CHAPITRE VL
Pour ne pas nuire à la clarté du récit, nous avons omb jusqu'à présent de parler des compléments que la doctrine
LES DOGMES DE LA TRINITÉ ET DES t>EtX NATURES. 95
de la divinité de Jésus-Christ, une fois parvenue à l'absolu, réclamait impérieusement pour être conciiiable avec d'autres exigences de la foi chrétienne et du sentiment chrétien. Ces exigences provenaient de deux préoccupations très-légitimes : 1<> Du moment que le Fils n'est plus un être essentiellemeol subordonné au Créateur de toutes choses, mais une personne divine, éternelle, de même substance que le Père, comment» sans donner dans le sabellianisme et nier la personnalité du Verbe, faut-il concevoir l'unité de Dieu ? 2'' D'autre part, si le Fils est Dieu, d'essence parfaite et inaccessible au changement comme le Père dont il partage l'essence, quelle idée doit-on se faire de l'histoire évangélique, de son Christhomme pleurant, tenté, souffrant, mourant, en un mot ayant sa large part des imperfections de notre nature ? A la première question la théologie chrétienne répondit par le dogme de la Trinité qui enseigne l'existence de trois personnes en une seule nature divine; à la seconde, par le dogme des deux natures qui enseigne la coexistence de la nature humaine et de la nature divine en une seule personne, Jésus-Christ. Mais ce ne fut pas sans débats prolongés que la chrétienté ou du moins ses docteurs, car décidé* ment la multitude n'y comprenait plus rien, parvinrent à fixer la doctrine de l'Église sur ces deux points obscurs.
On se rappelle que, dès le commencement du ii'^ siècle, les chrétiens aimaient à résumer les objets de leur foi sous forme d'une trilogie, celle du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Cette formule, d'un tour mystérieux, incompréhensible aux profanes, convenait à une association dont les groupes disséminés étaient si souvent forcés de se constituer à l'état de sociétés secrètes. Elle n'est pas la seule qui ait figuré dans l'espèce de franc-maçonnerie à laquelle les chrétiens des premiers siècles eurent si souvent recours, soit par précaution contre des pouvoirs persécuteurs,, soit parce que
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le goût de répoque élait aux mystères. Adoptée an il** siècle comme formule baptisraaie, cette trilogie servit de fondement à la règle de foi que Ton trouve en vigueur avec de nombreuses variantes au sein de la plupart des communautés catholiques à la fin du même siècle, et qui, insistant sur Tuniié du Créateur, la réalité de la naissance, des souffrances et de la mort de Jésus, servit d*antidote contre les doctrines gnostiques. C'est elle encore qui, après avoir encore subi plus d'une modification notable, est devenue ce qu*on appelle aujourd'hui le Symbole des Apôtres ou le Credo. Nous avons dit comment la trilogie était devenue, en Orient, la triade, en Occident la trinité, sans que cette expression, réservée à la théologie transcendante, fût encore populaire, et surtout sans qu'elle impliquât la doctrine orthodoxe de ce nom. Enfin on se rappelle combien les idées sur le troisième terme, le Saint-Esprit, étaient encore flottantes.
Il n'en pouvait être toujours ainsi. La divinité de Jésus- Christ, élevée à l'absolu, réclamait une théorie de la Trinité un peu mieux constituée que la divinité à deux mains (Virénée, ou même que \ économie distributive de Terlullien. Le Fils, distinct du Père dont il tire son être, mais égal du reste au Père, constituait devant lui une sorte d'antithèse, d'opposition intra-divine qui appelait sa synthèse. La catégorie du triple plaît à l'esprit humain. C'est l'harmonie qui unit les dissonances, c'est la conclusion du syllogisme, c'e.>t Tunité se dégageant du multiple, la transition unissant les termes distants, la conciliation résolvant les deux faces d'une antinomie. Elle éveille donc aisément le sentiment de l'achevé^ de l'harmonieux, du parfait, et il n'est pas étonnant que le nombre trois ait toujours et partout tenu une grande place dans la symbolique religieuse. Nombre mystique, il est aussi le nombre ou, si l'on veut, il marque le rhythme dialectique, et c'est pourquoi nous le voyons de tout temps en faveur dans
kl métaphysique^ depuis Pytbagore jusqu'à Hegel. Nous ne disons pas du tout que cette qualité du nombre trois ait engendré la croyance en la Trinité ; mais nous expliquons ainsi Tattrait en quelque sorte instinctif que cette doctrine, une fois édifiée sur des prémisses passant pour incontestables, rencontra dans les esprits et la facilité avec laquelle la spéculation transcendante, le mysticisme et la foi populaire s'en accommodèrent à Tenvi.
