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MARIAGE D'AUTRICHE

Les royalistes disaient que Bonaparte était « un être accidentel, un de ces champignons, nés d'hier, qui doivent disparaître demain. » En attendant, ils tiraient, de leur mieux, partie du champignon. Par Joséphine, ils se faisaient rendre leurs biens. M. de Maistre, leur coryphée, avait obtenu de la cour de Russie, sa protectrice, la permission de demander une entrevue à Bonaparte. Celui-ci ne répondit pas, et ne voulut pas voir ce présomptueux intrigant.

Lui qui avait tant fait pour le parti rétrograde, épargné par deux fois TAutriche, relevé le papisme en 1802, il savait bien que ce parti attendait, souhaitait sa mort, sa chute, le voyait volontiers en-

chaîné à la stérile Joséphine (sacrée, mais avilie par la honteuse affaire d'Horteuse dont retentit la presse européenne). Elle suivait partout Bonaparte, qui ne cachait point son dégoût.

Chacun prévoyait le divorce. Les sœurs y poussaient fort, mais craignaient l'arrivée d'une princesse étrangère, voulaient lui faire épouser une Française. C'était aussi l'idée des meilleurs courtisans, entre autres de M. de Narbonne, qui croyait que l'Empereur ne pouvait s'appuyer que sur la France. Les sœurs ménageaient cette affaire, bien peu délicatement, menant sans cesse l'Empereur à la maison de Saint-Denis, le tentant par la vue de ces belles filles. On le faisait arriver surtout au moment où la plus belle (déjà impératrice par sa grâce majestueuse) distribuait aux pauvres les aumônes de la

maison V

Cependant, à l'entrevue d'Erfurth , il eut l'idée d'un mariage de Russie. Mais la mère d'Alexandre, qui avait horreur de cette idée, se hâta de marier la princesse en question à un petit prince d'Allemagne.

En décembre 1809, après Wagram , Bonaparte, qui avait si bien payé la douteuse amitié du czar par la Finlande et les Principautés, se crut bien avec

^ J'ai connu cette belle et vertueuse personne; j'ai eu tous ces détails et par madame Ângelet, dame de Saint-Denis, et par M. de Villemain, secrétaire de M. de Narbonne.

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lui, et lui fit demander une autre de ses sœurs. Mais avant de se lier ainsi à Napoléon , Alexandre eût voulu lui faire signer ce mot : Que ta Pologne ne serait jamais rétablie, c'est-à-dire ôter aux Polonais leur espoir dans la France, et ôter à Napoléon cette épée de Pologne , que peut-être quelque matin ce dangereux Napoléon pourrait lui porter à la gorge. C^était comme lui dire : « Marions-nous, d'accord ; mais, d'abord, quittez cette épée. »

Napoléon y répugnait, sous prétexte de l'honneur de la France. Pour avoir une princesse russe , il fallait qu'il mît dans la corbeille la mort de ]a Pologne et sa propre humiliation. Il craignait d'ailleurs que cette cour curieuse ne vît trop à travers les murs de Saint-Gloud, et savait que l'impératrice mère exigeait que ses filles lui écrivissent jour par jour tout ce qu'elles auraient vu.

Sans attendre le délai de dix jours, qui était convenu, il rompit, et demanda une fille de l'empereur d'Autriche.

Gela eut grand effet ; c'était épouser décidément le parti rétrograde, dont l'Autriche avait été jusquelà le principal représentant.

Contradiction bizarre. Il venait d'enlever le pape, et, pour fortifier son ascendant sur l'Église, il pensionnait le clergé, créait cinq mille cures de plus et des bourses dans les séminaires.

Mais, en même temps qu'il se décidait pour le

vieux parti, pour l'Autriche, il n'en traitait pas mieux la famille où il entrait. Si l'on veut voir la disposition de TAutriche pour ce mariage, qu'on regarde à Ver* sailles le médiocre mais très-fidèle tableau où le triste François marche à sa première entrevue avec Napoléon. Marche? Non, est traîné d'un mouvement mécanique, étranger à sa volonté. Ce spectre blond et rose est quelque chose d'étrange et fait horreur. Automate lugubre, où déjà on pressent le geôlier du Spielberg.

