CHAPITRE IV
Dans la seconde moitié du second siècle et pendant tout le troisième, la doctrine du Verbe incarné gagne toujours en popularité, au point qu'elle arrive à la fin du troisième à l'état de doctrine officielle, de dogme ecclésiastique. L'Église, croissant continuellement en nombre et en puissance, cherche
à s'organiser de manière à se donner une forme extérieure qui réponde au besoin d'unilé à tout prix dont elle est travaillée et à garantir cette unité extérieure par celle de la doctrine partout professée. Car elle a beau revendiquer son indépendance vis-à-Tis de Tempire, l'unité impériale lui impose^ la fascine, et Ton dirait qu'elle pressent le jour où l'empire et elle ne feront plus qu'un. La constitution oligarchique de l'épiscopat^ nanti désormais des droits que possédait auparavant la démocratie chrétienne, et la fixation de plus en plus rigoureuse de la doctrine tenue pour seule divine et légitime sont les fruits de cette double tendance. Ainsi se forme le premier catholicisme, qui n'est pas encore romain, qui même serait {^utôt grec, eu ce sens que le centre de gravité, la vie active, les grands mouvements et les grands écrivains de l'Église sont en Orient plutôt qu'en Occident, mais qui est déjà impérial de tendance en attendant l'heure où il le sera de fait.
Par là aussi s'accomplit une première modification fort grave du christianisme. Religion de la conscience et du cœur dans la pensée de son fondateur, posant à l'origine pour condition unique de la communion avec Dieu des sentiments, des dispositions spirituelles qui peuvent s'associer avec des croyances bien diverses, le christianisme devient insensiblement une orthodoxie, une religion dans laquelle la question de croyance prime toutes les autres. Professer la vérité sera désormais plus essentiel encore que pratiquer la sainteté : car, au point de vue orthodoxe, le péché est rémissible, l'erreur ne l'est pas. En conséquence, l'Église se croit appelée avant tout à présenter aux fidèles la doctine vraie, la « doctrine du salut » en dehors de laquelle il n'y a que perdition. Ce sont les évêques, encore égaux entre eux, quoique soumis aux influ^ces des sièges les plus importants, qui décideront désormais ce qu'il faut croire ou ne pas croire som peine d*anathèmê! L'opposition des Montanistes, illuminés austères
5& FORfilATIO!^ OU DOGME.
qui préfèrent s'en rapporter aux inspirations individuelles de leurs extatiques plulôt qu'au nombre des évê()ue8, va toujours en s'affaiblissant. Dès avant le milieu duiii^ siècle, Fhistoire n'a plus à en tenir compte.
Il est clair que cet amour de la vérité dogmatique dont la possession passe pour indispensable au salut, s'arrange à merveille de la doctrine du Verbe qui devient la doctrine épiscocopale, ecclésiastique, par excellence. UÉglise est désormais la grande institution dépositaire de la vérité étemelle. Ses évéques, chargés seuls de la dispenser, sont aux yeux de la masse chrétienne les conservateurs en titre de la tradition apostolique. Cette tradition à son tour est censée ne contenir que les révélations faites à ses apôtres par le grand révélateur, le grand Logos, ce Verbe divin qui seul connaît Dieu d'assez près pour dévoiler aux hommes avec autorité les mystères du monde céleste (1 ). Les choses semblent donc organisées do manière que la vérité, rien que la vérité, toute la vérité descende du ciel sur la terre par le canal de l'Église, autrement dit de l'épiscopat. Il est permis de douter que la théorie du Verbe fût devenue aussi promptement chère à la chrétienté si celle-ci était restée fidèle au christianisme de Jésus ou bien si dès lors elle eût été, comme elle le devint par la Suite, une institution foncièrement sacerdotale. Dans le premier cas la sainteté humaine de Jésus, dans le second sa dignité comme sacrificateur ou rédempteur eussent attiré de préférence l'intérêt des fidèles et les investigations des docteurs. Le tour que prirent les choses fit que la qualité, le droit absolu de Jésus comme révélateur absorba la pensée chrétienne et détermina le cours des idées sur sa personne (2).
(1) Comp. Jean, vi, 46.
(2) Si Ton demande la cause plus profonde encore qA Jeta ainsi l'Église dans Torthodoxie, je pense qu*il faut la chercher dans sa lutte permanente contre la société païenne en face de laquelle^ dès le début,
La forme incomplète et à bien des égards encore 1res- ¥agu,e de la théorie du Yeri)e telle que Justin Martyr et le quatrième évangéliste Tavalent présentée, réclamait, en raison même de la faveur qui s'attachait toujours plus à son principe essentiel, des explications et des développements plus amples. Ce ne fut pas Tœuvre d*un jour. Dans la sejconde moitié du second siècle, des écrivains tels que Tatien, auditeur exalté de Justin, Athéuagore qui prend la défense du christianisme devant Marc^Aurèle, Théophile d'Antiochc (170-180), prêchent cette doctrine avec des ondulations de pensée et d'expression qui prouvent combien elle est encore peu fixée. Arrêtons-nous plutôt sur les trois écrivains qui, à la fia du second siècle et au commencement du troi- -sième, commandent avec le plus d'autorité la direction de la pensée chrétienne, Irénée, évêque de Lyon, TertuUien, le fougueux presbytre de Garthage, Clément d'Alexandrie.
