CHAPITRE V
ATHANÂSE ET ÂRIUS.
La préexistence, l'origine surhumaine, la divinité relative de Jésussont donc des parties intégrantes de la doctrine tenue pour orthodoxe à la fm du m'' siècle. Mais il y a encore plus d'un échelon à^gravir pour que le sentiment chrétien atteigne sa satisfaction parfaite. L'ascension du Christ vers Dieu n'est pas encore à son terme. Le Fils est dieu, mais subordonné, pas encore Dieu. Sur cette base contradictoire, les esprifs, selon leur tendance particulière, ou bien appuient sur la subordination du Fils par fidélité au monothéisme et pour rester au plus près des réalités de l'histoire évangéllque; ou bien insistent sur sa divinité pour satisfaire cette piété ardente qui ne peut à son gré trop exalter le Christ. De cette oscillation
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lu FORMATION DU DOGM£.
naissent deux doctrines qui se combattent jusqu'à ce que Tune des deux ait anéanti Tautre, celle d*Ariuset celled'Atlianase. Au fond et sous d'autres formes, c'est la continuation de la lutte entre le rationalisme et le mysticisme. D'un côté Tesprit critique, défiant, qui redoute les illusions du sentiment livré à ses seules inspirations et qui cherche à se prémunir contre elles ; de Tautre^ les postulats du sentiment acceptés tout d'abord comme vérité pure et ne réclamant l'aide de la science et du raisonnement que pour plaider une cause d'avance entendue. Ce conflit est de tons les âges, mais rarement les deux puissances se sont livré un combat plus acharné dans une arène plus étroite. Les destinées de l'Église furent fixées pour dix siècles par l'issue de la lutte.
Cette lutte faillit éclater avant même l'entrée en scène d'Arius et d'Atlianase. Déjà auparavant, l'évêque Denys, d'Alexandrie, engagé dans une controverse avec des évêques sabelliens de Lybie, avait mis l'accent sur rinfériorilé du Fils au point de nier son éternité et de le ranger formellement parmi les créatures {itoiy^fxara). C'était déjà tout l'arianisme. L'évêque Denys, de Rome (259-269), qui avait encore d'autres griefs contre son collègue d'Alexandrie, découvrit dans cette expression de créature une erreur insultante pour la majesté du Fils et répondit par un écrit qui ne laissait presque plus rien subsister de la subordination si soigneusement maintenue jusqu'alors. Denys d'Alexandrie tâcha d'adoucir le sens de ses expressions et son esprit pacifique empêcha le différend de s*étendre. Mais il était facile de voir que la discorde momentanée des deux Denys n'était que le prélude d'un orage qui éclaterait tôt ou tard an sein de l'Église universelle. Déjà on pouvait constater une différence notable entre l'Orient et l'Occident au sujet de la christologie.
L'Occident était médiocrement porté aux spéculations
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phiiosopbiqQ08. Les questions pratiques et disciplinaires Taltiraient beaucoup plus. L'ascendant du siège épiscopa! de Rome se faisait valoir partout, si ce n'est parfois en Afrique. L'épiscopat romain, à son tour, envisageant les problèmes du point de vue ecclésiastique plutôt que du point de vue dogmatique, était induit, par cela même, à préférer les thèses soutenues par le sentiment chrétien de la multitude et ne se préoccupait guère des difficultés que les esprits rompus aux exercices de la discussion philosophique pouvaient trouver à les admettre. Il était donc disposé d'avance à se prononcer en faveur de tout ce qui rapprochait la divinité de Jésus-Christ du caractère absolu qui était le vœu secret de la masse chrétienne. L'Orient, au contraire, passionné pour les questions métaphysiques, avide de controverses, partagé entre plusieurs centres d'influence, Alexandrie, Éphèse, Antioche, Jérusalem, bientôt Gonstantinople, était destiné à servir de théâtre aux grands débats théologiques. Il en résultait aussi que l'intérétdes partis militants en Orient leur conseillait toujours de s'assurer autant que possible l'appui du siège romain, qui pouvait jeter dans la balance tout le poids de l'Église d'Occident.
En môme temps l'Église atteignait enfin le but suprême de ses ambitions. Elle allait devenir l'alliée ou, si l'on veut, la première Institution de l'empire. Bien qu'au début du lY* siècle elle fût encore à l'état de minorité, elle seule était une force vive et résistante au milieu du vieux monde qui tombait en poussière. C'est ce que Constantin, avec la pénétration d'un vrai génie politique, avait deviné de bonne heure et ce qui explique, bien plus que de fortes convictions religieuses, la faveur croissante qu'il témoigna à l'Église ou plutôt à ses chefs. Car ce qui surtout avait séduit son esprit administratif et absolutiste, c'était cette constitution épiscopale, alors parvenue à son complet épanouissement, qui ré-*
sumait lé corps immense de la chréticaté dans quelques centaines d'évêques, groupés eux-mêmes autour de cinq ou six membres émiiienis de l*épiscopat, de sorte que celui qui saurait dominer ces derniers serait le maître de tout le reste (1). £ii se ralliant à TÉglise avec quelques ménagements pour adoucir la transition aux yeux de la majorité; d'ailleurs trèsindifférente, rempcreur, souverain ponlife païen de droit, serait aisément le chef réel de la chrétienté et régnerait ainsi sur les âmes comme sur les corps de tous. L*épiscopat fut ébloui, fasciné. Sortant d*une position précaire, la yeiïle encore mis hors la loi, il devenait subitement Tobjçt des gracieusetés impériales ! Il donna, les yeux fermés, dans le piège, et, depuis Constantin jusqu'à la desiruction de Tempire, il faut compter un nouvel élément parmi ceux qui concourent à la formation du dogme chrétien, la volonté de Tempereur. L'orthodoxie et Thérésie la courtisèrent à l'envl. Seules quelques individualités fières, des deux côtés, surent garder leur indépendance, mais les deux partis, pris en masse, n'ont rien à se reprocher sous le rapport de la servilité.