Le symbole de Nicée ne dit rien encore de la Trinité et se borne à énoncer l'ancienne trilogie. Père, Fils et Saint-Esprit, en spéciûant seulement, au sujet du Fils, les points de discussion soulevés par la controverse arienne. Il affirme simplement la foi au Saint-Esprit, sans rien définir sur sa nature ni sur ses rapports avec les deux premiers termes. Déjà pourtant les mots de triade et de trinité s'employaient pour désigner collectivement les trois termes divins, et Athauase, dans ses écrits contre les ariens, insistait sur l'inconvenance d'introduire un être créé dans la divine Trinité. Cependant beaucoup, de son temps, regardaient le Saint-Esprit comme on avait jadis regardé le Verbe, comme un être créé, subordonné au Fils, de même que celui-ci l'était au Père, une espèce d'archange. On pouvait même invoquer l'autorité formelle d'Origène en faveur de cette manière de voir. Les ariens et semi-ariens inclinaient volontiers vers cette idée conforme à l'analogie de leurs croyances, tandis que d'autres, moins prompts à fiostuler sans nécessité rigoureuse l'existence de plusieurs personnes divines, ne voulaient voir en lui que i'èvepyeca, la force Opérante de Dieu (1). On répugnait çà et là à lui donner le nom de Dieu. Hilaire de Poitiers, par exemple, s'abstient systématiquement de le nommer ainsi. Macedonius, évêque de Constantinople depuis 3/!i2, semi-.
(l)Comp. Grégoire de Nazianze, Ora^ 7^00/. de Spir» Sando, §5.
RÉYILLE. 6
98 IfORlfAtîON Dtr DOGME.
arien à peu près rallié, s'était distingué parmi ceux qui insistaient sur rinfériorité du Saint-Esprit, comme s*il eût reporté sur ce point unique le levain d'arianisme qu*il avait encore dans l'âme. De là le nom de macédoniens donné aux adversaires de la divinité ou de la personnalité du Saint- Esprit, mais qulyi au moment où nous sommes, désigne souvent chez les anciens auteurs le parti semi-arien dans son < ensemble. Or cette manière de concevoir le Saint-Esprit I comme créé et subordonné mettait en danger la divinité ab- !solue du Fils. Il parut donc absolument nécessaire, pour consolider la doctrine de Nicée, d'appliquer au Saint-Esprit des définitions qui consacrassent sa personnalité, l'identité de son essence avec celle du Père et du Fils, et Tégale dignité que rÉglise doit lui reconnaître dans son culte. C'est ce que fit le second concile oecuménique dit de Gonstantinople, que Théodose convoqua en 381 pour décréter la victoire irrévocable des doctrines athanasiennes. Ce concile réaffirma le symbole de Nicée, mais y ajouta, pour ce qui concerne le Saint-Esprit, la déclaration suivante :
Nous croyons au Saint-Esprit, le Seigneur qui vivifie, qui procède du Père, qu'il faut adorer et glorifier avec le Père et le Fils, qui a parlé par les prophètes.
Ainsi se trouva décrétée la triplicité des personnes divines. Seulement le symbole de Gonstantinople, tout en commençant par une profession formelle de monothéisme, ne dit mot de la manière dont il fallait concevoir l'unité de la divinité ainsi divisée en trois personnes distinctes et, de plus, eu stipulant que le Saint-Esprit procède du Père, et non du Fils (1), il laissa planer encore une ombre de subordination
(1) En Occident on ne tarda pas à ajouter habituellement Filioque pour faire disparaître cette inégalité, et cette addition fût consacrée joar le synode de Tolède en 589. Ce fut Torigine de violents débats
du Fils et du Saint-Esprit dans leur relation avec le Père» qui, engendrant le Fils et faisant procéder le Saint-Esprit, demeure seul la source absolue de Têtre et de la vie. Il esfr> difficile de ne pas voir dans cette réticence du concile une preuve de la puissance latente que le semi-arianisme, officiellement vaincu, possédait encore dans l'Église grecque. Le propre de ce parti, depuis Torigine, fut de se résigner aux prémisses de ses adversaires, à la condition de n'être pas tenu d'accepter leurs dernières conclusions.