Irénée, très-prévenu contre le gnosticisme, amoureux avant tout de l'unité ecclésiastique, timide au suprême degré dès qu'il s'agit de spéculation religieuse, Irénée contribua beaucaap par ses écrits et son influence à imprimer à la fameuse doctrine le cachet orthodoxe, mais non pas à l'éclaircir ni à la compléter. Les écrivains antérieurs regardaient le Verbe comme émané du Père à un certain moment de la durée. Irénée trouve cette assertion trop hardie, l'expression émaner trop gnostique. Il aime mieux se taire, ne rien formuler sur le moment où le Verbe est devenu extérieur ou personnel d'intérieur, de non émis qu'il était auparavant (1). Par contre^ la distinction personnelle entre le Père et le Fils
elle représenta la vérité rationnelle opposée à la superstition séculaire. De là une tendance intellectualiste prépondérante. On peut observer une même marche des choses dans l'attitude orthodoxe que prit si vite l'Église protestante en lutte avec la religion du moyen âge. (i)Adv,Har.yU,28.
s'efface (ellemenl chez lui que par moments on ne l'aperçoit plus. Dire avec lui que le Fils est « le visible » du Père et le l'ère v Tinvisible » du Fils (1), c'est à peu près nier la personnalité de Tun el de l'autre pour les réduire à deux modes ou faces du même Dieu. C'est une impression analogue qu'on relire de la comparaison, fréquente chez lui, qui assimile le Fils et le Saint Esprit aux « deux mains » de Dieu (2). Gela fait penser, non à deux êtres personnels, mais à des organes inconscients par eux-mêmes. La théologie d'Irénée risque ainsi de tomber dans l'écueil de l'unilarisme sabellien dont nous parlerons bientôt : d'autant plus que, dans ses vues sur la rédemption, il insiste fort sur l'idée que la nature humaine, souillée par et depuis Adam, a dû, pour être sauvée, se présenter pure et sainte à Dieu dans la personne de son second chef, le Christ. Le Fils de Dieu, dit-il, est devenu homme afin que l'homme devienne fils de Dieu (3). Il y aurait donc virtuellement unité de nature entre l'homme et le Verbe. Pourtant la nature humaine, même réalisant toute la perfection dont elle est capable, souffre de misères inconciliables avec la nature divine. Irénée le sent si bien (III, 19, 3) qu'il sépare l'homme Jésus du Verbe incarné en lui au point de dire que le Verbe se reposait (^^u^^aCovroç toû Aoyou), tandis que Jésus était tenté, crucifié et mourait. Qu'est-ce donc pour Irénée que la personne historique de Jésus et sur quelle pente glissante son orthodoxie n'est-elle pas entraînée ! Mais il faut éviter d'appliquer la mesure d'une inierprétalion rigoureuse à un auteur qui fait en quelque sorte profession de rester dans le vague.
(4) Adv, Hœr,, iv, 6, 6.
(2) Ibid., IV, Prœf. ; 4 ; 20, 1 e/ alias.
(3) Ihid., m, 10, 2 ; 19, 1 et alias.
G^est d'une tout autre humeur que Terlullien, qui le suit de près, se montre animé. Pour celui-là, rien d*obscur, rien de difiBcile, rien qui ne s'arrange à merveille dans la théorie du Verbe incarné. On dirait, tant il est sûr de son fait, qu'il a été admis à contempler la manière dont la divinité procède vis-à-vis d'elle-même et du monde. Son génie très-matérialiste fait qu'il n'éprouve aucune gêne à l'idée qu'à un certain moment, Dieu est devenu père par une sorte d'éjaculation de sa substance éternelle (1). Fuit tempus cum et délie tum et filius non fuit, quod judicem et qui patrem Dominum faceret, <« il fut un temps où il n'y avait tt ni péché ni fils qui fît du Seigneur un juge ou un père », dit-il crûment à Hermogène (ch. m), qui fondait sa doctrine de l'éternité du monde sur celle de l'immutabilité de Dieu. C'est précisément la formule qui sera plus tard celle de Tarianisme. D'autre part, avec Tertullien, la doctrine du Verbe rompt avec le dualisme dont elle était entachée sous sa forme première. Ce n'est pas d'une matière préexistante que l'action divine forme les êtres. Tertullien sait aussi à quel moment précis la génération du Verbe a eu lieu : c'est juste au moment où Dieu prononça le Fiat lux de la Genèse (2). En apparaissant aux patriarches, en inspirant les prophètes, le Fils s'est habitué à vivre avec les hommes (3), et comme il est un dieu inférieur, l'Ancien Testament peut sans inconvénient lui attribuer ces anthropomorphismes dans lesquels une raison difficile aurait de la peine à recon-
(1) Voyez sur Tensemble des idées de Tertullien rarticle intitulé Tertullien et le Montantsme, dans la Revue des deux mondes du i'' novembre 1864.