Ce fut un sacrifice humain. Marie-Louise, sous son éclat sanguin, et sous sa fraîcheur de vingt ans, était comme une morte. On la livrait au Minotaure, au grand ennemi de sa famille, à l'assassin du duc d'Enghien . N'allait-il pas la dévorer?. . . Sa peau jaune de Corse, par la graisse était devenue d'un ton blan* châtre, tout fantasmagorique. La fille du Nord, une rose (un peu vulgaire, telle que Prudhon Ta peinte), était effrayée du contact.

Tout fut noué avec une précipitation extraordinaire. La demande fut faite le 7 mars. Le 8, le contrat fut signé. Le 11, le mariage eut lieu à Vienne; ce fut le prince Charles, qui, avec la procuration de Napoléon, épousa, c'est-à-dire, eut le chagrin de livrer la victime, comme une dépouille de sa dernière défaite.

Le 13 mars, éplorée, elle quitta son père et Vienne. Sur la route, une sœur de l'Empereur la reçut et lui

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ôta sa dame autrichienne. Enfin, après tant de fatigue, sur la route de Compiègne, elle rencontre Napoléon, qui, sans respect des convenances, sans délai, à Compiègne, s*empara d'elle comme d'une proie.

Tout cela bien sauvage, et de nature à* créer moins un lien qu'une blessure dans la famille qui , malgré elle, sacrifiait un de ses enfants.

Blessure empoisonnée; il avait fait d'avance ce qui eût pu y semer la discorde , la défiance entre ses membres, proposant de donner la paix sans condition si l'empire autrichien était partagé entre ses trois royaumes, ou si tout entier il passait à l'un des archiducs. Proposition insidieuse, qui, dans une autre famille, eût pu créer une méchaùte ten* tation.

Il n'avait guère idée de la nature humaine s'il crut que ce mariage forcé apaiserait l'Autriche pour celui qui s'était montré si ennemi. François le prit comme une humiliation nouvelle et ne le notifia aux puissances qu'après deux ans, lorsque (par sa défection) , il crut avoir poignardé l'Empereur.

Napoléon de même poussa à bout, ulcéra le roi de Prusse, qui ne put rentrer à Berlin qu'en condamnant à mort ses propres partisans.

Ainsi s'accumulait la haine contre lui, contre nous, par toute la terre. Et le pis, c'est qu'on ne prévoyait pas la fin de cette sauvage tyrannie. On croyait beau-

368 OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE MiDRID.

coup plus à ses succès nouveaux qui auraient rivé les fers du monde.

Un envoyé prussien écrivit (sans doute à Hardenberg) : « Napoléon va soumettre TEspagne , et peutêtre vaincre la Russie, employant le dernier moyen, l'insurrection des serfs, »

MPOLËON SE BROUILLE AVEC SES FRÈRES, S'ÉTEND DE TOUS COTÉS, MENAGE U RUSSIE (1810).

Je me rappelle parfaitement certaines choses de 1810» J'avais douze ans, et quoique enfant, je sentais parfaitement les inquiétudes et les misères d'alors. Deui ou trois mois après le mariage de l'empereur, un événement tragique saisit Paris et sembla un grand présage d'avenir. On n'avait pas oublié la lugubre et funèbre fête du mariage de Louis XVI, tant de gens étouffés. Le bal, le terrible incendie de l'ambaissade d'Autriche au printemps de 1810, eurent d'autant plus d'effet, que les victimes étaient les dignitaires , la cour même de l'empereur que le fléau frappa.

L'impression fut d'abord celle de là nature; on parla fort de l'ambassadrice , une mère qui périt en cherchant ses enfants.

Puis, vinrent divers jugements en sens contraire. Mon oncle maternel, employé à la trésorerie, n'y voyait rien qu'un malheur fortuit. Mais beaucoup en auguraient la fin du bonheur de Bonaparte, la chute prochaine de Tempire. C'était la pensée de mon père, persécuté comme imprimeur, celle de mon oncle paternel, ouvrier chez mon père.