Mais, tant était grande encore la diversité de vues qui se cachait sous la profession commune du dogme orthodoxe, rÉglise comptait déjà une tendance de plus joignant à de vives sympathies pour la doctrine de Nicée des vues trèssuspectes sur la personne de Jésus. Apollinaire, évêque de Laodicée, fils d*un chrétien philologue et grand admirateur des lettres grecques, bon grammairien lui-même et écrivain de talent, avait commencé par combattre vigoureusement Tarianisme et s*était acquis l'amitié d'Alhanase. Mais, moins absorbé que celui-ci par la question de l'homoousie, il crut que l'arianisme ne pouvait être vaincu qu'en le suivant sur le terrain de la réalité historique. L'orthodoxie de Nicée aboutirait, il en convenait d'avance, à l'absurde, si en proclamant la déité du Verbe ou du Fils, elle en venait à joindre un Dieu parfait et un homme parfait dans la seule personne de Jésus. L'idée d'un Dieu-Homme lui paraissait un monstre logique et il ne craignait pas de la comparer aux formes fabuleuses^ connues dans la mythologie sous le
entre T Église latine et TÉglise grecque qui reprocha toujours i TOecident d'avoir fait arbitrairement cette addition au texte œcuménique. L'arbitraire est évident quant à la forme ; quant au fond, il est certain que l'Église latine est sur ce point plus fidèle à l'esprit du dogme trinitaire que l'Église grecque.
nom de minotaures et de tragélaphes (1). D'ailleurs, disail-ii, là où Tbomme est complet, le péché est aussi (oirou Tc7c(oç àvGpwTToç, i%tt àfxatpTta). Pour éviter cet écueil, se fondant sur la psychologie platonicienne qu'il pouvait étayer de Tautorité d'un apôtre (2), distinguant dans l'homme V esprit^ Vâme sensible et le corps, W affirma qu'en Jésus l'âme sensible et le corps seuls étaient humains de nature et que le Verbe était chez lui ce que l'esprit est chez les autres hommes. Il n'y avait donc en réalité qu'une nature dans la personne de Jésus et ce qu'il y avait d'humain en lui n'était que l'organe terrestre de l'Être divin descendu sur la terre.
Cette théorie d'Apollinaire fit sensation. Elle niait de la manière la plus formelle que Jésus eût été vraiment homme. La rigueur dialectique avec laquelle son auteur procédait lui enlevait le bénéfice des excuses que le vague, l'indéterminé des doctrines antérieures sur ce point essentiel, permettait de faire valoir en faveur des écrivains ecclésiastiques du passé. Elle dérobait tout terrain sérieux à l'idée caressée de tout temps par le mysticisme chrétien qu'en Jésus l'humanité a été positivement unie, réconciliée avec la divinité. Pourtant elle semblait découler bien rigoureusement de la doctrine décrétée à Nicée. Et c'était un ami du grand Athanase qui la développait avec une clarté séduisante ! Athanase combattit Apollinaire dans deux livres, mais sans le nommer. Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Basile le Grand l'attaquèrent sans ménagement, se découvrant parfois au point d'aboutir à cette-idée si dangereuse pour l'orthodoxie qu'il n'y a pas de différence spécifique entre l'immanence du divin en Jésus et cette même immanence en tout autre
(1) Animaux fantastiques moitié boucs^ moitié cerfs, (2)1 Thessal., V, 23.
homme. Mais ici, pas plus que dans la controverse arienne, la logique, Targumeulaiion, ne décidèrent en dernier ressort. Le sentiment chrétien du temps réclamait la complète et réelle divinité du Christ, sa complète et réelle humanité. Apollinaire, excommunié en 375, fut définitivement condamné à Conslantinople en 381. Il mourut en 390. Ses partisans, réduits à Télat de secte, furent persécutés par 1-aulorité impériale. Toutefois l'idée essentielle d'Apollinaire ressuscita plus tard sous le nom de monophysisme.