{2)Adv. Prax,,7,
(3) /ôirf., 16; cette idée assez bizarre se trouve déjà chez Irénée, Àdv, Hcer,yVf, 12, 4,
58 FORMATION bU DOGME.
naître le Père. Celui-ci est, pour ainsi dire, un Dieu de philosophes, à cause de sa perfection absolue (1). Aussi Tertullien applique<t-il indistinctement au Verbe les expressions de fait, de créé, A'engendré, qui ne présentent à ses yeux aucune différence esseulielle de signification (2). Le Fils est selon lui une extension, un rayonnement du Père, une rfmvntio totius (3), et c'est ce dieu inférieur qui, delapsus in virginem quamdam, a pris une chair humaine. Telle est pour lui la corporatio Dei, et à plusieurs reprises il s'exprime comme s'il n'y avait eu en Jésus que le Verbe et un corps humain. Ailleurs au contraire il parle comme si Jésus avait eu aussi une âme humaine. Notons ici que, par sa théorie de l'essence divine d'après laquelle le Saint-Esprit, seconde et dernière projection de Dieu, n'est distinct du Père et du Fils qu'à partir de la Pentecôte, il altère gravement sans s'en apercevoir la tradition évangélique. On dirait que le Verbe s'est conçu lui-même dans le sein de Marie. Toutes ces particularités, l'infériorité fortement accentuée du Fils, sa naissance dans le temps, l'émission toute récente du Saint-Esprit etc. , font de Tertullien un hérétique désespéré du point de vue de l'orthodoxie ultérieure; mais il n'en ouvre pas moins la voie à celle-ci en insistant beaucoup plus qu'on ne l'avait fait avant lui sur l'identité de substance du Père et du Fils. Celui-ci, dit-il, est lumière issue de lumière, lumen de lumine, et cette comparaison, qui doit sa valeur dogmatique à l'ignorance des anciens au sujet de la transmission indéfinie de la lumière, finira par être consacrée dans l'Église.
 un autre point de vue encore Tertullien est un des
(1) Ut ita dixerim, philosophorum Deus, Adv. Marc, il, 27.
(2) Filios facimus, licet generemus^ dit-il à Hermogène, 32.
(3) Adv. Prax,^ 9.
LE DITHÉISME BT LA PROTESTATION UNITAIRE. 59
ancêtres de l'orthodoxie des conciles. Le premier il enseigne m extenso une ^rmiVe divine. Les chrétiens, depuis le commencement du second siècle, se servaient d*une trilogie caractéristiqae, celle du Père créateur, du Fils fondateur du royaume de Dieu, du Saint-Esprit agent de Dieu pour le salut des hommes (1). Mais rien encore de fixé, rien de dogmatique n'était encore impliqué par ces trois termes susceptibles de tant de définitions. En Orient, à la fin du second siècle, Théophile d'Anlioche introduit dans la terminologie ecclésiastique l'expression de triade (rpeSç), qui fut plus tard l'équivalent grec du mot latin trinitas sans en rendre pourtant toute l'énergie. C'est TerluUien qui crée le mot de trinité pour désigner son Dieu triple quant aux personnes qui le composent et uyi par la substance ainsi que par la supériorité absolue du premier terme de la série, c'est-à-dire du Père. On sait la place de premier rang que la Trinité, entendue il est vrai tout autrement, prit plus tard dans la croyance chrétienne. Mais à l'époque où nous sommes, nous devons nous borner à marquer la naissance du mot, le germe de l'idée. La chrétienté s'en occupe encore très-peu. Le troisième terme, le Saint-Esprit, n'est l'objet d'aucune controverse. Les uns le tiennent pour une personne, les autres pour l'action exercée par Dieu sur les âmes. Le mot grec pneûma, avec son sens de souffle et son genre neutre, favorise cette dernière acception, tandis que la propension païenne à muLipiier les personnes divines favoriserait plutôt la première. Mais il faut attendre jusqu'à la fin du IV® siècle pour que la question de la personnalité du
(1) Celle trilogie apparaît pour la première fois comme formule du baplôme à la fin de l'évangile de Matthieu, xxviii, 19. Sa signification première est donc déterminée par le contenu du livre qui la présente le premier.
Saint-Esprit et de son rapport avec le Père et le Fils, en6n nettement posée, soit tranchée par l'Église.
Maisce n*estni en Afrique ni en Occident que la doctrine trinitaire devait recevoir ses compléments. Alexandrie, patrie du philonisme et du néoplatonisme, était naturellement destinée à servir d'atelier central à Télaboration du dogme de la divinité de Jésus-Christ. Cette ville vit fleurir depuis la fin du il*' siècle jusqu'à la fin du m'' une école de théologie transcendante, plus tard bien suspecte aux yeux des méticuleux conservateurs de la doctrine ecclésiastique, mais qui n'en a pas moins été le véritable berceau de l'orthodoxie. C'est encore la tendance platonicienne qui présida aux spéculations religieuses de Clément, d'Origènc et de Denys, c'est la théorie du Verbe, née dans leur cité, qui fut le cadre immuable de leur théologie (1).