Antioche, l'ancienne Église de l'unitaire Paul de Samosale, était rentrée dans le courant catholique, mais restait toujours un foyer de libéralisme et de science religieuse. Cette tendance était entretenue par une école d'exégèse très-renommée, où Ton appliquait à l'interprétation des livres saints les règles de la grammaire et les enseignements de l'histoire, au lieu de recourir à l'allégorie arbitraire comme à Alexandrie, ou à la tradition stéréotypée comme à Rome. Une certaine sobriété religieuse et un esprit d'examen indépendant devaient sortir
(1) Quelque chose de semblable a dû fiasser par Tesprit du premier Consul lors des nég^ociations du Concordat, quand il fit si bon marché des garanties que l'ancienne constitution du clergé galUcan assurait aux prêtres inférieurs contre l'arbitraire épiscopal.
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d'une telle éducation, et, en effet, les disciples de Técole d'Antioche, bien qu'appartenant à. des partis fort divers^ ont tous un air de famille qu'on ne peut méconnaître.
Parmi eux se trouvait, au commencement du iV^ siècle, un étudiant du nom d'Arius qui, en quittant la Syrie, fut appelé comme presbytre ou pasteur d'une paroisse d'Alexandrie. La rigidité de ses mœurs, ses talents oratoires, le soin qu'il prenait d'instruire les classes inférieures lui valurent l'estime et raffection des chrétiens de la ville. Il y a lieu de croire que l'influence du presbytre, la jalousie peut-être inconsciente qu'elle inspirait à son évéque Alexandre ne furent pas tout à fait étrangères à l'origine du débat. C'est à Alexan^drie que l'épiscopat avait encore le plus de peine à imposer son autorité au presbytérat, encore tout plein du souvenir de l'ancienne égalité de tous les pasteurs. Arius, de son côté, n'était pas l'homme des tempéraments. C'était un de ces esprits plus lucides que vastes, chez qui prédomine, à côté d'un vif sentiment du devoir, une logique, non profonde, mais serrée et marchant droit dans l'enceinte ouverte à ses libres mouvements. Il avait rapporté d'Antioche un goût très-vif pour la déduction dialectique, une connaissance détaillée de la littérature chrétienne des premiers siècles et une antipathie prononcée contre le sabellianisme. La théorie du Verbe personnel était pour lui, comme pour la plupart de ses contemporains, une évidence; mais il redoutait la tendance qui, supprimant toujours plus la différence entre le Fils elle Père, acculait la pensée dans l'impasse du modalisme sabellien ou du dithéisme, et, par conséquent, il aimait à spécifier nettement l'infériorité du Fils pour couper court à ce double danger.
Le Fils, disait-il, est subordonné au Père : sur ce point tout le monde est d'accord. Mais si le Fils est subordonné au Père, il n'est pas absolument Dieu, il n'a pas tout ce que le Père a.
ce qui revient à dire qu'il n'est pas égal au Père. Ne lui étant pas égal, il n'est pas de la même substance; car s'il était de la même substance que le Père, cette substance étant parfaite, il serait parfait lui-même, et il y aurait deux Dieux égaux en tout, ce qui est polythéiste et absurde. D'autre part, è côté de l'Être incréé^ il ne peut y avoir que des êtres créés, et qui dit être créé, dit un être né dans le temps, tiré par Dieu du néant (ïÇ odx ëvreov). Donc le Fils n'est pas étemel, il est créature, la première, la plus excellente des créatures, celle par le moyen de laquelle Dieu a créé toutes les autres, mais enfin créature. Qu^on le dise <« fait x\ « engendré », « formé », toutes ces expressions importent peu et reviennent toujours à ceci qu'il n'a pas en lui le principe de son existence, ce qui constitue précisément la différence entre les êtres créés et l'être incréé. En un mot, le Fils n'est pas coessentiel ni consubstantiel au Père (odx ôfAooùertoç), il u'exlste pas de toute éternité^ il fut un temps où il n'était pas (t^v iroTc ore oux riv). Ces deux négations furent les devises par excellence de ce qui ne tarda pas à s'appeler l'arianisme.
En définitive, Arius^ dont la personne et la doctrine ont été si injustement vilipendées par les historiens orthodoxes, n'avait d'autre tort que de mettre un peu rudement les points sur les i de la doctrine ecclésiastique en vigueur avant lui. Les défauts de son système sont bien plus imputables à la tradition de son temps qu'à lui-même. Le Nouveau Testament, dont on n'apercevait plus les différences de doctrine, enseignait d'un bout à l'autre, même dans le quatrième évangile, l'infériorité du Fils. Tous les écrivains antérieurs au iV siècle, sans autre exception que les sabelliens, partageaient ce point de vue, qui d'ailleurs faisait partie intégrante de la théorie originelle du Verbe et qui leur semblait nécessaire pour sauver le monothéiifme. Origène* le grand docteur d'Alexandrie, avait été bien plus hardi encore qu'Arius,
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quand on considérait l'ensemble de son syslènie. Lorsqu'Anus disait t « Il fut un tenops où le Fils n'était pas, s s'exprimait-il autrement que Tertullien, l'un des pères de la tradition? Et quand il refusait au Fils Vhomoousie ou la consubstantialité avec le Père, ne pouvait-il pas invoquer en sa faveur le décret textuel de ce concile d'Àntioche qui avait à la fois excommunié Paul de Samosate et Sabellius ?