Espérance sans joie, car on devinait bien que la chute désirée du colosse ne s'accomplirait pas sans entraîner de grands malheurs.

Nous étions misérables. L'Europe, écrasée en notre nom, croyait que nous nagions- dans l'or. Mais tout passait à la fortune de quelques généraux, au gaspillage des armées.

Bonaparte, imaginatif, s'exagérait certaines choses. La découverte du sucre de raisin allait nous dispenser d'avoir besoin des denrées coloniales. Richard Lenoir et Oberkampf, avec' leur filature, leurs toiles de Jouy , 'allaient remplacer Londres. Cependant, que pouvaient ces hommes actifs , ingénieux? La matière première, le coton, faisait défaut, à moins que l'empereur, violant son propre système, n'accordât des licences d'importation (à tel privilégié, qui sous-vendait ce droit honteusement) . Cela faisait crier l'Europe. Les faibles en gémissaient, mais les forts, la Russie, ne pouvaient manquer, à la longue, de perdre patience.

Cette opposition douanière n'était guère moins

pesante que Toppression militaire , qui forçait les Allemands envoyés en Espagne avec les nôtres d'être massacreurs ou massacrés.

Pour résister à tant de barbarie , les Portugais, sous leurs libérateurs anglais, étaient condamnés à un remède atroce : faire de leur pays un désert^ comme les Russes firent de leur Russie en 1812.

Rien encore jusqu'ici ne donne l'idée du sanglant capharnafim de la guerre d'Espagne en 1810, de ce mélange d'opinions les plus opposées, et de races contraires, qu'on eût crues inconciliables. Une assez bonne narration, peu consultée, celle de lord Londonderry, peint parfaitement la confiance des Portugais, la défiance des Espagnols pour l'Angleterre. Il avoue les excès horribles des Anglo-Irlandais aux prises des villes ou dans les batailles gagnées. Le découragement général. Les officiers anglais cherchaient déjà des places en Angleterre.

Le Portugal se dévastait, devenait un désert. L'armée française resta près de six mois sans avoir de nouvelles de France. Toutes les places fortes d'Espagne étaient au pouvoir de Napoléon. Mais dans toute campagne, dans les montagnes et défilés, la guerre continuait avec une extrême barbarie. La junte centrale avait condamné notre armée tout entière à mort. On tuait tout Français. Ney et Lannes s'étaient montrés impitoyables. Et, par contre, les Espagnols noyèrent en une fois huit cents Français

inoffensifs. Le maréchal Victor conte que les soldats de la Guesta, à leur défaite, se jugèrent morts, criaient : Pas de quartier I Douze mille hommes, dit-il, se firent massacrer. Horrible exécution où les Français furent énergiquement aidés par leurs alliés allemands. Il nomme et remercie le corps allemand qui prit part à cette boucherie ^

Nos Allemands, nos Suisses, souvent poursuivaient et tuaient les Suisses et Allemands de Tennemi. Les représailles atroces et les ordres cruels changeaient tout homme en bête féroce. Tous tuaient, et, forcés de tuer, ils maudissaient d'autant plus le tyran.

État épouvantable ! Quoique rien ne bougeât encore, des choses tellement contre nature n'avaient guère chance de durer. Plusieurs jugeaient l'échéance à court terme. Bernadotte , beau-frère de Joseph, machinait déjà de deux façons pour surnager dans la débâcle de l'Empire. Avant Wagram, enfermé un moment dans Tile Lobau, il faisait sa cour à l'armée, aux officiers, qui me l'ont redit. Puis, ayant les Saxons à commander, il osa lancer un bulletin où il leur donnait une part exagérée dans la victoire; à quoi répondit Bonaparte par un soufflet donné à tour de bras, je veux dire par un démenti violent , inju-

*■ Voyez le rapport de Victor dans le Spectateur militaire, féTriermars 1873, articles da capitaine Costa de Sarda; Opérations allemandes en Espagne.

rieux, qui dut envenimer la haine de Bernadotte , et le rendre attentif à saisir roccasion de fuir et de s'affranchir, s'il pouvait.

