage. L'archiduc même l'encouragea, en se retirant un peu, et ne voulant attaquer les Français que lorsqu'ils se seraient divisés et qu'un tiers de leur armée aurait déjà passé. C'est ce qui arriva. Lorsque déjà trente mille hommes, sous Masséna et Lannes, avaient franchi le fleuve, vers Âspern et Essling, il les attaqua avec soixante-quinze mille hommes, et rompit les ponts derrière eux, avec des brûlots, des arbres, des bateaux, et tout ce que traînait le fleuve, out cela à la vue de l'armée de Napoléon, restée dans l'île Lobau et sur l'autre rive.
Situation terrible. Les deux abandonnés, Masséna, Lannes, firent des prodiges. Masséna, qui défendait le village d'Aspem, le reprit quatre fois; Lannes,
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huit fois son village d'Essling. Le prince Charles, pour ramener encore les siens, marchait en tête un drapeau à la main. Lannes de même, malgré son petit nombre, essaya de sa personne de percer le centre de l'ennemi. Il périt dans cette entreprise. Les boulets entre lesquels il passait brisèrent ses deux genoux.
Voilà Masséna seul. La nuit se passe. Mais le matin, quel dénûment I Plus de vivres I plus de munitions ! Il faut résister, sans tirer un coup de fusil, tout le jour, à la baïonnette. Enfin, dans la seconde nuit, par des ponts volants, des bateaux, il fut possible de les secourir. Masséna ramena son monde dans Lobau, et fut justement nommé prince d'Essling.
Lannes, si cruellement fracassé, condamné à l'amputation des deux cuisses, c'est-à-dire à la mort, fut ramené aussi. Napoléon pleura, dit-on, pensant sans doute que la fin de ce grand soldat était la fin de sa fortune. On suppose, je crois, à tort qu'il accusa Napoléon. Je croirais bien plutôt ceux qui disentqu'il ne dit qu'un mot : « Sauvez l'armée ! »
Elle était tout entière dans l'île Lobau, gardée par Masséna. Et d'ailleurs, sur la rive droite (et méridionale), on voyait le corps de Davout, bientôt celui d'Eugène, qui ramenait les siens d'Italie.
Napoléon se dit vainqueur et attribua le terrible accident à une crue subite du Danube. Cependant il
fut six semaines sans rentrer en action .(du 22 mai au 6 juillet 1809).
Retard fatal que l'Europe interpréta fort mal, et qui eût perdu Napoléon si le roi de Prusse eût eu le courage de bouger et de fournir un centre aux insurrections partielles du duc de Brunswick, de Schill et autres patriotes. Son ministre Sharnhorst lui assurait qu'il pouvait avoir sur-le-champ cent vingt mille hommes.
Auquel cas il serait assisté non-seulement de TAutriche, mais peut-être de la Russie.
Au reste, le roi de Prusse, par ses exigences infinies, eût éloigné plutôt les Russes. Il ne voulait bouger s'il n'avait partie de la Saxe, et même la Pologne autrichienne. Dernier point qui eût entièrement dé^ plu à Alexandre.
Enfin, il ne voulait bouger avant, disait-il, que l'Autriche eût frappé son grand coup
Ainsi les six semaines se passèrent au profit de Napoléon.
Ces six semaines, si critiques, furent comme une remise de grand procès, du jugement de Dieu.
Elles illuminèrent la honteuse tartuferie de TAutriche, qui avait mis la liberté sur ses drapeaux, la délestait du cœur. Celte, hypocrite cour, ces femmes allières qui suivaient l'impératrice nouvelle, ne pu-
ESSLIM ET WAGRAM. 359
rent mentir jusqu'au bout, craignirent l'assistance du peuple, n'acceptèrent que celle des rois.
Ceux-ci flottaient étrangement» Le roi de Prusse punissait ses propres partisans. Pendant la bataille d'Essling, un de ses officiers regardait, et il resta une semaine sans savoir si son maître tournerait pour ou contre.
Le czar, qui n'avait pas, comme la Prusse, l'excuse de la crainte et de la faiblesse, ne se montrait guère moins douteux. Napoléon disait lui-même qu'il ne pouvait plus croire à l'alliance russe. Et, en effet, toute la crainte d'Alexandre était qu'en soulevant les Polonais contre l'Autriche, on n'excitât le réveil de la Pologne tout entière. A Cracovie, les Russes essayèrent (maïs en vain) d'empêcher les Français d'entrer dans cette ville. Et partout, ils rétablissaient l'administration autrichienne.