Clément, qui fleurit sur la limite des deux siècles, ne le céda à aucun platonicien dans la disposition à sublimer l'idée de Dieu au point ([u'elle finit par tomber dans l'abstraction pure et vide. C'est pourquoi Clément tient fort à la doctrine du Verbe qui lui offre un Dieu imparfait, mais dont on peut parler, qu'on peut comprendre. D'autre part, son Verbe est si haut placé qu'il ne sait trop comment concilier son caractère auguste avec les réalités de l'histoire évangélique. Une grande obscurité plane sur ses vues relatives à la personne historique du Christ. Parfois on dirait qu'il donne en plein dans le docétisme. Il prétend, par exemple, que
(1) Cette école se développa parallèlement à l'école néo-platonicienne de Plotin, de Porphyre, de Jamblique (200-300)^ laquelle eut aussi sa triade^ VUrij la Pensée, VAme, Mais s*il est certain d'avance que les deux écoles-sœurs ne purent exister à côté l'une de Tautre sans influer l'une sur l'autre, on voit par tout ce qui précède qu'on a tort de regarder la Trinité chrétienne comme un emprunt pur et simple au néo-platonisme du iii« siècle.
LE DITHÉISME ET LA PROTESTATION UNITAIRE. 6f
si Jésus mangeait et buvait, c'était par condescendauce pour les liommes, et qu*en réalité son corps se maintenait par une force surnaturelle (1). Ailleurs il émet l'opinion que, pendant les heures de sa passion, le Sauveur n'éprouva aucune souffrance. Quandon pense que Clément d'Alexandrie fait aujourd'hui partie des saints canonisés, il faut avouer que l'orthodoxie a singulièrement changé de nature depuis le m** siècle.
Son influence n'en fut pas moins très-puissante pour la propagation de la doctrine du Verbe. Mais son illustre disciple, Origène, ût plus encore dans le même sens. Origène est le plus grand nom de TÉglise du uV siècle. Le premier il exposa tout un vaste système de théologie appuyé sur une érudition rare à celte époque, singulièrement hardi et très-original. Mais telle était l'impulsion qui dominait le cours des idées chrétiennes, bien qu'Origène ait eu de trèsnombreux disciples prêts à jurer sur la parole du maître, il ne resta de son système que les fragments qui rentraient dans l'analogie de la tendance ecclésiastique orthodoxe.
C'est ainsi qu'il contribua à la formation de l'orthodoxie future en enseignant avecu ne fermeté inconnue avant lui que le Verbe ou le Fils est étemel. Il est vrai que, dans son système, il insistait beaucoup sur l'immutabilité de Dieu. La création, les âmes^ étaient selon lui éternelles aussi, de sorte que cette éternité dévolue au Verbe ne le séparait pas spécifiquement des autres créatures. Origène ne reléguait pas autant que Clément l'idée de Dieu dans l'abstraction pure. Aussi répugnait-il à penser que le Père et le Fils fussent de la même substance (2), l'un étant absolument parfait, le second n'ayant qu'une perfection acquise et contingente et ne devant son être qu'à un acte de la volonté du
(1) Strom.y VI, 9.
(2) In JoA., XX, 16.
Père (1). L'iafériorité du Fils relativement au Père est donc chez lui très-nettement énoncée^ et son unité avec Dieu ramenée à Funité morale (2).
Dans ce même système Jésus était homme, éternel sans doute, mais semblable à nous par sa nature. La grande différence était que, dans la période céleste, antérieure à son apparition sur la terre, sa volonté toujours bonne l'avait tellement uni au Verbe divin qu'il en était tout pénétré et ne faisait plus qu'un avec lui (3). Le point très-faible du système était que, les âmes préexistantes n'étant devenues humaines, renfermées dans un corps, qu'en conséquence d'une chute morale, on ne comprenait plus du tout comment l'âme parfaitement sainte de Jésus avait pu s'incarner. Origèue tâchait, mais en vain, de se tirer d'embarras en alléguant que le corps de Jésus était en réalité bien plus parfait, plus céleste, que les nôtres. Celte perfection éthérée n'avait pu être aperçue que momentanément, par quelques âmes d'élite , par exemple lors de la transGguratiou ; mais alors, pouvait-on lui répliquer, était-ce un véritable corps humain et ne sommes-nous pas sur la grande route du docétisme ?
Par le fond de sa pensée Origène est un unitaire. En définitive, ses vues reviennent à ceci que Jésus estl'un de nous uni à la Divinité de la manière la plus étroite par sa sublimité morale. Mais il reporte dans les régions célestes le point de vue que l'unitarisme ordinaire applique à la vie terrestre de Jésus. Ce côté passablement fantastique de son système, ces idées si contraires à l'orthodoxie ultérieure, et qui, jointes à sa doctrine favorite d'une réunion finale de toutes les créatures en Dieu, firent condamner plus tard ses écrits et sa
(1) De Princip.f i, 2, 6.
(2) Contra Cels., vui, 12.
(3) DePrincip*, ii, 6, 3 ; c. Cels,^ m, 41.
mémoire, n'influèrent que passagèrement sur la constitution du dogme ecclésiastique. Au contraire la grande place qu'Origène assignait au Verbe comme révélateur de la vérité chez les Hébreux et les grands philosophes de Tantiquilé, l'éternité qu'il lui reconnaissait , tout cela fit plus que jamais partie intégrante de la doctrine ecclésiastique en voie de formation.