Autres n'étaient les pensées de Murât, qui, humilié par l'empereur, se demandait avec audace : « S'il meurt, qui lui succédera? » Ses amis, à Paris , discutaient cette chance.

Joseph, tyrannisé en Espagne , par les généraux de son frère, était devenu Espagnol de cœur, et le bon accueil qu'il avait eu en Andalousie lui donnait de grandes espérances, lorsque Bonaparte lui apprend qu'iV veut tout le nord de l^ Espagne jusqu'à l'Èbre. Puis il prend le Midi (en outre), en constituant Soûl t comme une sorte de vice-roi de l'Andalousie.

Ceci pouvait s'appeler un envahissement général, une conquête sur Joseph même , et il avait encore moins d'égai:ds pour Louis , l'infortuné roi de Hollande. Louis, sans doute, méritait peu d'égards. Dans un pays très-obéré, il singeait l'état dispendieux de la France, faisait des maréchaux, etc. Cependant, la rudesse tyrannique de Napoléon rendait Louis un objet de pitié. Bonaparte, ayant fait le fils d'Hortense grand-duc deBerg,il ne daigna pas même en prévenir Louis, confirmant ainsi ce qu'avaient dit les journaux anglais de la naissance de l'enfant et des infortunes conjugales du roi de Hollande. La mélancolie de C6lui-ci, son mysticisme, était un sujet de plaisanteries barbares pour Napoléon. Il lui reprochait d'être ma-

lade, a d'avoir une lymphe viciée. » Pourquoi cette persécution et ces basses injures? il devait dire nettement qu'il voulait ses dépouilles. La Hollande était nécessaire à son système; il l'enveloppait déjà de douanes françaises, disant qu'elle n'était qu'une alluvion des fleuves de France, du Rhin et de la Meuse. Il prit d'abord ses provinces vitales de Zélande et Brabant. Mais la conquête lui eût paru sans charme s'il l'avait faite ouvertement, sans perfidie. Il somma et força Louis de venir, d'assister à son mariage, et pendant ce temps il lui prit tout. Louis était si furieux qu'il eût voulu que la Hollande essayât du moyen qui réussit si bien contre Louis XIY, l'inondation générale du pays. Â grand'peine, du moins, il sauva sa personne, et se réfugia en Autriche sans vouloir jamais revenir.

A ce moment de mariage et de fêté. Napoléon instituait dix prisons. d'État, « pour des gens, disaitil , qui méritaient la mort , mais qu'on ne pouvait mettre en jugement. » Ils devaient rester là , sans information ni procès , dans une captivité illimitée. Et pour qu'on n'y piit pas d'intérêt, il ajoutait que a plusieurs étaient des voleurs de diligences ou des gens qui avaient été employés pour la police en pays étranger. » Ainsi, un vaste filet était tendu, d'autant plus redoutable, qu'on ne spécifiait pas avec précision ceux qu'il devait atteindre et garder indéfiniment.

Des prisons? et pourquoi? L'Europe entière, dit madame de Staël, devenait une prison. On avait pu croire que la réunion de la Hollande avait un but particulier, comme celui d'acquérir sa flotte, de confisquer les marchandises anglaises qu'elle abritait. Mais point. On apprit, vers la fin de 1810, que cette réunion n'était qu'un cas d'un grand système d'einpiétement général qui embrassait le Nord, les villes hanséatiques, c'est-à-dire l'embouchure des fleuves allemands qui donnent accès dans la Baltique.

Et ce grand événement ne fut annoncé que par deux lignes du duc de Cadore : a La réunion de la Hollande a entraîné celle des villes hanséatiques. »

Concision sublime, mais prodigieusement insoleqte, menaçante même. Pour mieux l'accentuer, Napoléon lève cent vingt mille soldats, quarante mille matelots. Et il annonçait sans détour que chaque année il appellerait la conscription (sauf à renvoyer autant d'anciens soldats).

Son ambassadeur devait faire, sans détour , cette notification à l'empereur de Russie. Le mariage d'Autriche et la conquête des places d'Espagne lui donnaient tant de confiance, qu'il ne craignit pas, dans une affaire personnelle, de mécontenter le tzar, jusque-là si sagement ménagé. Dans cette réunion générale du Nord, faite par un décret, il ne daigna s'apercevoir qu'il avait englobé le duc d'Oldenbourg, beau-frère de l'empereur Alexandre (Oldenbourg, le

berceau de la dynastie de Russie) • Acte fort impolitique que ses petites nécessités douanières n'excusaient nullement.