Tout cela est incontestable, du moins pour l'historien qui étudie l'histoire des premiers siècles sans préjugé orthodoxe. Mais dans l'appréciation historiquS'd'une tradition, il faut distinguer la tendance que suit cette tradition et les moments successifs dans lesquels elle s'affirme. Le malheur d'Arius fut que, malgré les appuis évidents qu'il trouvait dans les organes antérieurs de la tradition ecclésiastique, il ne s'en mettait pas moins en travers du courant ascensionnel de l'idée chrétienne qui, depuis le commencement, n'avait cessé de rapprocher toujours plus Jésus de Dieu: La force de ses adversaires fut, au contraire, d'être d'accord avec cette direction prise dès les premiers jours par le sentiment chrétien. Arius devait lutter contre la marée montante; ils étaient portés par elle.
L'évêque d'Arius, Alexandre, après quelques hésitations, crut enfin le moment venu de rompre en visière. En 321, un concile, tenu à Alexandrie, sous sa présidence, déposa le presbytre récalcitrant et l'excommunia. L'esprit de corps épiscopal ne pouvait admettre qu'un presbytre pût avoir raison contre son évoque, et ce péché d'origine se fit sentir dès le début et jusqu'à la fin au détriment de l'arianisme. Arius ne se tint pas pour battu et chercha des alliés auprès des évéques d'Orient, ses anciens amis d'Antioche, qu'il avait lieu de croire plus sympathiques à ses idées. Beaucoup^ en effet, entre autres l'évêque Eusèbe de Nicomédie et le célèbre his* torien Eusèbe de Césarée, intervinrent en sa faveur, autant toutefois que cela était possible sans compromettre le prestige
épiscopaL Silrlout ils tâchèrent â*étouffer le différend. Cet «fforl pacifique n'aboutit pas. La controverse s*aigrit encore et se propagea partout. Constantin fut vivement contrarié d'une querelle dont Timportance lui échappait et qui faisait échec à son plan d'unification universelle. Après avoir en vain lâché d'imposer silence aux deux partis, et comme il y avait aussi d'autres points en litige qui réclamaient une solu» lion, il crut ne pouvoir mieux faire que d'appeler le corps entier de l'épiscopat à se réunir pour la première fois en concile œcuménique à Nicée, en Bythinie, tout près de Nicomédie, où il résidait alors. D'ailleurs il était bien aise de saisir cette occasion de réunir autour de lui tous les évoques, espérant bien leur imposer assez pour jeter les fondements d'une sorte de pontificat suprême chrétien :qi)[i ajouterait un nouveau . lustre au diadème impérial.
Les historiens catholiques ont toujours été très- embarrassés du rôle singulièrement nul du siège romain lors de ces premières grandes assises de l'Église chrétienne. Ils ont inventé, par exemple, que l'évêque romain d'alors, Silvestre, personnage très-insignifiant, convoqua le concile par le canal de l'autorité impériale et se fit représenter à Nicée par des légats qui présidèrent en son nom. Tout cela est fantastique. Le fait est que Constantin décréta de son chef la réunion du concile et en délégua la présidence à l'évêque Hosius, de Cordoue, très-bien en cour, qu'il investit de cette fonction considérable pour prévenir les rivalités des évêques orientaux. L'an 325 vit 318 évêques se rendre à l'invitation impériale. La grande majorité se composait d'orientaux.
Fn réalité il y avait à Nicée trois partis en présence. Nous venons de voir en quoi consistait l'arianisme. Les adversaires d'Arius , par un résultat naturel de la lutte engagée, avaient précisé leurs idées sur la divinité de Jésus-Christ de manière à le rapprocher de Dieu autant qu'Arius cherchait
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à l'en distinguer. Lear opinion fut défendue devant le concile par un archidiacre d'Alexandrie, nommé Athanasè, qui ne tarda pas à deyenir le protagoniste de la divinité absolue de Jésus. Athanase est avec Augustin et Thomas d'Aquin l'un des trois grands noms de l'orthodoxie. Passionné pour sa théologie, penseur profond et mauvais exégète, sachant manier les hommes et intraitable lui-même, toutefois politique habile et disposé aux concessions quand elles ne compromettaient pas la victoire définitive, intolérant, mais sachant supporter avec courage et dignité l'intolérance du parti contraire au sien, bien aise de pouvoir opposer le bras temporel aux erreurs de ses adversaires, mais incapable de conformer lui-même ses opinions aux vœux des puissants de ce monde, mystique et dialecticien subtil , Athanase reste aux yeux de l'historien moderne une de ces imposantes figures que l'on admire sans les aimer. Il y a chez les hommes de cette trempe un besoin de domination qui obscurcit les côtés sympathiques de leur caractère, et quand l'idée avec laquelle leur nom s'identifie a fait son temps, il faut se rappeler le devoir de l'équité historique pour ne pas être injuste envers eux.