£n Orient et en Occident, la doctrine du Verbe et sou application à la personne de Jésus étaient donc adoptées avec de grandes différences de détail par d'influents docteurs. Cependant on aurait tort de croire que ce fût sans résistance de la part de chrétiens, nombreux aussi, qui s'effrayaient de voir l'Église abandonner le principe du monothéisme rigide qu'elle professait d'un commun accord avec le judaïsme, que Jésus avait si éoergiqnement maintenu et pour lequel tant de chrétiens, atrocement persécutés par un polythéisme absurde, avaient versé leur sang martyr. Celte doctrine d'un dieu de second ordre, incarné en Jésus, leur paraissait, non sans motifs, dégénérer en un véritable dithéisme. Les partisans du Verbe avaient beau protester contre cette accusation, invoquer la suprématie du Père, ou l'unité d'essence entre le Fils et le Père, ou leur unité morale d'intention et de volonté, leurs adversaires ne manquaient pas de raisons pour répondre que ces considérations ne résolvaient nullement la difficulté. Le polythéisme ne pouvait-il pas aux mêmes conditions réclamer, lui aussi, l'honneur d'être monothéiste? N'avaitil pas son Dieu suprême, ses dieux possédant en commun la nature divine et obéissant nécessairement à leur chef? L'unitarisme, au iV et au m'' siècle, fut un élément trèssérieux de l'Ëgh'se chrétienne. Il eut son mot d'ordre, la monarchie, et, d'après TertuUien (1), il put se flatter
(1) Àdv. Prax,, 10.
d'exprimer les sentimeiils de la majorité de son temps. Monarckiam tenemus, « nous tenons pour la monarchie », (lisaient fièrement les unitaires occidentaux, qui aimaient à semer de mots grecs leur langage religieux. Terlullien se moque de leur prononciation, qui souffrait probablement de la maladresse avec laquelle ils articulaient le ch aspiré du terme grec. C'est pourqoi, voulant opposer du grec à du grec, il propose la singulière expression d'économie (ctx9vo/ji(a) on distribution de TÊlre divin qui, du Père, se projette successivement dans le Fils et dans le Saint- Esprit (1). Cela ne paraît pas avoir persuadé la gloriosissima multitudo qui avait fait de la monarchie divine son étendard de prédilection.
Il faut toutefois ajouter que Tunitarisme eut trop souvent le malheur de se présenter sous des formes ou surannées ou grossières, qui ne pouvaientlerccommander ni aux penseurs ni aux nombreux chrétiens qui, sans se piquer de philosophie, étaient sensibles à Tattrait d'une doctrine large et élevée.
Ainsi le vieil unitarismejudaeo-chrétien, cette orthodoxie des premiers jours, emprisonné dans les observances judaïques, resta confiné chez les descendans des juifs convertis en Palestine, en Syrie et dans la Décapole. Incapables de s'élargir, tandis que l'Église universelle se transformait de manière à marcher au-devant de ses glorieuses destinées, ces communautés, si intéressantes par leur origine, tombaient tout doucement dans le ridicule à force d'étroitesses et de
(1) L'amour du g^rec fit évidemment queTertuUien ne se servit pas du latin Jispositio qui eût beaucoup mieux valu comme terme abstrait. Et puisqu'il fallait parler grec, je soupçonne fort Tertullien de n'avoir pas choisi le mot diat/iésts, parce que ce mot, à cause du th, aspirée qui devait se prononcer un peu comme le th anglais, n'était pas plus familier aux bouche latines que le ch du mot favori des unitaires. Le mot proposé par Tertullien n'a pas fait fortune.
superstition. A leur tour, elles devenaient hérétiques , séparées de l'ensemble de la chrétienté, c'est-à-dire qu'elles restaient ce qu'elles avaient toujours été, quand tout changeait autour d'elles. Le nom primitivement donné par les Juifs aux disciples de Jésus, le nom de Nazaréens, les distinguait toujours. Eux-mêmes s'appelaient de préférence les EbioniteSy c'est-à-dire \çs pauvres (1), et plus d'un écrivain, s'inspirant du préjugé vulgaire que tout écart des saines doctrines provient d'une révolte individuelle, oubliant que ce nom avait parfois été un nom générique donné à tous les chrétiens, leur avait déjà forgé un fondateur, un hérésiarque, du nom d'Ébion, qui n'exista jamais que dans l'imagination des Pères catholiques. La seule chose qui donne lieu de regretter la perte à peu près totale de leur littérature spéciale, c'est qu'ils ont dû posséder des documents fort curieux sur les premiers jours du christianisme et que des travaux remarquables de traduction et d'explication de l'Ancien Testament^ se sont accomplis dans leur sein. Théodotion, Symmaque, Aquilas, auteurs de versions réputées des Livres saints, faisaient partie de l'Église judaîsante. Ils savaient tirer avantage, dans leurs controverses, de leur connaissance des textes originaux. Par exemple, au grand scandale de Justin Martyr et des docteurs chrétiens qui ne savaient pas l'hébreu, ils avaient corrigé la traduction inexacte des Lxx au passage d'Ésaïe, vu, iU^ et montré avec toute raison que là où l'on croyait voir la prédiction de la naissance miraculeuse du fils d'une vierge, le prophète n'avait parlé que de la prochaine délivrance d'une jeune femme. Cependant il y avait des judaeo-chrétiens qui, tel que notre premier évangéliste canonique, admettaient sans difficulté la naissance mira-
(1) De l'hébreu Ébiém'm, par allusion^ sans doute, à la pauvreté préconisée Mattl)., v, 3. Comp. flusèbe. Hist. Ecoles,, m, 27.
