CHAPITRE VII
l/ORTHODOXIE CATHOLIQUE,
Le sentiment chrétien avait donc atteint le but suprême de ses aspirations séculaires. Le Fils de Thommedes premiers évangiles, devenu « homme du ciel », puis identifié avec le Verbe-dieu, puis fait toujours plus égal à Dieu le Père en essence, en éternité, en puissance et en dignité, avait achevé son ascension glorieuse, sans toutefois se séparer de sa nature humaine associée à tous les degrés de son apothéose. La divinité absolue du Christ, vrai homme et vrai Dieu, était désormais enseignée par tous les docteurs de la chrétienté comme une vérité immuable, sacro-sainte, et les peines de Tenfer éternel, sans compter celles de la justice terrestre, menaçaient Taudacieuir qui se fût avisé de dévier, ne fût-ce que sur un point, de la doctrine décrétée par les conciles et sanctionnée par les évêques de Rome. En fait d*orthodoxie, le moyen âge tout entier devait vivre du capital amassé par les siècles antérieurs au prix de tant de luttes. Ce repos de la pensée chrétienne dura huit siècles.
Il ne suffit pas, pour faire équitablement la critique d*un tel dogme, de démontrer son caractère contingent par la
au DOMINATION ABSOLUE DU DOGME.
mise en lumière de ses origines et de relever sa nature illogique en le citant au tribunal de la raison. Gela ne rendrait pas compte encore de la domination qu*il exerça pendant des siècles sur toutes les âmes et, en particulier, sur des esprits à qui Ton ne saurait refuser ni la vigueur intellectuelle ni l'amour de la vérité. Les dogmes de la Trinité et de rincarnalion sont, pour nous modernes, de terribles fardeaux. La contradiction, cette négation de Tesprit, en constitue l'essence. Notre éducation nous a rendus incapables de cette docilité devant l'absurde qui a fait en d'autres temps la vertu par excellence de l'homme religieux. Et pourtant, de nos jours même, il n'est pas rare de rencontrer des hommes sérieux qui ont fermé Toreille aux protestations du bon sens pour céder au charme, encore puissant, du mysticisme dogmatique d*Âthanase et d'Augustin, qtii même en sont venus h ne plus rien comprendre à nos résistances qu'ils taxetlt d'orgueil et d'entêtement frivole. Qu'était-ce donc au tefn|)s où les plus robustes intelligences ne trouvaient aucune peine à accepter la forme et le fond des dogmes ecclésiastiques et où la Trinité resplendissait au ciel de la foi, plus évideiité, plus radieuse que le soleil en un beau jour d'été !
Si la psychologie religieuse était mieux cultivée, nous serions mieux renseignés sur les causes profondes du triomphe et de la décadence des dogmes. En particulier il serait intéressant de savoir pourquoi et jusqu'à quel point l'esprit humain en religion supporte pendant des siècles là contradiction évidente, et arrive pourtant un jour à se sentir honteux, décidément incapable, de cette abdication qui lui fait désormais l'effet d'un suicide.
Le dogme de la Trinité affichait ses contradiclions avec une véritable bravoure: La Divinité scindée en trois personnes divines, et pourtant ces trois personnes divines ne faisant qu'un seul Dieu ; de ces trois personnes, une seule
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tiràtit d'elle-même ie principe de son être, les deux aulres tirant le leur de la première, et pourtant ces trois personnes devant être considérées comme parfaitement égales ; chacune d'elles ayant son caractère spécial, distinct^ sa propriété in* dividuelle et manquant aux deux autres, et pourtant tontes les trois étant cessées posséder chacune la plénitude de la perfection,—- c'était là, il faut Tavouer, la déification du contradictoire. Le dogme de Tlncarnation, qui enseignait Texistence d'une personne unique composée de deux natures, toutes deux personnelles et se contredisant réciproquement sur presque tous les points de leur contact mutuel, n'était pas moins irritant pour toute raison éveillée. D'autant plus que, malgré tous les efforts des Pères, la nature humaine du Christ, conservée verbalement dans le symbole , n'en sombrait pas moins dans la nature divine. C'est Dieu, après tout, qui s'était fait homme, et non l'inverse ; la conscience humaine était absorbée en fait par la conscience divine ; la volonté humaine était fatalement soumise à la volonté divine. Et pourtant, l'orthodoxie prétendait toujours qu'en là personne unique de Jésus il y avait un vrai homme uni à un vrai Dieu. A la fin, on tombait dans la logomachie.
 quoi doilc attribuer la longue et absolue domination de ces deux dogmes ?
L'autorité de la tradition, la foi en l'InfaiUibilité de l'Église enseignante, suffiraient-elles comme explication ? Il est trèsvrai qu'en religion surtout, la tradition est une grande puissance. En temps ordinaire il y a chez presque tous un préjugé favorable à la croyance du passé. Quand on ne connaît pas l'histoire, cette croyance fait l'effet d'être éternelle. Le sentiment religieux s'associe naturellement à celui de là faiblesse et de l'humilité. Le poids des réalités mystérieuses, dont l'homme sent la présence, mais qu'il ne peut saisir, l'hicline du côté où il croit pouvoir appliquer la règle
inapplicable : Quod semper, ubique^ ab omnibus a^editum est. La foi en rinfaillibilité de l*Église n'est qu'une forme particulière de celte soumission à la tradition. La preuve en est que là où le charme traditionnel est rompu, la foi en cette infaillibilité disparaît.