Athanase et les siens avaient pris le contre-pied des thèses ariennes. Vhomoousie surtout, la consubslantialité du Fils et du Père leur était chère comme exprimant ou impliquant nécessairement tout ce qu'Arius contestait. Le Verbe ou le Fils, disaient-ils, est de la même substance que le Père. Le nier, ce serait le rabaisser au rang des créatures, ce qui blesse la conscience chrétienne. Étant de la même substance, il est étemel, il a toujours existé comme être personnel et distinct devant Dieu le Père, dont il se détache en vertu d'une génération mystérieuse. La distinction, auparavant si essentielle, du Verbe intérieur, impersonnel, et du Verbe émis, devenu personnel, n'a plus de sens, ou du moins n'est plus qu'une
distinctioa abstraite, logique, sans réalité objective. Il n*y a plus lieu de stipuler une subordination réelle du Fils au Père, si ce n'est que celui-ci est le principe de l*être du Fils. Leur égalité en dignité, en gloire, en puissance, en perfection, est donc impliquée dans Thomeousie, et F unité de la Substance possédée en commun par Dieu lé Père et Dieu le Fils suffit pour dire droit à la vérité du monothéisme.
La majorité du concile n'était au fond ni avec Ârius, dont elle n'aimait pas les expressions tranchantes^ ni avec Athanase^ qn'elle accusait d'innovation. Elle eût préféré un moyen terme qui eût maintenu l'idée traditionnelle de la subordination du Fils au Père tout en décernant au Fils autant d'attributs divins qu'on pouvait le faire sans dépasser ouvertement cette limite. Malgré tout ce que ce juste-milieu avait d'intenable, elle eût donc adopté volontiers une confession de foi assez élastique pour qu'à la rigueur les ariens pussent y souscrire. Ëusèbe de Césarée en rédigea une en ce sens et réussit presque à la faire passer. Mais les adversaires d' Arius représentèrent à Constantin que des expressions équivoques ne finiraient pas le différend, que le concile manquerait à sa mission s'il laissait les choses en l'état, et Constantin fit savoir aux évêques qu'ils devaient se prononcer nettement, s'ils voulaient lui plaire. D'ailleurs il était, lui aussi, indisposé contre le presbytre Arius, qui avait eu le tort grave de vouloir en remontrer à son évêque. Qu'arriverait-il si tous les presbytres s'avisaient d'en faire autant? Quand donc il sut que l'expression d'homoousie^ à moitié consentie par la majorité, serait repoussée à tout prix par les ariens, il insista très-haut pour son adoption. La majorité fléchit sous la pression officielle et se déclara prête à décréter l'homoousie ou la rx>nsubstantialité du Père et du Fils, depuis surtout qu'Eusèbe de Césarée lui eût représenté qu'on pouvait entendre ce terme scolastique hono sensu de « l'analogie, de la ressemblance »
entre l'essence du Fils et celle dii Père^ sans que cela impliquât leur complète égalité. Il se trouva pourtant dix-sept évêques, ariens déterminés, qui refusèrent leur adhésion. Maïs bientôt presque tous cédèrent aux séductions et aux menaces impériales, et Arius, Théonas, évêque lybien, Secundus, évêque de Ptolémaïs, eurent seuls Thonneur insigne d*inaugurer la résistance de la conscience chrétienne à cette pression du pouvoir temporel qui a perverti plus de caractères que les plus cruelles persécutions n'ont entraîné d'apostasies. Ils expièrent leur indépendance par la déposition el par l'exil en Illyrie. Eusèbe, de Nicomédie, et Théognis, de Nicée, qui consentaient à souscrire la confession de Nicée, mais non les analhèmes qni la terminent^ tombèrent aussi en disgrâce et furent bannis en Gaule. Que leui^ noms soient inscrits au livre d'or de l'histoire !
Voici le symbole décrété à Nicée. Il est, on va le voir, construit sur la trilogie primitive.
Nous croyons en un seul Dieu, Père tout«puîssant, auteur de toutes choses visibles et invisibles ;
Et en un seul Seigneur Jésus Christ, le Fils de Dieu, seul engendré du Père, c'est-à-dire delà substance du Père, Dieu de Dieu, luiolèffe de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non créé, eonsub-* stantiel (é(i.oou9tov) au Père : par lequel toutes choses sont devenues, tant au ciel que sur la terre, qui est descendu pour nous hommes et pour notre salut^ qui s'est incarné et s'est fait homme ; qui a souffert^ qui est ressuscité le troisième jour et est monté aux cieux ; qui reviendra juger les vivants et les morts ;
Et au Saint-Esprit.
Quant à ceux qui disent : Il y eut un temps où il n*était pas ; et avant d'avoir été engendré il n'était pas ; et il a été fait du néant, ou qui prétendent que le Fils de Dieu est d'une autre essence ou substance, qu'il est créé, ou muable, ou changeable, l'Église catholique apostolique les anathématise.