caleuse àe Jésus, mais ne voulaient pas entendre parler de sa préexistence. On réserva de préférence le nom de Nazaréens à ces Ébionites modérés qui s'éloignaient un peu moins que les autres du reste de la chrétienté. Mais leur influence, aux uns comme aux autres, fut complètement nulle. On leur reprocha de penser du Christ Trrcop^caç xac ra7rc<vco?, pauvrement et mesquinement ^ et toul fut dit. Leur genre d'unitarisme ne fit pas plus de prosélytes que leur obstination à regarder l'apôtre Paul comme un impie et un apostat Entamés peu à peu par la grande Église ou par des tendances gnostiques sans avenir elles-mêmes, ces chrétiens de la première ma^nière disparurent au vu® siècle sans qu'on, s'en aperçût.
D'autres doctrines unitaires remuèrent plus profondément la chrétienté. Le même esprit quelque peu païen qui pous^ sait de nombreux chrétiens à préconiser la doctrine du Verbe personnel et à l'identifier avec la personne de Jésus, conduisit beaucoup d'autres à enseigner que Jésus était purement et simplement Dieu dans un corps humain, et qu'il n'y avait pas lieu d'établir une distinction personnelle entre le Père et le Fils. Si le monothéisme était sauf, ni la spiritualité ni la perfec^n de l'Être divin ne l'étaient. Il fallait admettre que le Père avait été tenté, avait souffert, était mort, et de là le nom de patripassianisme donné à cette doctrine. L'un de ses plus célèbres représentants, Praxéas, envoyé à- Rqme par i'épiscopat asiatique vers la fin du ii* siècle pour dénoncer à l'évoque romain le vrai caractère des mouvements montanistes, fut très-bien accueilli, para!t-il, dans la ville éternelle : ce qui indigna Tertullien et lui inspira l'un de ses plus virulents pamphlets. Il est même permis de croire que le fou gueux montaniste africain a quelque peu dénaturé la doctrine de Praxéas. A plus d'un indice, on peut supposer que celui-ci était moins un patripassien qu'un aloge^ c'est-à-dire un adhérent de cette tendance fort peu connue, qui sendde avoir
combattu pendant assez longtemps en Asie Mineure l'autorité du quatrième évangile et la théorie philonienne du Logos. Le plus probable serait donc que, comme cet Hermas dont nous avons parlé plus haut, Praxéas maintenait la vieille christologie d'après laquelle le Fils étaitThomme Jésus pleinement inspiré, possédé, si Ton ose ainsi dire, par l'esprit de Dieu. Gomme elle désignait grossièrement l'humanité de Jésus par les expressions de corps ou de chair ^ des adversaires passionnés pouvaient aisément croire, de même que des partisans peu éclairés, qu'elle renfermait dans le corps du Christ le Dieu créateur en personne et le soumettait ainsi à toutes les misères humaines. Ce point de vue s'explique surtout quand on songe à la fréquence de l'état extatique au sein des Églises des deux premiers siècles : la possession du sujet par l'esprit divin semblait supprimer la conscience personnelle distincte, et il ne restait plus qu'un corps humain servant d'organe à Dieu.
Telle fut, s'il faut en croire l'auteur d'un curieux livre sur les hérésies découvert il y a quelques années et connu sous le nom de Philosophoumena d'Hippolyte, telle fut la doctrine d'un évéque de Rome, Galliste (218-223), qui dut à ses opinions unitaires et à ses principes relâchés d'être porté sur la chaire épiscopale par un parti nombreux et influent. Il parait, d'après ce livre, qu'à Rome la tendance unitaire était encore très-forte au commencement du iii* siècle. L'évêque Zéphyrin, prédécesseur de Galliste, était un patripasêien du genre naïf, qui avait horreur du ditbéisme et qui, de peur d'y tomber, ne voulait connaître, disait-il, « qu'un seul Dieu, Jésus-Christ, un seul Dieu qui est né et qui a souffert «. Galliste, plus subtil, disait que le Père et le Fils sont deux modes, deux manières d'être d'un seul Dieu, d'un seul et même esprit, le Père étant ce Dieu invisible, le Fils ce même Dieu yisible^ de sorte que le Père n'avait pas précisé-
nient pâti, mais qu*il avait compati avec le Fils : distinction vaine, qui en réalité ne signifiait rien (1).
C'étaient des disciples d'un fameux unitaire oriental, Noet de Smyrne, mort vers 230^ qui avaient imbu Calliste de ces idées malsonnantes. Noet paraît avoir penché fortement vers le point de vue spéculatif des manifestations contraires de Têtre identique en soi pour en faire application à la Divinité. C'est ainsi, disait-il, que Dieu peut être à la fois visible et invisible, mortel et immortel, Fils et Père. Il trouva dans Sabellius^ preshytre de Ptolémaïs (250-260), un continuateur qui étendit, acheva son système et lui donna son nom.
