‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 8 sur 88 · LUTTE DE U FRANCE ET DE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

LUTTE DE U FRANCE ET DE LA RUSSIE

Toutes contraires que fussent les deux villes, celle d'en bas regardait ce que faisait Tautre Naples, et quand elle la vit éloignée de l'Anglais, elle-même s'en éloigna. Nelson se trouva seul.

Une poignée de Français sous Cbampionnet était près Rome, et sans difficulté défit la grande armée de Mack. Le roi s'enfuit des premiers, et Mack, menacé au retour par les lazzaroni, fut heureux de trouver refuge au camp même de Cbampionnet. Le roi et son trésor, la reine, furent amenés par Emma sur les vaisseaux de Nelson, qui les mit en sûreté à Palerme.

Là, on put voir la douceur italienne parfaitement d'accord avec la générosité française. Quand, à leur tour, les vrais Napolitains furent maîtres avec leurs amis les Français, tout fut ménagé, respecté. Cbampionnet, ne recevant rien de la France et forcé (pour nourrir les siens) de rançonner Naples, n'en était pas moins adoré.

La scène cbangea fort, lorsque d'une part les Anglais, d'autre part les brigands de la sauvage Calabre, lancés par le cardinal RufTo, ramenèrent dans la ville la reine avec Emma, son mignon sanguinaire. Celle-ci brûlait de se venger des moqueries que les dames italiennes faisaient d'elle et de ses services bonleux près de la reine. Les bustes que nous avons de celle-ci effrayent par un mélange d'expressions vicieuses et furieuses que n'ont pas ceux de Messaline.

22 FRANCE. — ITAlLIE. — RUSSIE.

Naples eut alors un cruel carnaval de désordres, de violences, où la diflerence des races ajoutait des contrastes hideux. Des marins anglais^ protestants, associés aux brigands fanatiques qui, dans des paniers de fruits, offraient à l'amiral des têtes de républicains ^

Emma exigeait des supplices et les ordonnait à Nelson. Les prisonniers français, malgré une capitulation, y auraient passé sans l'amiral de la flotte russe, qui ne le permit pas.

Alors les deux sanguinaires femelles se donnèrent le plaisir de tuer les grands patriotes de Naples, l'élite de l'Italie. Et elles le firent lâchementnonpassur la terre italienne, mais sur les vaisseaux anglais, à la vergue de Nelson.

Au reste, celui-ci agissait comme un homme ivre, étranger à l'Angleterre, n'obéissant même pas à ses chefs, qui l'envoyaient ailleurs, disant qu'il resterait à Naples pour protéger la reine (juin 99).

Cependant le tsar Paul, imploré par la reine de Naples , lui avait envoyé non-seulement une flotte, mais une grande armée sous le vaillant et impétueux Souvarow, qui, profitant du petit nombre des nôtres, prit un moment possession de toute l'Italie.

Ces succès passagers, sans résultat, comme ceux de Championnet qui avaient précédé, pourront être

^ Voy. le Nelson de Forgues, qui résume les documents anglais.

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racontés par d'autres. Souvarow, après Novi, où notre Joubert fut tué, se trouvait bien haut dans la gloire, le héros des Russes, et celui du parti rétrograde dans toute l'Europe, lorsque, mal secondé des Autrichiens, il eut de Masséna sa sanglante défaite de Zurich. Cette bataille multiple, qui se donna sur tant de théâtres différents, ne peut être comprise sans cartes et sans les commentaires des historiens militaires.

Tous disent que le héros barbare s'y montra grand autant que le nôtre fut habile. Dans cette extrémité où il avait contre lui la faim, les neiges, les Alpes impitoyables, qui, de tous côtés, fermaient le chemin, on raconte qu'il dit aux siens : « Creusez ma fosse, je n'irai pas plus loin. Je veux mourir ici. »

Cela toucha les Russes. Ils tinrent ferme, emportèrent leur vieux général, et malgré leurs pertes énormes, ils franchirent ces défilés terribles et se retirèrent pas à pas.