Napoléon était à Schœnbrun, ne voulant pas agir tant que son armée d'Italie faisait le siège de Raab. Il lui revint, dans ce repos, qu'une flotte anglo-sicilienne croisait le long des côtes d'Italie, à la hauteur de Rome (jusqu'au 12 juillet). Il comprit parfaitement qu'on voulait lui enlever le pape, pour se servir, en Espagne ou ailleurs, de cette machine sacrée. Il déclara Rome ville impériale, et, sans donner aux généraux d'ordre exprès ni précis, fit enlever le pape, que Ton conduisit en Toscane. Il lui donnait deux millions de revenu, mais finissait son autorité
temporelle et réunissait ses Ëlats à Tempire français.
Gel acte, peu attendu au milieu de si grands événements militaires, frappa l'Europe d'étonnement, pétrifia le monde catholique, et fut comme la préface de la bataille où rÂutriche allait recevoir un si terrible coup. Or jugea que rien n'échappait aux regards de cet aigle, qui, de Schœnbrun, avait si bien vu l'Italie, et si rapidement avait tranché le nœud que tant de siècles n'avaient pu dénouer.
Tout au contraire, la cour d'Autriche n'était qu'indécision, lenteurs, sottise. Bien loin de reconnaître l'habileté et l'héroïsme que le prince Charles venait de montrer à Essiing, la cabale opposée et ses frères même travaillaient contre lui, lui suscitaient de telles difficultés dans son état-major que plusieurs fois il voulut donner sa démission.
L'archiduc Jean, qui n'avait pas été heureux en Italie, était jaloux, prétendait que, suivi, surveillé par l'armée d'Eugène, il ne pouvait venir se réunir à Charles, qui l'appelait à lui, selon leurs conventions, avant la grande bataille décisive.
Charles eut beau l'appeler. Jean manqua à Wagram avec les cinquante mille hommes qu'il venait de recruter en Hongrie.
Enfin, le 5 juillet, Napoléon avait complété ses immenses préparatifs, avait fortifié la Lobau, complété ses ponts, ses redoutes, mis sous sa main Eu-
ESSLING ET WÂGRÂH. 3&1
gène, Davout et Bernadotte. Il avait cent cinquante mille hommes, Charles, cent soixante-quinze mille.
Un orage épouvantable eut lieu la nuit. N'importe, tout passa les ponts. Le jour, il y eut une chaleur étouffante, doublée par la moisson mûre, les épis jaunissants, couchés par terre. Les Autrichiens, Hongrois, etc., mouraient de soif, n'ayant point d'eau de leur côté, et regardant toujours si Tarchiduc Jean leur amenait ses cinquante mille hommes.
Cependant l'armée française, jeune en grande partie, au commencement prit une panique, que Macdonald et Oudinot arrêtèrent difficilement.
La nouvelle, déjà partie du champ de bataille, alla se répandre dans le Nord, et Berlin trépignait de joie.
. L'artillerie française rétablit la bataille, en luttant de vitesse et de mobilité avec la cavalerie. L'artillerie de la garde fit merveille, et les grosses pièces, laissées dans l'île Lobau, mais couvrant de leurs boulets l'autre rivage, arrêtèrent court les Autrichiens, qui venaient de sabrer, détruire entièrement les quatre divisions de Masséna. Celui-ci, dans ce grand massacre, portant le poids de la bataille, devait périr comme Lannes, mais miraculeusement il échappa.
Les anciens, dans les grands dangers, faisaient des sacrifices humains à la Mort ou à Mars [Marti^ Morti) . On peut dire que, dans cette crise, Napoléon se ra-
3G2 OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE HÀDiaiD.
chcta en immolant les deux âmes de l'armée, son grand soldat Lannes, son grand général Masséna.
Vingt-deux mille Français y périrent et autant d'Autrichiens. Mais les autres, si jeunes, et étonnés de leur victoire, se jetèrent, après la bataille, sur les provisions du camp de Tarchiduc, et s'enivrèrent tellement pendant trois jours que si Tennemi était revenu, il les eût hachés à plaisir.