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Âthanase et son parti triomphaient L*tiomoousie faisait désormais loi dansTÉglise. Cependant cette victoire était encore plus apparente que réelle. Constantin avait forcé la situation. On interprétait l'honioousie dans le sens proposé par Eusèbe, de Césarée. On n'y voyait, à parler rigoureusement, qu'une homœousie (6|uiocou9ca), une ressemblance plutôt qu'une identité de substance, assez pour séparer le Fils de toutes les créatures, pas assez pour lui décerner l'absoluité. L'arianisme, vaincu par la volonté impériale plus que par le jugement libre des évêques, ne l'était nullement au sein des Églises. Beaucoup de presbytres influents et populaires affichaient ouvertement leurs sympathies ariennes. L'arianisme présidait aux premières missions opérant au sein des peuples germaniques. Il avait même des partisans à la cour, entre autres la sœur de l'empereur, la princesse Constantia. Deux ans ne s'étaient pas écoulés que Constantin crut découvrir que, n*étant pas grand clerc en théologie, il avait fait fausse route dans l'intérêt de la paix générale* Peut-être aussi s'aperçnt-ll avec quelque effroi du dangereux précédent qu'il venait de poser en établissant une étroite solidarité entre l'autorité impériale et la fixation d'un point de doctrine métaphysique. Ce qui est certain, c'est qu'en 328 il rappela Arius de l'exil et ne lui demanda qu'une confession de foi conçue en termes généraux qu' Arius n'avait aucune raison de lui refuser (1). L'empereur voulut alors qu'il fût réintégré dans ses fonctions à Alexandrie. Mais Athanase était, depuis peu, l'évêque de
(1) L'esprit de parti et la haine ont inventé à la charge d* Arius qu'il aurdit fait croire à l'empereur qu'il sigpnait le symbole de Micée, quand il n'en était rien. Neander, quoique peu favorable à Arius dont la lucidité un peu cassante ne va nullement à son genre d'esprit, a bien démêlé la fausseté de cette accusation. D'aiUeurs^ en ce moment-là, Constantin ne tenait guère au symbole de Nicée et regrettait certainement d'avoir déployé tant d'énergie pour le faire adopter.
cette ^ille^ et il refusa catégoriquement de recevoir parmi les presbytres de son diocèse sou ancien adversaire, à qui pourtant un synode, réuni à Jérusalem pour Tinauguralion de l'église du Saint-Sépulcre, venait de rouvrir solennellement les rangs du clergé chrétien. II en résulta de vifs débats à la suite desquels ce fut au tour d'Athanase de prendre le chemin de l'exil. Arius allait faire sa rentrée triomphale dans l'Église de Constantinople, malgré les répugnances de l'évêque trèshomoousien de la nouvelle capitale, quand il fut emporté par une soudaine maladie d'entrailles. Ses ennemis virent un châtiment divin dans cette mort subite, ses partisans crurent à<un crime habilement consommé. On ne saura jamais le fin mot de cette histoire. La mort d' Arius peut avoir été tout à fait naturelle, mais elle arriva si juste à point que les soupçons le sont aussi (1).
On vit clairement combien la victoire du parti alhanasien à Nicée avait été factice ou tout au moins prématurée, lorsque la girouette de la faveur impériale ayant changé de direction, la majorité de Tépiscopat oriental put donner un libre cours aux vrais sentiments dont elle était animée. On ne croyait pas en ce temps-là à l'infaillibilité des conciles. L'Occident seul demeura ferme dans l'adhésion à la foi de Nicée. Con-
(1) 11 va sans dire que ces soupçons ne sauraient atteindre ni le parti orthodoxe dans son ensemble, ni aucun de ses chefs d'alors. Mais qui ne sait jusqu'où peut aller le fanatisme dans les bas -fonds d*un parti religieux ! L'évêque Alexandre de Constantinople, au rapport de Thistorien Socrate très-antiarien, doit avoir adressé au ciel une prière qui pouvait se résumer ainsi : « Dieu, rappelle-moi de ce monde ou fais mourir cet Arius ! » Cette prière fut entendue, puisqu'on nous la rapporte (Socrate, Hist, Ecoles» , i, 25). Est -on sûr que personne n'en aura conclu qu^il fallait prévenir la mort de ce saint évêque et que ce serait œuvre pie d'aider la sagesse d'en haut à se prononcer pour le second terme de ce beau dilemme?
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stantin moarnl en 337. Son empire fot partagé entre ses deax fils : Constant qoi régna sar l'Occident, et Constance qni eut l'Orient Constant était catholique; Constance, non pas àrien, mais de la nuance intermédiaire qu*on appela semi-arienne ou eusébienne, ¥û que son principal représentant fut cet Ensèbe de Nicomédie, rentré en faveur auprès de Constantin, plus puissant que jamais sous son successeur et, depuis 338, évêque de Constantinople. En fait, Chacun des deux empereurs se trouva professer précisément la croyance préférée par la majorité chrétienne de son empire.
En 3^1 il y eut à Àntioche un nombreux concile qui tâcha de fixer les vues passablement ondoyantes de ce parti eùsébien ou semi-arien, en évitant le mot homoousie, tout en rehaussant autant que possible la personne du Fils. Nouvelles controverses acharnées, nouveaux schismes^ nouvelles interventions arbitraires de la puissance temporelle. En 3^7, Constance et Constant, dans Tespoir de pacifier la situation, convoquèrent un concile œcuménique à Sardique en Mésie ; mais les occidentaux seuls s'y rendirent, les orientaux se rassemblèrent à Philippopolis, et des deux côtés on persista dans son sentiment.