CAMPAGNE DE MAI iSOO. — PASSAGE DU GRAND SAINT-BERNARD. FAMINE DE GÈNES. — MASSËNA ABANDONNÉ.

Bonaparte pensait, et avec assez de vraisemblance, qu'un gouvernement enlevé par surprise ne pouvait être gardé que par des surprises continuelles, en tenant la France dans cet état de demi-rêve où, voyant des choses naturelles, sans en bien voir les causes, on se dit : a Je ne comprends pas. »

Ce faiseur de miracles, issu de la superstition d'une Corse, pleine de bonne aventure, en resta là toute sa vie, fidèle à son génie de grand faiseur de tours, et terrible à tous ceux qui y regardaient de trop près.

Il y parut en Brumaire, où, malgré l'argent de M. CoUot, les vanteries grotesques de celui qui se disait suivi c< du dieu de la guerre et de la foi-

CAMPAGNE DE HAT iSOO. 25

tune, » parurent celles d'un saltimbanque maladroit.

Ajoutez l'instant ridicule d'un accès de faiblesse qui le mit dans les bras de ses grenadiers, — scène amusante dans ce foudre de guerre, — que Frotté prit pour la gravure sanglante qu'il paya de sa vie.

Tout cela rendait nécessaire que le héros se relevât par un miracle, une guerre, une bataille heureuse et solennelle qui pour longtemps saisit tous les esprits.

L'occasion ne s'en présentait que trop. Les Anglais, à qui nos royalistes avaient donné tant de fausses espérances sur Bonaparte, se voyant trompés, avaient fait un grand effort d'argent, couvraient la mer de vaisseaux, croyant déjà tenir Gênes, Toulon, Marseille. D'autre part, le monde du Danube, le monde austro-hongrois, extravasé en Italie, serrait Gênes et déjà le Var. Si Gênes était lâchée par nous, la Provence et le Rhône bientôt étaient envjihis. La panique était grande dans tout notre Midi parmi les patriotes, les acquéreurs de biens nationaux, pour qui l'invasion eût été le signal d'un massacre. Ils regardaient vers Gênes, où Masséna, avec dix-huit mille hommes, tenait de sa main héroïque, obstinée, l'ancre de salut de la France. S'il lâchait, tout était fini...

On le connaissait bien, du reste, et, quoi que Bo-

naparte eût fait pour le déshonorer en 98, et Teût joué misérablement en brumaire (99), on pensait qu'il tiendrait à Gênes tant qu'il pourrait donner au soldat un morceau de pain.

Ainsi le grand espoir de celui qui venait de tuer la république était dans le héros républicain, et deux hommes qui avaient aussi à se plaindre de lui : Moreau, Carnot.

Moreau, qu'il avait avili, le constituant en Brumaire geôlier du Directoire,

Carnot, son protecteur, envers qui il se montra si ingrat en Fructidor. Carnot se laissa faire ministre de la guerre ^ Et il fit plus : il alla trouver Moreau à

^ Pour au^enter Teffet du miracle qu'on préparait à Bonaparte, on suppose d'abord un miracle préalable, celui d*organiser sur-le-champ une grande armée. Il faut se rappeler que, six mois auparavant, Hasséna et Brune avaient frappé les deux grands coups sur la vaillante et fanatique armée russe, sur l'armée anglaise si exercée. Où donc étaient tous les vainqueurs? < Les soldats, dit-on, étaient sans armes, sans habits, sans approvisionnements... » En vingt jours, Carnot rétablit tout.

Sans doute Berlhier, excellent secrétaire pour une tolonté absolue, mais mauvais et prodigue administrateur, avait pu, depuis le 18 brumaiie, désorganiser ces armées victorieuses. Carnot fut habile pour refaire en vingt jours ce qu'on appelait Varmée de réserve, une force de cinquante mille hommes, qui, venue de Hollande, de Vendée, de Paris, se réunit sans bruit à Dijon et en Suisse, et que les Autrichiens croyaient devoir se diviser entre l'armée d'Allemagne et celles d'Italie, entre Moreau et Hassana.