Ce manque d'égards et ces grandes réunions d'états du Nord, faites si brusquement , avertissaient assez. Alexandre, alarmé, fit des fortifications sur ses frontières, et enfin franchit le fossé, par un tarif de douanes qui excluait les denrées et marchandises françaises, tandis que les anglaises entraient toujours abritées sous le pavillon neutre.

C'était déjà une rupture. Si la Russie croyait devoir briser déjà, Napoléon en était cause; car en faisant ces réunions du Nord, il n'avait pas crainb d'en marquer le but et la portée par le projet d'un grand canal, qui, allant droit au Rhin, à l'Elbe, à la Baltique, Ôterait à celle-ci son caractère de mer fermée, pourrait à chaque instant l'ouvrir à nos embarcations, et peut-être à nos entreprises.

Bien loin d'atténuer la portée d'un projet si inquiétant, il l'avait annoncé en des termes plus alarmants encore, avec une emphase effrayante. Dans l'acte peu important qui réunissait le Valais à la France, comme département du Simplon, il disait : « Les Anglais ont déchiré le droit public de l'Europe. La nature est changée. J'ai dressé le plan du canal qui, avant cinq ans, réunira la Baltique à la Seine. De nouvelles garanties m'étaient nécessaires. Les premières, les plus importantes, m'ont paru celles de

la réunion à l'empire des bouches de TËscaut, de la Meuse, du Rhin, de TËlbe, et l'établissement d'une navigation intérieure avec la Baltique. »

Étonnant et bizarre décret, qui, en perçant les Alpes d'une part, de l'autre , menaçait l'Océan du Nord d'être supprimé.

EXPÉDITIONS DE PORTUGAL, DE RUSSIE (1811-1812). LES GUERRES DE L'INCENDIE.

Les historiens qui font le lugubre récit de la campagne de Russie oublient tous une chose essentielle, c'est que ce grand désastre n'arriva qu'après l'jéchee bien moindre essuyé dans le Portugal et par la même cause, les mêmes fautes de Napoléon.

Ce fut pour balancer l'échec du Portugal qu'il se montra terrible dans le Nord, réunit la Hollande et saisit les grands fleuves par où respire l'Allemagne, enfin brava tant la Russie, déclarant qu'il voulait se faire une fenêtre dans la Baltique même. A ces menaces l'Angleterre opposa un positif sérieux, cruel, mais efficace. Les deux Wellesley- Wellington, qui y avaient la principale influence l'un dans le cabinet, l'autre à l'armée, appliquaient en Europe leur méthode indienne de dévastation absolue.

Cela se vit en Portugal, où (malgré un parti nombreux), ils obligèrent, soùs peine de mort, le paysan à raser le pays, à brûler tout. Dévastation que l'habitant faisait à regret, voyant l'armée anglaise bien approvisionnée, toujours errant de hauteur en hauteur. Toute autre armée qu'une armée irlandaise, tenue très-bas et d'une main de fer, se fût indignée de cette méthode si prudente qui avouait la supériorité irrésistible des Français en rase campagne, méthode très-cruelle qui brûlait les amis au lieu de les défendre.

Elle créait, il est vrai, à Masséna de terribles difficultés, lui imposait une extrême lenteur, l'isolait tellement de la France que, pour aller chercher quelques nouvelles, le général Foy eut peine à passer avec une escorte de deux mille hommes. L'Empereur évidemment avait les yeux ailleurs, négligeait Masséna. Peu bienveillant pour lui, il n'insistait pas pour que Soult, roi de l'Andalousie, et gardant les certes dans Cadix, l'île de Léon, combinât ses mouvements avec ceux de Masséna. Celui-ci, manifestement négligé et comme abandonné de l'Empereur, par cela même ne trouvait que désobéissance chez ses subordonnés. Ney lui désobéit, n'ouvrit pas sa communication avec le roi Joseph, avec l'Espagne. Pendant ce temps, Wellington s'établissait près de Lisbonne, près de la mer, dans l'imprenable position de Terres Vedras sur une suite de monticules, défendue par des batteries.