Il nous est impossible, sous peine d'allonger démesurément un récit déjà bien compliqué, de relever toutes les péripéties de cette lutte pénible où l'Église chrétienne, à la Veille des invasions, consumait ses meilleures forces dans la discussion d'inextricables subtilités. Les semi-ariens reprochaient aux Athanasiens de tomber nécessairement dans le sabellianisme en assimilant le Fils au Père, au point qu'on ne pouvait plus logiquement les considérer que comme deux modes de la même divinité. Marcelle d'Ancyre et, son élève, Photin de Sirminm donnèrent en effet, surtout le dernier, sur cet ^ueil que toute Tbabileté d'Athanase avait bien de la peine à éviter. In deuxième concile d'Antioche en 345, le condie
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de Milan de S/i7, cekri de Sîrmiumde 351 condamnèrent ie photinianisme qui ressuscitait le vieil unitarisme. Car il distinguait le Verbe céleste du Fils personnel de Dieu, et réservait ce dernier nom au Verbe incamé, en d'autres termes à rhomme Jésus, organe du Verbe.
Cependant Constant était mort en 350. Constance^ vainqueur de Maxence, régna seul depuis 353 et chercha à faire prédominer en Occident le semi-arianisme déjà vafnqueur en orient. La même pression impériale qui avait pesé sur le concile de Nicée pour faire condamner A dus, pesa sur les conciles d'Arles (353) et de Milan (355) pour faire condamner Athanase. Les évéques récalcitrants furent déposés et bannis, entre autres Luciîer de Cagliari, Hilaire de Poitiers et le pape Libère.
Le monde était donc officiellement semi-arien et s'en étonnait peut-être moins que Saint-Hilaire qui affirme quelque part qne « le monde en fut stupéfait ». Mais cette victoire ne profita pas beaucoup au parti vainqueur. En réalité.^le semiarianisme était une forme malléable^ mal définie^ à l'abri de laquelle l'arianisme foisonnait. Des hommes de talent tels qu'AerÎQs d'Antioche, Eunomius de Cappadoce, Acacius de Césarée ne craignaient pas de combattre aussi énergiqnement Vhomœousie (1), c'est-à-dire l'analogie des substances, que Vhomoousie^ c'est-à-dire leur identité. Avec eux le rationalisme latent de la tendance arienne se dégageait avec une vivacité nouvelle et menaçait de s'étendre à bien d'autres
(1) Le terme ^'éfioiouato; tS» ';7aTpt servait de signe distinctif au parti semi-arien qui regrettait plus que jamais Tadoptiob de rôjAocôatc; à Micée. C'est pourquoi Ton pouvait dire que la paix du monde et de r Église dépendait en ce moment d*un i. En réalité ce iota n*était que la pointe aiguë d'une imposante pyramide de faits, de spéculations et de sentiments, qui représentait alors la première puissance de la terre.
points de la doctrine ecclésiastique. Constance était semiarien, mais il voulait pacifier TÉglise, et, dans Tespoir d'étendre jusque sur les ariens purs le large manteau de Tunité ecclésiastique, il fit en sorte que le second concile de Sirmium (357) rédigeât unefonnule assez générale pour que tout le monde fût content. Comme d'habitude en pareil cas, personne ne le fut. Le semi-arianisme maintint son homœou* sie au concile d'Ancyre (358), de sorte qu'un troisième concile de Sirmium, tenu la même année, rejeta la confession de foi promulguée par le second et adhéra aux anathèmes lancés à Ancyre(l]. Alors on essaya d'un nouveau tour de phrase. On proposa de reconnaître le Fils comme « semblable (ofxoto?) au Père en toute chose, de la manière que les Saintes Écritures le disent et l'enseignent », et un concile occidental tenu à Rimini, un concile oriental tenu à Séleucie (359) (2) adoptèrent après bien des débats pénibles cette formule de concorde qui ne rapprocha personne. Deux ans après, Constance mourait, la mémoire chargée d'une réputation d'intolérance qu'il mérite seulement dans la mesure où, cherchant à tout prix à pacifier l'Église, il eut, comnie son père, le tort d'user dé son pouvoir pour séduire les faibles et pour exiler les indépendants, qui lui paraissaient fauteurs de troubles et brouillons incorrigibles.
L'immixtion du pouvoir politique dans affaires de l'Église
(1) C'est à cette occasion que le pape Libère, fatigpué de l'exil^ désireux de remonter sur son siégpe épiscopal, eut la faiblesse d'adhérer par écrit à deux confessions semi-ariennes. Un gallican d'alors eût dû être nécessairement semi-arien : Thérésie avait pour elle le pape et le concile.
' (2) Le concile de Rimini comptait AOO évêques dont 80 étaient ariens purs; celui de Séleucie en comptait 160, dont 105 étaient semi-ariens, 40 ariens purs, 10 athanasiens. J'emprunte ces chiffres à l'article Arifmismus de la Theologische Encyclopœdie de Herzog.