Tout cela est d'expérience ; mais l'expérience montre aussi que si la tradition protège les doctrines en«les embaumant d'un parfum qu'on dirait émané des sphères éternelles, les doctrines à leur tour sont cause que la traclition perd insensiblement de son prestige et qu'à la longue elle ne peut plus les porter. Ce moment coïncide a\ec celui où la contradiction du dogme est assez fortement sentie pour neutraliser l'attrait qu'il avait pour les âmes. Assez fortement, disonsnous, car il ne suffit pas, l'histoire le démontre également^ que les contradictions d'une doctrine religieuse se révèlent à la pensée pour qu'elle perde immédiatement son empire. Aussi longtemps que la doctrine a du charme pour son cœur, le croyant trouve moyen d'imposer silence à sa raison ou de lui donner le change, soit qu'il érige en théorie que le dualisme entre croire et savoir est légitime, soit, et c'est ce qui arrive le plus souvent, qu'il adoucisse les aspérités de la contradiction en les tamponnant, si j'ose ainsi dire, dans les mailles d'une conciliation plus ou moins ingénieuse et toujours plus ou moins arbitraire. Il ne serait pas la dupe de ces illusions à demi volontaires si sa raison n'était pas séduite par son cœur. Il faut donc nécessairement, pour expliquer la longue durée des dogmes contradictoires, aussi bien que pour raconter leur genèse, discerner les côtés par lesquels ces dogmes ont plu au sentiment religieux. Les dogmes, pour être crus, doivent être aimés.
Observons, en premier lieu, qu'à un certain degré du développement de l'esprit humain , le sentiment religieux supporte aisément le contradictoire dans l'ordre logique.
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11 peut même y trouver une véritable volupté. Sans doute ce n'est pas cliez lui signe d'une vraie santé. Il y a hypertrophie, et non santé, dans l'organe qui se développe au point d'affaiblir les autres. Mais ce fait lui-même est constant. L'homme religieux, en face de rinfini qu'il adore, en vient vite à se voiler la tête et à reconnaître qu'il n'y comprend rien. Le contradictoire est bientôt pour lui l'équivalent paradoxal^ et d'autant mieux accueilli, de l'incompréhensible. C'est comme une immolation de sa raison, comme un renoncement intellectuel qui se transforme en hommage rendu à l'indéfinissable puissance dont l'immensité confond sa pensée. N'est-ce pas, de nos jours^ le continuel refrain des esprits attardés dans les sentiments et la tradition du moyen âge que l'appel constant au mystère insondable ? Comme si le mystère et le contradictoire étaient identiques !
En second lieu, il faut reconnaître que chacun des deux dogmes en question parlait éloquemment au sens religieux. Celui de l'Incarnation, au moins dans son intention, rapprochait Dieu de l'homme, l'homme de Dieu, de manière à sanctifier la nature humaine, sans paraître rabaisser la majesté divine. Quant au dogme de la Trinité, son éloquence religieuse, moins immédiate^ n'en était pas moins réelle. Le Dieu trinitaire est vivant. Ce n'est point l'axiome inconnu sis au centre des choses, aveugle, sourd^ produisant les mondes comme une substance qui fermente, sans savoir ce qu'il est ni ce qu'il fait. Ce n'est pas non plus le terme purement idéal du devenir universel, ce Dieu en voie de dégagement continu, qui ne crée pas le monde, mais que le monde crée. Dieu futur qui sera, qui n'est pas, ou du moins qui ne fait encore que vagir dans le berceau de la conscience humaine. Ce n'est pas enfin le Dieu morne du déisme, ce mécanicien suprême, retiré dans les profondeurs glacées de son éternité et sans relation permanente et active avec Tœuvre de son
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capricieut géuie. Aucun de ces Dieax n'est adorable. Qaand on les offre à Tespril humain affamé de religion, c'est comme si l'on donnait à un pauvre une pierre en guise de pain. La notion de l'immanence de Dieu danâ le monde a plus fait pour bannir la Trinité des consciences religieuses que tous les arguments de la critique. Alors ou s'est vu de nouveau en présence d'un Dieu réel, prochain^ et l'âme a frémi, comme autrefois, au souffle de son esprit. Mais avec le dualisme invétéré qui est au fond des consciences au moyen âge et qui se retrouve dans toutes les notions religieuses de cette époque, une telle conception eât manqué de tout point d'appui. Le Dieu unique devait être un Dieu vivant, et sous ce rapport la triplicité des personnes divines plaisait aux âmes. L'infini était ren\pli par le dialogue ineffable du Père avec le Fils, du Fils avec le Père, auxquels répondait le Saint-Esprit disant VAmen éternel. Puis, l'une de ces personnes s'était incarnée pour nous, hommes coupables, afin de nous enlever au pouvoir de ce grand Diable auquel on croyait au moins autant qu'à Dieu, et d'expier par ses souffrances nos innombrables péchés. Toutefois ce Dieu libérateur n'était pas le Père qui, d'après les déclarations mêmes du dogme officiel, restait toujours en un sens le Dieu absolu et tout à fait Dieu. Si bien que la contradiction du dogme avait l'avantage de répondre à deux exigences de la conscience religieuse , qui voulait un Dieu-homme, mais aussi un Dieu parfait. S'il était possible d'oublier ce qu'on sait, si le sentiment religieux, éclairé par la science, pouvait encore se plaire dans l'irrationnel, le Dieu de la Trinité serait peut-être encore celui de nos adorations.
Du reste, remarquez bien qu'achevé au commencement du moyen âge, le dogme trinitaire semble fait tout exprès pour cette époque d'ignorance et de germination vigoureuse. Il est en accord parfait avec tout ce qui remplit la période