Masséna mourant de faim , demanda en yain des yivres à Bessières, qui ne Técoula pas. Enfin, se voyant désobéi par tous, même par la garde impériale, qui refusa de charger l'ennemi, il ne put que se retirer.

Napoléon, humilié par ces échecs, dont il était luimême cause en partie, en était venu au triste expédiant de penser à détrôner Joseph, et d'envoyer Ferdinand en Espagne, à condition qu'il lui cédât les provinces au nord de l'Ebre.

Cette chute au moment où, par son mariage autrichien, il se croyait si haut, lui faisait désirer d'étonner l'Europe par quelque grand coup. De là ses imprudentes provocations à la Russie.

Il croyait bien connaître l'empereur Alexandre. Et Payant vu déjà par l'affaire des douanes dans une demie révolte, il pensa que, sans perdre de temps, il fallait lui montrer l'épée.

Non qu'il crût à la guerre. Mais en la préparant dans la proportion d'un appareil immense, il ne doutait pas de faire reculer Alexandre. Qui ne l'eût cru aussi ? et qui saura jamais par quels degrés de pression, la cour amena à une résistance énergique, un homme si indécis * ?

* Dans le livre d'une Polonaise (madame de Choiseul-Goufiier), livre plein d'anecdotes vraies et curieuses, on voit qu'au moment de la guerre de 1812, lorsque déjà l'armée française était en marche et approchait, Alexandre, à Wilna, était au bal, fort entouré de dames et trouvant pour toutes des mots gracieux. Il disait, par exemple, à l'une : « J'ai une grfice à TOUS demander : que tous ne m'oubliiez pas. » On voyait à ce bal, pâle

La gravité des circonstances le ramenait aux tendances religieuses et mystiques qui étaient naturelles à son âme allemande. Cette âme variable, mêlée d'influences diverses, resta toute sa vie sous le nuage noir de deux événements tragiques, de deux affreuses énigmes qui lui firent douter toujours lui-même sHl était coupable ou ne Tétait pas. L'un fut la ^nort de son père, et l'autre l'incendie de Moscou.

Ces événements furent si complexes qu'Alexandre, qui en profita malgré lui, fut obligé d'en souffrir les auteurs, de les garder comme un reproche vivant, un cruel doute sur la part faible ou forte qu'il pouvait s'attribuer dans ces catastrophes.

En voyant s'approcher les masses épouvantables que poussait sur lui Bonaparte, il ne pouvait sortir encore de l'expectative mystique qui était devenu son état naturel. Dans les trois années précédentes, malgré ses guerres de Finlande, de Moldavie, il remua bien peu ; sous sa somnolente maîtresse, soufferte et ménagée de sa femme même et de sa mère, il avait eu la vie d'un marécage, et il en gardait l'engourdissement.

Les émigrés (politiques ou illuminés) qui chaque jour l'entouraient de plus près, montraient le bras de Dieu descendant sur Napoléon, l'Espagne non ré-

et iQélancoli({ue, la belle personne qui depuis trois ani semblait TaToir fixé. Sur ces superbes cheyeux noirs elle portait un emblème expressif, une couronne de Forget me noi.

duite encore, et déjà rAilemagne frémissante, prête à se soulever. Point de vue parfaitement faux en 1812. On verra, au contraire, combien, dans notre retraite horrible de Moscou, les Allemands nous furent longtemps fidèles et combattirent pour nous.

N'importe. Ces fausses prophéties donnaient crédit à M. de Maistre, à TÉzéchiel savoyard, longtemps moqué et écarté, mais qui, se relevant sous la protection de l'impératrice mère et de la favorite, fut dans les derniers temps attaché à Alexandre comme secrétaire.

On a vu l'ascendant qu'exerçait l'impératrice mère par son couvent de cinq cents jeunes filles nobles, l'appât des dots^ des places que ces mariages favorisés procuraient aisément. Le mysticisme régnait là, mais contenu dans la mesure gouvernementale. Grande austérité extérieure. Ces élèves étaient une propagande vivante contre Napoléon, la France et ses doctrines.

