‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 9 sur 88 · CAMPAGNE DE MAI · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE MAI

versant italien , un fort défendait le passage. Il en est ainsi sur toutes les roules du Piémont. Elles sont toutes célèbres par les efforts qu'ont faits jadis nos armées pour les prendre. Ce fort, celui de Bard, avait été mal reconnu. Bonaparte finit par y aller lui-même, mit une batterie sur une hauteur qui était en face, ce qui avança peu^car le fort tint encore plusieurs jours. On passa sous son feu, mais rapidement, en garnissant de paille les roues des caissons et des lourdes voitures.

Donc, on se trouva en Piémont, et sur la roule pour aller secourir Masséna. Il avait promis de tenir dans Gênes jusqu'au 24 mai. Il tint dix jours de plus, sans vivres, dans une horrible détresse, et, par sa persistance, sauva Bonaparte en retenant les Autrichiens, qui, autrement, auraient été à temps de recevoir nos Français divisés, et de les sabrer, corps par corps, à chaque débouché des Alpes. Car les uns arrivaient par le Simplon, d'autres par le Gothard, etc.

Bonaparte, en Piémont, et ayant couché à Ivrée, était obligé d'aviser s'il tournerait à droite ou à gauche. L'humanité, la reconnaissance, le patriotisme, lui conseillaient la droite pour sauver Masséna et Gênes, la Provence, la France peut-être. Car qu'eûtil fait si Mêlas, déjà maître du Yar, eût suivi nos émigrés qui l'introduisaient en Provence? Mêlas eût été fort aisément à Marseille et à Lyon.

Quelle était pendant tout cela la position de Masséna? Horrible. On avait mangé tout, chevaux, chiens, chats et rats. Les soldats, se voyant abandonnés de la France, désespéraient, et, ne pouvant plus se tenir debout, avaient obtenu de s'asseoir par terre pour faire leur faction. Pauvres Français ! ils mouraient en silence.

Il n'en était pas de même des Génois. Ce peuple criard, nerveux, convulsif, presque épileptique, ne mourait qu'avec un bruyant désespoir. 11 fallait pour y résister un homme du pays, un homme de caillou, tel que Masséna.

Une si grande ville n'est pas, comme un fort, une garnison qu'on peut comprimer. Des scènes terribles avaient lieu. Ces Italiens avaient des morts théâtrales et tragiques sur le passage et sous les pieds de Masséna. Ils arrivaient parfois en processions de cinquante mille âmes. Une fois, il y en eut une, effroyable par la quantité des affamés qui se traînaient, et des quasi-squelettes qui arrivaient, effrayants de maigreur, faisaient claquer leurs os. Cependant à la tête il y avait un gros capucin criant : c< Seigneur général,» ayez pitié de la povera gentel » Masséna vit très-bien que le père était Autrichien. D'abord il le regardait de l'air qu'ont les torrents de Gênes, gris, mornes, impitoyables...

Puis, le regardant mieux, il lui dit, du ton caverneux d'un estomac profond et profondément vide :

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