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cessa pour un temps. Julien (361-363) lâcha de convertir le monde à son polythéisme romantique et en atlendant révoqua tous les édits antérieurs de bannissement pour cause religieuse. Ce fut le parti athanasien, le plus maltraité sons le dernier règne, qui en profita le plus. Ses évêques, entre autres Athanase, revinrent triomphants dans leurs diocèses où le gros de la population chrétienne, fatigué du régime antérieur, les reçut avec enthousiasme. Sous Jovien, morten36/i, sous Valentinien I, mort en 375, Gratlen et Valentlnien II, la tolérance fut généralement à Tordre du jour. Au contraire Yalens, arien zélé, empereur d'Orient de 36^ à 378, voulut faire tiiompher Tarianisme par la force. Celte protection impériale, avec les abus et les scandales dont elle fut la source, hâta au contraire sa disparition. Le parti semi-arien effrayé et blessé se rapprocha du parti athanasien. Trois grands docteurs, Basile le Grand, Grégoire de Naziance, Grégoire de Nysse, passablement semi-ariens dans le fond de leur pensée, favorisèrent ce rapprochement. Athanase lui-même conseilla de ne pas se montrer trop sévère pour cesnouveaux alliés, du moment qu^ils acceptaient les mots consacrés. A cette condition, lui-même ne niait pas d'une manière absolue qu'il n'y eût quelque chose de vrai dans cette subordination du Fils au Père à laquelle le parti semi- arien tenait si fort. C'est au point que sa condescendance fut vertement blâmée par quelques acharnés de son propre camp. Mais Athanase savait bien ce qu'il faisait. Il était visible que la grande majorité de l'Église était gagnée à la doctrine de Nicée. C'est en vain que Valenlinien II et sa mère Justine protégèrent encore quelque temps Tarianisme en Occident (1). Quand donc l'Espagnol Théodose, calholique ardent, s'assit sur le trône impérial, il trouva le
(1) Théodose lui vendit son appui contre l'usurpateur Maxime au prix de l'oppression des ariens d'Occident,
parti athaiiasien, qui était le sien, en voie d'accroissement rapide, dominant moralement la situation, et ses lois, bien plus tyranniques encore que les édits de Valens, n'eurent pas de peine à faire de la formule décrétée à Nicée Torthodoxie définitive et immuable de la chrétienté.
L'arianisme eut pourtant un regain de prospérité lors des invasions germaines. Les Goths, les Vandales, les Suèves, lés Burgondes, les Longobards, qui morcelèrent Tempire d'Occident en royaumes indépendants, étaient chrétiens-ariens à leur arrivée sur les terres impériales et restèrent tels après la conquête. Mais l'arianisme était chez la plupart d'entre eux affaire de tradition plutôt que de choix réfléchi. Ils avaient embrassé le christianisme sous sa forme arienne, parce que leurs missionnaires, entre autres le fameux Ulphilasqui convertit les Goths, appartenaient à la tendance arienne si générale au sein du clergé moyen du iv* siècle. Toutefois il n'est pas sans intérêt de constater que la première grande conquête du christianisme en dehors de l'empire romain s'opéra par des mains et dans un esprit hétérodoxes. Mais quand les Germains ariens vinrent s'établir au sein du vieux monde, ils trouvèrent l'arianisme complètement abattu dans la société romaine, le siège épiscopal romain en possession d'un prestige sans rival en Occident, le clei^ romain, qui était bien supérieur au leur, tout imbu de la doctrine athanasienne. Leur arianisme ne pouvait tenir bien longtemps devant l'action absorbante du catholicisme romain. Les Barbares ariens furent généralement, à l'exception des Vandales en Afrique, beaucoup plus tolérants que les empereurs romains ; mais l'épée des rois francs, convertis au christianisme catholique, précipita ce qui serait certainement arrivé de soi-même. Une élude bien curieuse, peut-être infaisable, serait de rechercher lesliius secrets qui rattachent Texistence des agglomérations non catholiques dans le midi de la France et sur les deux
Tersantft des Alpes, à travers les mouvements hérétiques les plus caractérisés du moyen âge, au levain d*antiromanisme que l'arianisme expirant dut laisser dans les pays longtemps habités par les Goths, les Burgondes et les Lombards.
Il faut le dire^ Tarianisme n*était pas fait pour durer longtemps. Il n'était au fond qu'une des stations de la route suivie par l'Église depuis trois siècles, et cette route devait la mener jusqu'à la divinité absolue de Jésus-Christ. L'Église ne quitta pas sans hésitation ni sans une espèce de remords le terrain des premiers jours; mais elle fut poussée au delà par les prémisses qu'elle avait adoptées. Il faut bien se rappeler que l'arianisme fut alors considéré comme le dernier mot de la hardiesse théologique. L'unitarisme d'un Paul de Samosate, l'idée que la personne de Jésus est en tout premier lieu une personne humaine, que c'est de là qu'il faut partir pour arriver logiquement à l'union réelle de l'homme avec Dieu, ne trouvait plus d'écho an iv* siècle. Photin, qui semblait y revenir par le chemin de i'homoousie, fut à peine écouté. Nestorius, dont nous parlerons bientôt, fut vaincu presque sans combat. Arius, comme Athanase, plaçait en dehors de l'humanité le moi personnel de Jésus, mais il refusait d'aller jusqu'au bout d'une pareille conception ; puis, tout en faisant du Christ un être subordonné, il reculait devant la conséquence rigoureuse d'un tel principe. Son Jésus n'était en/ réalité ni homme ni Dieu. 4
L'arianisme était donc intenable comme système définitif^ Mais il est évident que s'il eût triomphé de ses adversaires, on l'eût vu redescendre peu à peu vers l'unitarisme. Déjà, chez Eunomius, cette tendance se fait jour. Tel qu'il fut maintenu par ses représentants du iv* siècle, il élevait trop haut cette créature qu'il appelait le Fils unique, dont il approuvait l'adoration et dont il reconnaissait la toute-puissance actuelle, pour ne pas donner prise à l'accusation de poly-
théisme que ses adversaires lui adressaient, sans se demander si, d'une autre manière, ils ne la méritaient pas tout autant que lui.