Les conciles avaient décrété, nullement coordonné la foi. A mesure que la profession obligatoire de l'Église s'enrichissait de nouvelles défînilions , les problèmes béants, insolubles, augmentaient en nombre et, sur le terrain circonscrit par elles, la raison, l'histoire, le bon sens, tâchaient de faire valoir leurs droits d'une manière qui risquait à chaque instant de faire éclater l'enceinte, récente encore,. du dogme ecclésiastique. Apollinaire avait mis le doigt sur la vraie difficulté. Plus la divinité de Jésus était entière, plus la question de son humanité réelle se posait impérieusement à l'esprit des théologiens. On avait maintenu contre Apollinaire la nature humaine complète de Jésus, mais on avait dû distinguer si soigneusement en lui la nature divine et la nature humaine qu'on en était venu à les séparer et à se représenter les choses comme si le Verbe divin s'était adapté ((7uv^\{;cv sauT») un homme parfait, les deux natures se trouvant ainsi conjointes, mais non réunies dans l'unité de sa personne. Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, élèves de l'école d'Antiochc, bien d'autres avec eux, abondaient dans ce sens. Un pas de plus dans cette voie, et l'on revenait purement et simplement au vieil unitarisme, à 1 homme Jésus déterminé, inspiré par l'Esprit ou le Verbe divin. C'est bien en vain que l'arianisme eût été écrasé à Nicée et à Constantinople.
Nestorius était évêque de Gonstantinople depuis &28, ayant à lutter contre des rivalités jalouses et contre son collègue d'Alexandrie, Cyrille, qui poursuivait la mémoire de Chrysostome jusque chez son successeur décidé à la réhabiliter. Nestorius sympathisait avec ceux qui séparaient les deux natures de peur d'annihiler la nature divine en la rabaissant, ou d'annihiler la nature humaine par le retranchement de l'un ou l'autre de ses éléments constitutifs. En particulier il refusait d'appeler Marie mère de Dieu {Qtoxô xcc), puisque, disait-il, Dieu n'a pas de mère, qu'on ne peut pas mettre au monde son Créateur et que Marie n'a pu enfanter que la nature humaine dont le Verbe divin voulait faire son organe. Cyrille remua ciel et terre pour monter les esprits contre Nestorius. Il eut l'adresse de prévenir contre lui l'évêque de Rome Célestin en lui faisant croire que Nestorius donnait la main aux Pélagiens, alors très-mal vus en Occident. A Rome et à Alexandrie Nestorius fui décrété d'hérésie. La dispute s'envenima, et Théodose II dut convoquer un concile œcuménique h Éphèse en /i3i. Cette fois comme les autres, le parti de l'affirmation l'emporta sur celui de la négation. La personne de Marie commençait à 8*élever dans le nouvel empyrée. Le nom paradoxal de mère de Dieu plaisait à la piété populaire. Nestorius fut condamné et mourut en exil, en hhi). Le concile décida que le Christ était en même temps Dieu et homme (©eo? hyioZ xal àvôpwTcoç), que, dans l'unité de sa personne, les deux substances, divine et humaine étaient, non simplement annexes, mais unies, sans, du reste, s'expliquer sur le mode de celte union, encore moins sur sa possibilité. Le concile affirma donc la contradiction que Nestorius et les siens cherchaient à éviter, mais ne fil rien pour la résoudre. Le nestorianisme, proscrit sur les terres de l'empire romain, parvint toutefois à se mainienir dans l'empire perse. L'école
d*Édesse en fut le foyer principal. La politiqne des rois de Perse les porta à encourager celle dissidence qui rompait le lien entre leurs sujets chrétiens et l'Égiise impériale. L'Église nestorienne, qui a poussé des ramiûcalions jusqu'en Chine, s'est perpétuée eu Orient jusqu'à nos jours.
Le ' concile d'Épbèse, en décrétant le dogme des deux natures , laissait la porte toujours ouverte à des vues trèsvoisines du neslorianisme. Il semblait autoriser, par exemple, ces explications des passages difiBciles de l'histoire évangélique, lesquelles consistent à dire : Jésus en tant qu'homme ignorait ou disait ce que, comme Dieu, il savait ou n'eût pas dit. Ce qui revenait à séparer sa personne en deux consciences et deux volontés, autrement dit en deux personnes. A Alexandrie, Cyrille et son successeur Dioscure combattirent avec la dernière vivacité cette doctrine des deux natures, tandis que leur partisan Ëulychès était condamné à Constantinople. C'est alors, en 449, qu'eut lieu ce qu'on appela./^ brigandage d'Ephè&e^ concile oecuménique où Dioscure violenta les évêques jusqu'à ce qu'ils se fussent décidés en faveur d'Ëutychès. Mais les protestations plurent de toutes parts, et la mort de Théodose II, en faisant monter sur le trône Marcieu et Pulchérie, fournit aux partisans des deux natures l'occasion d'une éclatante revanche. L'évéque de Rome, Léon P% s'était prononcé formellement contre Ëutychès et le concile de Chalcédoine, quatrième oecuménique (651), condamna Dioscure et tous ceux qui avec lui rejetaient le dogme des deux natures. Il fut donc entendu que Jésus était vrai homme et vrai Dieu, unissant en lui les deux natures « sans confusion, sans mutation, sans division, sans » séparation, les deux natures conservant chacune sa pro- » priété » ^ sans que cela altérât en quoi que ce fût Tunité de la personne. Comprenne qui pourra, si jamais quelqu'un a pu comprendre un tel décret. Bien qu'il fût revêtu de la
sanction impériale, bien que les partisans de Dioscurc fussent, depuis lors, notés comme hérétiques tnonophy sites ^ la Palestine et TEgypte se soulevèrent contre le décret de Chalcé^ doinc et restèrent attachées au monophysisme condamné.