La famille impériale était fort piquée et pour le mariage autrichien et aussi (fort justement) par l'affaire d'Oldenbourg, menée avec une précipitation si brutale.

On sentait là que l'oppression sous laquelle haletait le monde avait, sans respect d'amitié, touché même la Russie, même la famille impériale. Cette brutalité semblait un augure menaçant. On* commença à élever des fortifications sur certaines fron-

tières et à songer à rappeler les armées de Turquie, de Finlande.

De plan de guerre, il n^y en eut pas, ou, si l'on Yeut, trois plans entre lesquels on hésita :

> Le plan allemand de Barclay, un Gourlandais habile: fuir, reculer toujours, se fier à Tespace, à l'hi- Ter et au défaut de subsistances. C'est le plan qu'Alexandre lui-même exposa à M. de Narbonne, l'euToyé de Napoléon.

Le plan russe que l'on fit exécuter par Kutusow, hasarder une grande bataille ; et le plan qu'on peut dire anglais, puisque les Anglais l'avaient si largement appliqué en Portugal : brûler, dévaster le pays.

Mais ce plan en Russie était bien plus cruel que dans un climat doux. En Russie, il n'allsut pas à moins que de faire mourir, par l'inclémence de l'hiver, non-seulement les Français, mais les Russes mêmes.

Il faut partir d'une idée juste et vraie. Napoléon, Franco-Italien, du reste, ne savait rien du monde« Dans sa grande ignorance et sa parfaite indifférence des nations diverses chez qui il faisait voyager ses canons, il semble n'avoir eu d'elles d'autre notion que celle deFalstaff, qui croit avoir assez, caractérisé ses recrues en les définissant : « des hommes mortels. »

384 OCCUPATION DE ROME, DE LISfiONNE, DE MADRID.

Il entra en Russie, sachant très-yaguement que c'était un pays de serfs, et croyant que la situation était la même qu'en Pologne, n'ayant aucune idée des circonstances compliquées qui, même aujourd'hui dans cet empire, rendent la libération difiicile. En Russie, le paysan ne veut la liberté qu'avec la terre elle-même, avec la propriété qui lui appartenait (il y a deux siècles à peine) . De là difficultés immenses qu'on n'aurait pu vaincre d'un coup qu'au prix d'un grand bouleversement social dont ne voulait nullement Napoléon.

Le paysan n'a guère conservé que sa commune serve, son église, ses saints qui l'ont jadis défendu des Tartares. C'est le lien unique de la petite société de villages. C'est là ce qu'il faut respecter à tout prix. Grande difficulté de conduire une armée française à travers un pays, non pas bigot comme l'Espagne, mais grossièrement asservi à son culte local. . L'armée française, on l'a vu à Wagrain, n'avait plus la discipline du temps passé. Et par delà la frontière polonaise, ne recevant plus de distribution régulière de vivres, il lui fallut piller. Donc elle devint l'horreur du paysan, qui s'insurgea, non pour elle, mais contre elle. Napoléon lui-même était si indécis qu'il réprima les premiers essais de jacquerie sociale qui lui furent dénoncés par la noblesse. Celle-ci resta seule maîtresse du paysan, et, profitant de son zèle religieux, fil de la guerre une croisade contre le

maladroit Napoléon, qui dut périr dans son hésitation .

Au reste, s'il n'eut pas la prévoyance sociale et politique, il n'eut pas davantage la prudence d'administration militaire, la plus indispensable. Sa campagne de 1807 sur les confins même de la Russie, ses difficultés d'Eylau et de Friedland pouvaient lui faire prévoir celles qu'il trouverait en s'enfonçant dans ce pays immense (qui indépendamment des rigueurs des hivers du Nord, vous oppose alternativement des abîmes de boue, de sable) . C'est ce qu'on éprouva dès la première entrée. Les voitures hautes et lourdes de l'administration furent obligées de partager leurs charges en un grand nombre de ces petites voitures de nos rouliers de Franche-Comté, qui enfoncent peu. Ce changement ralentit beaucoup.