Sabellins ne rejetait pas précisément l'idée du Verbe, dont il semble qu'aucun système ne pouvait plus se passer. Seulement il la modifiait de manière à la faire entrer dans sa théorie spéculative sur Tessence divine. Au lieu de voir dans le Verbe une personne divine sortant à un moment donné du sein de Dieu le Père pour servir d'intermédiaire entre celuici et la création, Sabellius le conçut comme un principe de mouvement inlra-divin, poussant l'unité ou la monade à se déployer en triade. Dieu, moyennant le Verbe, devient donc successivement Père, Fils et Saint-Esprit Ces trois noms désignent, non pas trois êtres personnels distincts, mais trois faces ou modes (rpo^wica) delà Divinité, correspondant à autant de périodes de l'histoire. Le Père répond à la période de la loi, le Fils à celle de l'Évangile, l'Esprit à celle de l'Église. i\Jais quand Dieu se révèle comme le Fils, le Père rentre dans la monade; de même quand il se révèle comme Esprit, le Fils est réabsorbé en Dieu (2). Beaucoup d'obscurité plane sur
(1) Qu'il me soit permis de renvoyer ceux qui voudraient en savoir davantag^e sur l'étrange conflit dont Téglise de Rome fut le théâtre au ni® siècle, à mon article intitulé Saint Hippolyte et le pape Calliste, dans la Revue des deux mondes du 15 juin 1865.
(2) Ce résumé du système de Sabellius diffère notablement de ceux que Ton en donne habituellement. L'erreur des Pères et des historiens
la manière dont Sabellius se représentait le rapport de la personne de Jésus avec le mode de l'être divin désigné sous le nom de Fils. La tendance spéculative de son système devait l'amener à peu s'occuper des fails et des personnes et à se concentrer sur les idées générales. En réalité pour lui la vie de Dieu se confondait avec Thistoire du monde et l'homme Jésus ne pouvait être logiquement que la manifestation individuelle de Dieu-Fils, comme l'ensemble des croyances était la manifestation collective de Dieu*£sprit. Une tendance visible au panthéisme caractérise toute cette conception des choses, et ses plus savants adversaires n'ont pas manqué de lui reprocher ses afiBnités avec Heraclite et le Portique. Mais aux yeux de la multitude, le sabellianisme se réduisit le plus souvent à la thèse qui consiste à nier en Dieu la distinction des personnes pour y substituer le modalisme ou les manières d'être, et servit depuis lors de nom générique à toutes les théories sur l'être divin rentrant dans ce genre d'explication. Par exemple, tous les théologiens ou philosophes qui s'imaginent concilier la Trinité avec la raison humaine en comparant les trois personnes divines aux trois qualités de perCy époux et fiis que le même homme peut réunir, ou bien aux trois facultés fondamentales de l'esprit humain, connaissance^ amour, volonté ^ tombent sans le savoir dans l'hérésie dite sabellienne, La Trinité proclame l'existence distincte de trois personnes en un seul Dieu, et non de trois qualités ou facultés appartenant à une seule personne.
Cet unitarisme prenant son point de départ dans l'idée
qui les ont suivis a été de confondre la monade sabellienne, l'unité divine encore indéterminée, avec le Père et comme si c'était le Père qui devînt tantôt Fils et tantôt Saint-Esprit. On doit à TiUustre D' F. G. Baur Télucidation déflnilive de la théorie sabellienne authentique. Gieseler, Kirchengesch., i, p. 298, 4™« édition, offre une excellente caiena des passages des Pères relatifs au sabelli?inisme.
rigoureuse de i*unité de Dieu, susceptible de deux concep* lions, l'une populaire et grossière, l'autre métaphysique, ne fut pas le seul qui essaya de réagir contre le dithéiswe envahissant. Il y eut aussi un unitarisme très-semblable à celui qui se propage de nos jours au sein des Églises protestantes et qui partit plutôt de Thumanité réelle, historique, de Jésus, pour afiSrmer ensuite son union spirituelle avec la Divinité. A la fin du IV siècle, Théodote et Artémon prêchèrent en pleine Église de Rome qu'il fallait s*en tenir au Christ des trois premiers évangiles, h, l'homme Jésus pleinement inspiré du Saint- £sprit, et leurs partisans soutenaient que jusqu'à l'installation de Zéphyrin dans la chaire épisco* pale de Rome vers 200, la foi du peuple chrétien de la ville impériale n'avait pas différé de la leur. Le livre d'Hermas, tout ce que nous avons vu jusqu'à présent démontre que cette prétention est moins arbitraire qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord, et les Philosophoumena d'HippoIyte l'ont indirectement confirmé.
A l'autre extrémité du monde chrétien, Tévêque Bérylle, de Bostra en Arabie, nia la préexistence personnelle de Jésus, et fit consister son caractère divin dans sa soumission à l'iufluence de l'esprit de Dieu. Mais ce fut surtout le brillant évêque d*Antioche, Paul de Samosate, qui, à partir de l'an 260, éleva cet unitarisme rationnel à la hauteur d'une théorie philosophique, et devint pour cette branche de la tendance monarchique ce que Sabellius avait été pour la précédente. Le Christ, disait-il, est vraiment un homme, mais un homme devenu divin, divinisé (GeorrorYjOecç). Comment ? Par sa perfection religieuse et morale. Paul de Samosate savait aussi s'approprier l'idée du Verbe, mais en lui ôtant le caractère de personne, afin d'éviter le dithéisme. Le Verbe ou Logos était pour lui, en Dieu comme en l'homme, le principe de la pensée, se révélant dans la création et éle-
LE DITHÉISME ET LA PROtËSTAtlON UNtTAIttE. 71
irant vers Dieu la raison et la volonté de tout homme. G*est en vertu de cette action du Verbe, exercée d'une manière excellente, que Jésus de Nazareth est devenu l'Homme-Dieu; en d'autres termes, l'homme parfaitement uni à Dieu et en qui Dieu se révèle pour sauver le genre humain.