Le monophysisme consistait, non pas à nier que le Fils eût participé à l'humanité^ mais à réduire sa nature humaine à des éléments inconscients, impersonnels, de sorte que la conscience, la volonté, le moi, en un mot, de Jésus fût unique et le moi d'un Dieu. On le voit, c'était là reprise en sous-œuvre de la doctrine d'Apollinaire. C'était aussi la continuation logique de la pensée d'Atbanase ; mais à son tour celte pensée venait heurter le sentiment chrétien, qui aimait mieux se résigner à une contradiction de l'ordre intellectuel que de ne pas voir en Jésus un vrai homme ue faisant qu'un avec un vrai Dieu.
Nous épargnerons à nos lecteurs le récit des maussades et subtiles disputes qui se prolongèrent bien après le concile de Chalcédoine. Il y eut, par exemple, un empereur, Zenon ITsaurîen, qui, en 482, espéra faire la paix en rédigeant un Hénotikon lequel, bien qu'agréé par l'évêque d'Alexandrie du moment, augmenta encore la confusion. L'épiscopat romain tenait ferme pour le maintien strict de la doctrine de Chalcédoine, tandis que V Hénotikon faisait quelques concessions aux monophysites. Justinien, monté sur le trône en 527, essaya aussi de rétablir la concorde, mais ne fut pas plus heureux que Zenon dans ses efforts. Le monophysisme, retranché en Egypte, comme dans une fortei esse inexpugnable, se sépara toujours plus du reste de la chrétienté. La conquête arabe rendit ce schisme irrévocable^ et ainsi se constitua ce qu'on appelle aujourd'hui V Église Copkte, Les chrétiens d'Arménie, qui avaient adopté VHénotikon de Zenon, se déclarèrent formellement monophysite.-; en 595. C'est ainsi qu'ils ont conservé leur organisation et leur autonomie ecclé-
siastique jusqu'à nos jours. Les débris du monophysisme en Syrie et en Mésopotamie, réorganisés sous la direction de Jacob Barada! (5/!il-578), formèrent ce qu'on appelle les communautés Jacobttes.
Ce n'était pas encore fini. L'empereur Héraclius (611-6/il) fut aussi tenté du désir de ramener les monopbysites et pensa qu'en leur concédant qu'il n'y avait qu'une « volonté active » dans la personne du Christ, ils pourraient sans objection majeure se conformer au dogme catholique. Ce qui engendra une hérésie déplus, \emonothélisme. Comment admettre, s'il y avait en Jésus un vrai homme et un vrai Dieu, que l'homme ou le Dieu fût dépourvu de volonté personnelle ? D'autre pari, les monopbysites n'avaient-ils pas quelque raison d'alléguer que deux volontés supposent nécessairement deux personnes ? Après bien des débats, un sixième concile œcuménique dut se rassembler à Constantinople en 680 sous Constantin Pogonat, et il fut décidé que Jésus, Dieu-Homme, possédait deux volontés, l'une divine, l'autre humaine, mais que celle-ci était toujours et invariablement soumise à la volonté divine toute-puissante : ce qui revenait au fond à nier ce qu'on afiSrmait. Toujours la même méthode, inspirée par le même intérêt plus religieux que logique et dénotant l'impasse où l'Ëglise s'était fourvoyée. Le monothélisme, un moment florissant à Constantinople sous Philipicus Bardanes (711-713), se perpétua chez les Maronites (1) du Liban jusqu'au temps des croisades.