L'ariauisme, de plus, était profoudénient déiste. Il séparait par un abîme le Créateur de la création, et Âthanase faisait valoir avec succès contre lui qu*il ne savait établir Tunion réelle^ positive, de l'homme avec Dieu. Cet argument, au point de vue du sentiment religieux, est très-fort. L'homme, selon Tarianisme, était sans doute uni au Fils incarné, mais ce Fils incarné était lui-même éloigné de Dieu par tonte la distance infinie qui sépare l'Être incréé de la plus haute des créatures. Depuis le milieu du iv* siècle, on peut voir que l'arianisme, tout en restant très«répandu dans la classe éclairée et dans le clergé sérieux, rompu aux études bibliques et connaissant bien la tradition, devient de plus en plus impopulaire. C'est évidemment pour cela que les conciles ariens ou seini-ariens, en rédigeant leurs formules dogmatiques, se bornent à éliminer les expressions impliquant l'adhésion formelle à la doctrine d'Athanase, mais en même temps serrent celle-ci d'aussi près qu'ils peuvent. Il semble donc qu'ils n'osaient pas afficher ouvertement leur opinion.
11 faut ajouter ceci. Le parti arien^ par cela même qu'il représentait l'opposition à l'autorité ecclésiastique et au mysticisme dogmatisant, fut en général le parti préféré par les esprits libres, par conséquent le parti le moins uni ; par conséquent aussi, le plus opposé aux habitudes ascétiques, monacales, superstitieuses^ qui envahissaient toujours plus l'Eglise. Vigilance, Aerius, Jovinien, ces protestants du ly"^ siècle, qui combattirent de toutes leurs forces les innovations sacerdotales, les prières pour les morts, le célibat érigé en vertu suprême, le cuite des saints, etc. y furent tous, ainsi que leurs partisans^ plus ou moins ariens. Mais ce qui recommanderait de nos jours l'arianisme à notre estime, le rendait impopulaire en ce temps-là.
ÂTHANASE ET ABIUS. 93
On a dit que le Iriomphe du dogme athanasien fut dû surtout aux moines qui^ depuis le iv'^ siècle, devinrent nombreux et influents^ et qui se posèrent partout en fervents défenseurs de Thoraoousie. C'est précisément ce qui prouve les vives sympathies que la doctrine d'Atlianase rencontrait dans les éléments ignorants et ardents de la société chrétienne. C'est dans cette classe en effet que se recrutait principalement la moinerie du lY'' siècle, où déjà il était plus facile de défendre une cause par des moines que par des raisons.
Assurément la doctrine d'Àthanase ne prêtait pas moins à des objections de toute sorte que celle d'Arius. Mais la multitude sentit les côtés faibles de celle-ci et fut insensible aux défauts de celle-là. Nous touchons ici au vrai point qui tranche la question au point de vue historique. La multitude chrétienne ne comprenait rien aux débats des docteurs s'escrimant sur Vhomoousie et rhomœousie, sur les hypostases et les essences. Mais elle comprenait fort bien qu'aux yeux des Ariens, Jésus était moindre qu'aux yeux des Atha nasiens. Il lui semblait donc qu'on était meilleur chrétien de ce dernier côté. Pour que l'arianisme eût triomphé, et ce triomphe, répétons-le, n'eût été qu'un commencement de retour vers l'ancien uuitarisme, il eût fallu que l'Église, au lieu de marcher vers le catholicisme sacerdotal, mystique, superstitieux, au lieu de s'enfoncer dans le moyen âge, eût été animée en masse du besoin et du désir d'une réforme da ns le se ns d'un retour à l'Évangile. Il eût fallu que les | esprits se trouvassent au niveau qu'ils ne devaient atteindre ; que onze siècles plus tard, à la veille de la Réforme. L'aria- ; nisme devait succomber aussi certainement que le catholicisme romain devait se constituer, et les regrets que sa défaite finale peut inspirer dépendent entièrement de l'idée qu'on se fait de la nécessité de cette constitution. £n même
9/i FORIÉATION i)C DOGMë.
temps, la chute irrémédiable â*un système, qui eut, diraiton, plus d'une chance de victoire, démontre d'une manière irréfragable la réalité de cette loi que nous avons assignée dès l'origine à tout ce développement de la pensée religieuse : de deux partis en lutte, celui qui triomphe est régulièrement celui qui glorifie le plus la personne de Jésus- Christ
L'histoire du culte de Marie offre un parallèle des plus instructifs à celle de la divinité de son fils. De nos jours, et malgré les très-puissantes raisons que l'ancienne orthodoxie catholique pouvait alléguer, la grande majorité des catholiques fenents s'est déclarée pour le dogme de Tlramaculée Conception, sans bien savoir au juste ce dont il s'agissait, mais avant tout parce que la dévotion profonde à Marie trouve plus de satisfaction à proclamer cette doctrine qu'à la nier. La divinisation graduelle de Marie suit, au sein de l'Église romaine, une marche analogue, bien que beaucoup plus lente, à celle que l'Église des premiers siècles a suivie en élaborant la divinité de Jésus. Chez presque tous les auteurs catholiques de nos jours, Marie est la médiatrice universelle, tout pouvoir lui a été donné au ciel sur la terre. Que dis-je ? Plus d'une tentative sérieuse a déjà été faite dans le camp ultramontain pour adjoindre d'une façon quelconque Marie à la Trînité, et si la raariolâtrie dure longtemps encore^ cela viendra.