L'histoire de Paul de Samosate est des plus curieuses. Il n'était pas seulement évêque de l'importante Église d'Antioche, ilétaitaussimagistratcivil, ducenartusprocurator, c'est-à-dire trésorier, et l'emploi généreux de ses richesses, son affabilité, ses talents remarquables comme prédicateur l'avaient rendu très-populaire dans cette métropole, déjà presque toute chrétienne, de la province de Syrie. Il se pourrait que son genre de vie laïque plutôt que clérical, sa tendance rationaliste et le peu de cas qu'un tel homme devait faire des formes bigotes eussent parfois donné lieu à quelques abus en sens contraire. Mais il est incontestable que la malveillance de ses confrères dans répiscopat fut bien aise d'accueillir de pieuses dénonciations tendant à diffamer son caractère. La haine et la calomnie s'acharnèrent sur sa personne (1). Après de longs débats, en 269, il fut déposé par un concile réuni à Antioche, et dont les membres crurent nécessaire, tant la déposition d'un évêque uniquement pour cause de doctrine erronée
(l)Coinp. Eusèbe, Hist, Ecoles,, yii, 27-30. Gîe«eler, Kirchengesohi I, p. 301, a rassemblé lesprincipaux passages propres à bien fixer la doctrine de Paul de Samosate. Dans la lettre circulaire des évéques réunis à Antioche, lettre rapportée par Eusèbe, on peut voir combien Vodium theologicum fut actif et venimeux contre Paul. Un fait étrange, c'est que le concile, craignant de paraître tomber dans le sabellianisme en condamnant la doctrine de Paul, décréta que « le Fils n'était pdisconsubstantiely 6f«.oou<noç, au Père », c'est-à-dire qu'il condamna l'expression qui, cinquante ans plus tard, devait servir de déAnition à l'orthodoxie de Nicée. On vient ensuite parler de l'inva» riabilUé du dogme I
sur la personne de Jésus était encore insolite, de noircir sa réputation pour justifier leur décision. La population chrétienne d'Antioche, qui aimait passionnément son évêque unitaire, refusa d'obéir au concile et le maintint encore près de trois ans à sa tête. Il était aussi protégé par la reine Zénobie, alors à Tapogée de sa puissance, et qui sympathisait avec ses vues théologiques. Le tour que prirent les événements politiques fut fatal à Paul. Zénobie succomba dans la guerre que lui fit l'empereur Aurélien. Celui-ci, qui n^aimait guère les chrétiens, fut pourtant prié par les évêques syriens de prêter main forte au décret du concile. Gela se passait en 272, quarante ans avant Tavénement de Constantin. L'Église était désormais une puissance avec laquelle l'empire devait compter. Aurélien, peu soucieux de se mêler d'une dispute à laquelle il ne comprenait rien, trancha la question en politique. Il exila d'Antioche le protégé de la reine vaincue et déclara qu'il ne souffrirait d'autre évêque dans cette ville que celui qui s'accorderait avec les évêques de Rome et d'Italie, c'est-à-dire avec ceux qu'il était sûr d'avoir toujours sous la main. Paul de Samosate dut céder à la force majeure et mourut dans l'obscurité. Il y eut toutefois un parti samosaienienon paulianiste qui se maintint, mais sans influence, jusqu'à la fin du iv^ siècle (1). Paul de Samosaie clôt la série des grands unitaires du iir siècle. Son unitarisme, malgré sa valeur intrinsèque et son bon droit historique^ devait succomber. Le courant des esprits n*était pas au rationalisme. Plus que jamais le prestige grandissant du christianisme rejaillissait, dans l'opinion populaire^ sur la personne du Christ, et tout ce qui avait l'air de porter atteinte à sa gloire en lui refusant un titre quelconque de supériorité, déplaisait d'avance au sentiment de la majorité chrétienne. Le sabellianisme grossièrement compris ra-
(1) Voir, pour plus amples renseignements, l'article intitulé Patc/ de Samosate et Zénobie, dans la Revue des deux mondes du i*' mai 1868.
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baissait tellement la perfectioa divine que le bon sens suffisait pour le réfuter ; maintenu dans la région métaphysique où celui qui lui donna son nom Tavait réduit en système, il n'était plus compris. Sous ses deux formes^ il ne glorifiait pas suffisamment la personne de Jésus : ce n'était pas elle qui était Dieu; elle n'était qu'un organe temporaire, quun accident de la vie divine. La majorité épiscopale, se recrutant incessamment au sein des masses chrétiennes par le choix direct ou indirect des Églises, représentait bien leur esprit, et l'on peut dire qu'à la fin du m'' siècle la doctrine du Verbe, du dieu secondaire devenu homme en Jésus-Christ, celte doctrine apparue au ii* siècle avec Justin Martyr et le quatrième évangile, adoptée et développée par Tertullien, Clément, Origène, règne incontestée dans l'Église.