L'Orient avait eu le monopole de ces disputes où l'Église grecque s'épuisait. Qui pourrait dire jusqu'à quel point la lassitude et les graves objections que soulevait la Trinité ecclésiastique ne favorisèrent pas les rapides conquêtes du
(1) Ainsi nommés de Johannes Maro, leur premier patriarclie indépendant, mort en 701 .
monothéisme musulman 7 L'Occident chrétien arriva plus vite à son repos sur ces questions métaphysiques autant que religieuses, et les ayant prises par leur côté mystique pluiôt que par leur côté spéculatif, il eut la fortune d'élaborer la formule définitive de ce mouvement immense d'idées qui avait en presque toujours l'Orient pour théâtre. Les théologiens émiqents de l'Occident avaient toujours appuyé ou accepté l'orthodoxie proclamée en OrienL Le plus illustre d'entre eux, Augustin, qui n'aurait su tirer de son génie, médiocrement original, les spéculations hardies où se complaisait l'esprit oriental, acceptant d'avance et les yeux fermés la tradition catholique, excella dans l'art de présenter sous une forme claire, méthodique, avec une puissance due à sa richesse d'imagination et à sa mysticité communicative, les données encore assez mal agencées du système orthodoxe, et le dogme de la Trinité lui doit, à vraiment dire, son complet achèvement.
Cette disposition d'esprit fit en effet qu'il chercha les moyens de rendre le dogme trinitaire, sinon accessible, du moins supportable à la raison humaine. Il espéra y réussir en arrondissant, pour ainsi dire, les angles aigus de la doctrine orthodoxe. Par exemple, il tâcha d'effacer jusqu'aux derniers vestiges de l'ancienne subordination, soit en montrant qu'il ne fallait pas donner un sens humain aux expressions à^envoi, de génération du Fils, de procession du Saint-Esprit, soit en établissant que dans tout acte divin la Trinité tout entière était coopérante (1). En somme, il réussit beaucoup mieux à ramener les trois termes à l'unité qu'à maintenir la dis-
(1) C'est ainsi qu'il combattit le vieux point de vue si cher i Tertullienet aux premiers fauteurs de la théorie du Verbe, d'après lequel les Ihéophanies et interventions divines de l'Ancien Testament étaient imputables, non au Père, mais au Fils. Ce point de vue supposait préci-
tinclion de chacun d'eux. A plus d'une reprise il avoua que cetie doctrine était de celles dont il faut dire pie credendum . est et que « l'homme animai » ne peut comprendre (1). Les analogies tirées de la nature humaine^ qu'il développa avec le plus de complaisance, confirment amplement cette appt'éciation. Ainsi, disait-il, quand nous nous représentons mentalement un objet extérieur, nous distinguons la mémoire de cet objets sa vision interne et la volonté qui les rassemble. Ce sont là trois éléments distincts dont l'unité forme une pensée (*2). Ou bien, trouvant dans l'esprit humain une image affaiblie du Créateur, il discerne une sorte de trinité dans la mémoire de soi, l'intelligence de soi, et l'amour de soi, choses distinctes et qui pourtant se réunissent dans rin" divisible unité du moi humain. C'est une conception ingénieuse, d'une valeur philosophique incontestable^ mais une comparaison malheureuse, qui ne parvient pas à rendre la Trinité intelligible, puisqu'il s'agit d'expliquer comment trois personnes divines distinctes ne font pas trois Dieux, et non de montrer, ce que nul ne conteste, que des facultés distinctes peuvent appartenir h une seule personne. Comme tous les théoriciens de la Trinité, Augustin, pour éviter le Charybde du trithéisme, va donner en plein sur le Scylla du sabellianisme. L'inexorable rigueur de la notion de personnalité déjoue tous ses efforts. Du reste, il ne se dissimule pas à lui-même l'inadéquat d'une pareille analogie. Mais alors à quoi servait-elle ?
Augustin ne fut pas plus heureux dans ses efforts pour rendre acceptable le dogme des deux natures. Sa comparai-
sèment riiifériorité du Fils^ et Augustin sentait à merveille que si Ton faisait ia moindre concession sur ce point^ rariaoisme et pire encore s'ensuivrait.
(1) DeTrinit., VII, 2.