Napoléon, par égard pour T Autriche et pour la Russie môme, n'osa armer les Polonais en masse. Il les dispersa dans l'armée. Il les laissa seulement à Varsovie proclamer la résurrection de la Pologne, sans les encourager en rien. Tout au contraire en ruinant, épuisant la Lithuanie, c'est-à-dire en la faisant russe^ , autant qu'il le pouvait.

N'importe. L'émotion des Polonais fut grande; On peut en juger par le sublime tableau do leurs poètes quand iU voient leurs beaux régiments entrer dans les antiques murailles de Smolensk, ville si longtemps polonaise, et aujourd'hui frontière, défense de la Russie.

M6 OCG^PATtOM DE ROVE, DE LISBONlIfi, BEHiDlUD.

On la ti^iiva en flammes. £t 1&, pourla preoàière ^is, cm reconnut le système nouveau qui^i^it siAîen ^U$si atr^ Anglais en>Poft»gal. N«(poléooi ùxt àwAU, mais n'en'ftit «pas tnieu^ «ivdrti. L'^aiAlacieux dCactt 'di^UlQi-mêrjie<qu*il 'fallait s'arnâtec.vBstvo«sti6e^ dé- »blar% j)ottr tlWis 4le Tempereur, coiitre >déltti \àd ^Mufat *t de presque toute Tarmée. On ^pcnirstiWit.

Ndpolëdnvd&ns sa colèrQ,}emptehaimaiiis.dè5ilots les désordres et les incendies, dontuftit par ^là A (ennemi une arme terrible, et faifiant<:croire ïaax "Russes que 'c'était ndtre at)»ée, «et non da èeur, qui brûlait tout.

C^est ce' qui eiuplique leur^furreusehaiiieccontreilds Français « incendiaires » et ennemis de Dieu «y'ettla 'alliance ' colérique > qu'ils montrèrent > à « la^Hosko^a. Napoléon, qui avait tant désiré une grande bOLtaille, et cropit qu'elte mettrait k'Russie à ses pieds, 's^ 'montra flottant, indécis, selon tous les histmtens.Jl y était un peu malade, et (depuis son niafria^) Il ^vait vieilli avant l'âge. Il vainquit iimparMtement, ^profita peu de la victoire, ne poussa pas les Bussesisi affaiblis, comme le voulaient. Murât et Id'avtres.Jis 'éebappèrent, ^allèrent se recruter jet^se.pèfaîne.

Pour lui, selon «on système routinier, il^crojait tout gagné si Ton prenait la capitale.

VHiitoife de M. de Ségur, (Buvre d'une rfaétorfiqm, souvent inspirée, toujours un peu déclamatoire ,«st

EXPÉWTIOÎ^ Dj: PORTUGAL, DE RUSSIE (181 1-^1 81.2). 387

.^Uentnêmei.up fî^it historique par sa^iiale (1824). .EUe vint au milieu du torrent des publications bonap^ritistes .que^Sainteryélqne ^popularisait tellçinijent.

,JLe succès fut-iroarqué par Ja fureiiir du gépéral Gourgaud et des autres $éid^s de Napoléon S

Que Je jeune Ségur, si biep traité par lui, s'ë- <aarJ4t du parti, let publiât un Jivre en apparence impartial qui relevât se? £aut^s, .et la v^illan^e, le patriQtisme ,(ie-SQs ennemis, cela fut agréable .n^nseul^menlAUiparJi rétrçgrade, mais à nous tousiip- .paiîtiaux. iEn y r^gar^Rut de plus ,pçè§, on peMt .^percevoir qu^ l'Auteur, . en tenant coo^pte .des ,méirites des-iwx.piirlii^, en s,'éloigwmt de Ja ^ msgiière siiénigvmi^ des.A»gUis, ,de Kerporter,.Bob. Wilsoo, critiques sévères de la Russie, en.donnant aux uOîre^ .ceflu'on leur doit, ne relève pourtaut (jusqu^au sublime) qu'une chose, le dévouement patriotique çle celui qui brûla Moscou.

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