Tout récemment Bonaparte avait dit dans sa Constitution que les consuls jie sortiraient pas du territoire de la république, voulant faire croire que lui Bonaparte resterait à Paris, et sans doute ne ferait plUs la guerre. Varmée de réserve fut nominalement sous Berthicr.

Il lui fallait un grand succès qui l'excusât après Brumaire, et il avait dit : « Il faut risquer le tout pour le tout. »

Jamais les coalisés n'avaient eu plus d'espérance. Nos royalistes, joués

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Farinée d'Allemagne, obtint de lui que, au milieu de ses succès, il risquât de les interrompre en pré* tant dix-huit mille hommes à l'armée d'Italie. Ainsi Carnot, ainsi Moreau, assez faibles républicains, aimaient tellement la France, qu'ils étaient prêts à lui faire les plus grands sacrifices.

Sans ces dix-huit mille hommes et celui qui les conduisait, Lecourbe, le principal héros du Saint- Gothard en 99, le plan audacieux de Bonaparte eût été impossible.

Ce n'était pas moins que de passer tous les cols des Alpes, surtout le Saint-Bernard, m un instant, et de tomber sur la droite des Autrichiens, surpris, tout occupés de Gènes et de l'invasion projetée de la France.

De telles surprises, qu'on peut espérer avec de fort petits nombres, étaient-elles possibles avec les soixante mille hommes que Carnot lui forma en vingt jours, et qui se trouvèrent à Dijon, à Lausanne, sous le nom fallacieux à'armée de réserve, piège grossier qui pourtant trompa les Autrichiens ? Tant la passion nous rend sourds et aveugles 1 Ils ne pensaient qu'à Gênes, à Marseille, à la France.

par Bonaparte dans la surprise de Brumaire, qu'ils avaient crue naïvement faite pour eux, et, d'autre part, comprimés en Vendée, en revanche se croyaient sûrs du Rhône, de Marseille, et, voyant les Autrichiens déjà en Provence et sur le Var, auraient livré Toulon pour la seconde fois. Les flottes anglaises tenaient toute la mer. L'obstacle unique, le grand poste qui les arrêtait, était la seule ville de Gênes, défendue par Hasséna avec sa (petite armée. Toute la pensée de TEurope était Gènes, entourée d'une mer d'ennemis.

n FRANGE. — ITALIE. — RUSSIE.

Bonaparte, de son côté, rêvait la conquête de Tlta* lie. Il se souvenait de Teflet merveilleux qu'avait eu à Paris la campagne du Tyrol en 96, où il traversa les Alpes orientales et où le rapide succès de Masséna le mit presque aux portes de Vienne. Cette fois, il se proposait un plan plus hasardeux : traverser les grandes Alpes de TOccident, sans que Vennemi s'en doutât j tomber sur lui, pendant qu'il regardait Gênes et la Provence.

Ce plan supposait dans Mêlas une obstination prodigieusement aveugle à prendre Gfênes, et son obéissance illimitée aux Anglais, qui, payant la guerre et voulant Gênes à tout prix, le tiendraient là, et, à tout bruit entendu du côté des Alpes, lui diraient toujours : « Ce n'est rien. »

Le plan de Bonaparte, vraiment beau, poétique, supposait des choses compliquées, improbables.

Une surtout : que celte armée, jeune en grande partie, se trouverait au niveau de celles d'Italie et d'Egypte pour faire des miracles d'aclivité guerrière et de dextérité en chose si nouvelle, et contre un ennemi nouveau et formidable : les Alpes!

Eh bien, cela se fit. L'autre miracle, la prudence du général à prévoir tant de choses, ne se trouva pas au même degré.

Lorsque l'armée commençait à passer, et que Bonaparte, encore en Suisse, à Martigny, en attendait nouvelles, on lui dit qu'on ne passait pas. Sur le

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