(2) DeTrinit, xi, 6.
son favorite fut que Jésus-Christ était homme et Dieu en une seule personne, de même que chacun de nous est chair et esprit (1). S'il avait fallu prendre cette analogie au sens strict, ne revenait-on pas tout droit à la doctrine condamnée* d'Apollinaire et par conséquent au monophysisme ?
Mais, ne nous lassons pas de le répéter, ces péchés contre la saine logique ne furent pas même remarqués. L'Occident chrétien n'avait pas la moindre inleniion de repousser la métaphysique décrétée eu Orient La querelle du pélagianisme le remua bien plus que la controverse sur la divinité de Jésus. Augustin riva donc un dogme déjà profondément enfoncé dans TÉglise latine. Un moment, un seul, l'Occident eut la contre-partie des grandes controverses orientales. Les conciles d'Espagne, pour écarter le venin de l'ariauisme, s'étaient souvent servis de la formule que le Fils était tel natura.nonadoptione^ voulant dire par là que le Fils devait son être à une détermination interne, nécessaire, de la substance divine, et non pas à une volonté adventice du Père. Plusieurs théologiens espagnols, Yictorinus, par exemple, et Isidore de Séville partirent de là pour enseigner que l'homme Jésus était au contraire fils de Dieu par adoption. Au viii siècle, cette idée qui n'était autre chose qu'un nestorianisme à peine déguisé, fut préconisée par Élipand, archevêque de Tolède, et Félix, évêque d'Urgel. Leurs opinions, Irès-goûtées en Espagne, pénétrèrent en France et attirèrent l'attention de Gharlemagne qui ne demandait pas mieux que d'imiter en tout les empereurs romains. A Francfort et à Aix-la-Chapelle (794 et 799), Vadoptianisme, vivement combattu par Alcuin, fut condamné dans la personne de ses représentants. Élipand, protégé par son roi maure, ne consentit pas à se rétracter. Félix fut plus docile ; mais on vit par les papiers trouvéschez
(1) Enchir., 36.
lui après sa mort que sa soumission avait élé contrainte. La mort des deux chefs adoptiens fut celle aussi de Tadoplianisme, qui n'avait pu jeter de profondes racines dans un temps plus défavorable encore aux tendances rationalistes que le m® ou le iv* siècle. Toutefois, de temps à autre, l'histoire de TÉglise doit signaler un adoptien ou du moins un défenseur de Tadoptianisme, tels, par exemple, que le jésuite Vasquez et le professeur protestant Calixle (1).
Vers le même temps on voit se répandre partout en Occident une confession de foi trinilaire , d'origine incertaine, probablement composée en Espagne, mais dont aucune mention authentique n'est antérieure au viii^ siècle. On Ta attribuée sans raison à Augustin ; mais c'est par un véritable déii porté à l'histoire qu'on l'a appelée le symbole d'Athanàse. Rédigé originairement en latin, comme le prouvent les nombreuses variantes des textes grecs, ce symbole, dit d'Athanase, nommé aussi très-souvent le symbole Quicumque, du mot par lequel il débute, est proprement une extension des symboles de Nicée, de Gonstantinople, d'Éphcse et de Ghalcédoine, rédigée de façon à définir le dogme trini taire dans toute sa rigueur paradoxale, en fermant toute fissure qui pourrait encore laisser passer un souffle d'hérésie et en menaçant tout récalcitrant de l'éternelle damnation. Ce symbole résume donc tout le travail de la pensée chrétienne pendant les sept premiers siècles, et la vénération dont il ne tarda pas à être entouré dans l'Église entichée d'orthodoxie prouve combien il répondait aux tendances de son temps. Il passa bientôt, et il passe encore aujourd'hui dans plus d'une
(1) Comparez, pour l'histoire de radoplianisme, Gieseler, Kirchengesch.y II, I, § 13; Baur, Dreteinigkeit, II, I, ch. iv ; Tarticle Adop^ tianùmus dans rEncyclopédie de Herzog.
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Église, pour on des docameats les plus sacrés de la diretienté. La naive audace, osons plotôt dire la franchise brutale a?ec laquelle les contradictioiis de la théologie ortho* doxe sont énumérées et précisées, au point que Yix^ croirait parfois entendre un adTersaire qui les raffine pour les mieux réfuter, ne nuisit en rien à sa popularité. Loin de là ! D^uis longtemps la piété chrétienne se plaisait dans le contradictoire et le savourait. En reproduisant ce symbole, nous décrirons le couronnement posé sur l'édifice laborieusement construit en rhonneur de la dirinilé du Christ.
Qnkumque vult servari, dit-il^ quiconque veut être sauvé, avant toute chose il faut qu'il garde la foi catholique^ laquelle chacun doit lenir tout entière et inviolée, s'il ne veut pas périr pour toujours. Et la foi catholique est celle-ci, que nous adoridns un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l'unité, sans confondre les personnes ni diviser la substance.
Car autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Mais la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit est une, leur gloire égale, leur mayesté co-éternelie. Tel qu'est le Père, tel est le Fils, tel est le Saint-Espnt. Le Père est incréé, le Fils incréé, el le Saint-Esprit incréé ; le Père est incompréhensible, le Fils incompréhensible, et le Saint-Esprit incompréhensible ; le Père éternel, le Fils éternel^ et le Saint-Esprit étemel.
Et pourtant ils ne sont pas trois étemels, mais un éternel, comme aussi ils ne sont pas trois incompréhensibles, ni trois incréés, mais un seul incréé et un seul incompréhensible. Et de même, le Père est t(>ut-puissaat, le Fils est tout-puissant et le Saint-Esprit tout-puissant. Et pourtant ils ne sont pas trois tout-puissants, mais un seul toutpuissant. Ainsi le Père est Dieu, le Fils est Dieu, et le Saint-Esprit est Dieu. Et pourtant ils ne sont pas trois Dieux, mais un seul Dieu. Et de même, le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur et le Saint-Esprit Seigneur. Et pourtant ils ne sont pas trois Seigneurs, mais un seul Seigneur. Car de même que nous somme forcés par la vérité chrétienne de reconnaître que chaque personne est, chacune en soi {sin-
gillatim)f Dieu et Seigneur, de même la religion c^ilholique nous défend de dire qu'il y a trois Dieux et trois Seigneurs.
Le Père n*est ni fait, ni créé, ni engendré. Le Fils est du Père seul, ni fait, ni créé, mais engendré. Le Saint-Esprit est du Père et du Fils, ni fait^ ni créé, ni engendré, mais procédant. Ainsi il y a un seul Père, et non trois Pères ; un seul Fils, et non trois Fils ; un seul Saint- Esprit, et non trois Saints-Esprits. Et dans cette Trinité aucun n'est antérieur ou postérieur à l'autre, aucun n*est supérieur ou inférieur à l'autre. Mais les trois personnes sont ensemble co-éternelles et égales, de sorte qu'en toute chose, comme il a été dit, il faut adoret l'unité dans la Trinité et la Trinité dans l'unité. Celui donc qui veut être sauvé, doit penser ainsi de la Trinité.
De plus, il est nécessaire à son salut éternel qu'il ait aussi la vraie croyance concernant l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Or la vraie croyance est que nous croyions et confessions que notre Seigneur Jésus Christ^ le Fils de Dieu, est Dieu et Homme, Dieu de la substance du Père, engendré avant les siècles, et Homme de la substance de sa mère, né dans le temps ; Dieu parfait et Homme parfait, en possession d'une âme raisonnable et d'une chair humaine, égal au Père quant à sa divinité, et inférieur au Père quant à son humanité ; lequel, bien que Dieu et Homme, n'est pas deux, mais un seul Christ; un seul, non par le changement de la divinité en chnir, mais par l'assomption de l'humanité en Dieu ; un seul, enfin, non par la confusion des substances, mais par l'unité de la personne. Car de même qu'une âme raisonnable et une chair font un seul homme, de môme Dieu et l'Homme font un seul Christ.
Lequel a souffert pour notre salut, est descendu aux enfers, est ressuscité des morts le troisième jour, est monté au ciel, s'est assis à la droite du Père, Dieu tout-puissant ; d'où il viendra juger les vivants et les morts ; à la venue duquel tous les hommes ressusciteront avec leurs corps et devront rendre compte de leurs œuvres. Et ceux qu* auront bien agi iront à la vie éternelle ; ceux qui auront mal fait, au feu éternel.
Telle est la foi catholique ; que si un homme ne la croit pas fidèlement et fermement, il ne peut être sauvé.
Voulez-vous avoir une idée de la distance qui sépare le
christianisme originel et authentique de ce christianisme orthodoxe fabriqué par les conciles ? Tout de suite après avoir lu ce centou de contradictions imposées à la foi sous peine de Tenfer, ouvrez un Nouveau Testament et relisez le Sermon de la montagne.