L'ORTHODOXIE CATHOLIQUE
de sa royauté incontestée. Le moyen âge est pétri de contradictions sociales, politiques, ecclésiastiques, qui cherchent à s'organiser, y réussissent mal et s'arrangent comme elles peuvent. On n*a pas Tunité, tant s*en faut, mais on la Teui. Relisez le symbole Quicumque^ et voyez si le dogme qui déploie dans ses formules lapidaires ses subtilités et seë grandes lignes n*a pas quelque ressemblance avec la cathédrale gothique. C'est la même intrépidité, la même insottciance des difGcultés, les mêmes moyens naïfs de parer aut dangers trop évidents, quelque chose de tourmenté, de forcée etpourtantd'Ingéna, des détails bizarres etde la symétrie, des arceaux qui se superposent en dépit du bon sens, des arêtes, des aiguilles, des clochetons qui saillent de toutes parts, la triple nef convergeant vers la flèche unique, l'enfer ténébreux en bas dans la crypte, le paradis resplendissant là-haut à travers les ouvertures des voûtes, tandis que là-bas, dans le saint des saints, le Fils prend un corps pour sauver l'humanité. Relevons enfin un élément très-important de cette explication. Peut-être, malgré toules ces causes favorables à sa domination prolongée, le dogme de la Trinité eût-il rencontré plus tôt des adversaires, si la chrétienté en général eût fait des trois personnes divines l'objet exclusif ou même principal de sa dévotion. Il n'en fut rien. Chose étrange et pourtant certaine! ce dogme iîit protégé par ce qu'on a le droit d'appeler an point de vue chrétien Tun de ses plus gt*aves défauts. Né du désir originel d'exalter la personne de Jésus, il avait dépassé son but en ce sens que, comme nous l'avons déjà dit, le Dieu avait fait oublier l'homme. Or le Dieu Jésus ne répondait plus suffisamment à ce besoin de médiation entre nous et Dieu que Fhomme ressent impérieusement à un certain degré de son développement spirituel. Mais à mesure que le Fils de rhomme s'était élevé vers la divinité absolue, d'autres figures étaient venues remplir la place qu'il laissait vide. La vénéra-
lion des anges, des saints, de la vierge Marie, avait grandi dans rÉglise parallèlement à la déification de son fondateur. Voilà surtout ce qui a soutenu Tédifice de la Trinité chez les peuples catholiques. Le dogme trinitaire ne tardera pas à être ébranlé dans les communautés issues de la Réforme du XVI' siècle, qui toutes s'accorderont à rejeter le culte des créatures patronné par la vieille Église. Mais au moyen âge la divinité absolue de Jésus fut supportée par toutes ces divinités relatives qui formaient la transition. Marie, surtout^ transfigurée par les rayons que son fils projetait sur elle, devint de plus en plus un Christ-suppléant, une aimable lune, à la lumière empruntée, mais d*une douceur exquise, et ce peintre, qui la représenta s'interposant entre le monde et le Fils pour détourner les traits de la vengeance du Christ, commit sans doute une hérésie énorme au point de vue évangélique, mais il exprima le sentiment réel du catholicisme au moyen âge et même encore de nos jours. Les pouvoirs miraculeux censément conférés au clergé pour le salut des âmes, firent le reste. L'Occident, Gdèle à sa tendance remontant aux premiers siècles, se préoccupa beaucoup plus des moyens de salut que de la personne du Sauveur. Les hérésies, les ordres monastiques, le système des indulgences, puisèrent leur popularité dans cet ordre d'idées, non pas dans celui des questions spéculatives. Quant à l'Orient, qui eût dû être animé d'un esprit différent, la pauvre Église grecque, morcelée par ses hérésies, énervée par ses empereurs, écrasée tous les jours un peu plus par l'invasion musulmane, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Le seul nom de théologien grec que l'on puisse citer avec honneur dans celte période, c'est, outre l'érudît Photius, le moine Jean de Damas ou Damascène [mw siècle), rédacteur d'une sorte de Somme orthodoxe qui fit loi dans son Église pendant mille ans, mais qui n'enrichit le système d'aucune idée originale.
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II ne fut que le teneur de livres de rorthodoxie grecque.
Ainsi, l'autorité d'une tradition forte de l'ignorance universelle, les côtés par lesquels le dogme irinitaire, malgré ses contradictions criantes, répondait aux aspirations de Tâme religieuse, son iniime accord avec l'esprit général de l'époque, l'appoint que de nouvelles croyances, favorisées par son achèvement à lui-même, apportaient en compensation d'une de ses grandes insuffisances, tout concourut à consolider sa domination, au point même qu'on put croire quelque temps que la grande révolution du XYi*" siècle la laisserait intacte.
Notre histoire subit donc un temps d'arrêt. Cependant elle serait incomplète si elle ne signalait pas les divers courants d'idées qui se dessinèrent au sein de l'unité toujours plus apparente que réelle de la foi catholique. Peu s'en fallut parfois que^ malgré l'orthodoxie des intentions, l'hérésie ne jaillît des profondeurs à la surface.
Ce fut le cas chez plus d'un représentant de la scolastique. On sait en quoi se résume celte massive philosophie. Per fidem ad intellectum. On croit d'abord, puis on lâche de comprendre. Docile en principe, la scolastique est révolutionnaire malgré elle, par cela seul qu'elle fait penser. Le dogme de la Trinité, par sa nature transcendante et ses contradictions flagrantes, provoquait naturellement les efforts de la foi désireuse de se justiGer devant la raison. Aussi voit-on se dessiner deux conceptions bien différentes de la Trinité, selon que les penseurs du moyen âge appartiennent au nominaiisme ou bien au réalisme.
Le nominalisme Jiiait la réalité des idées générales, il n'y voyait que des noms, des mots, des flatus vocis sans objet réel correspondant {umversalia posi res), tandis que le réalisme les regardait comme la substance même des choses, les précédant et les dominant absolument {universalia anteres). Il suffisait donc d'appliquer à la Trinité la conception nomi-
nalistè pour donner en plein dans le trithéisttie. Selon Rodce^ lin, le fondateur du nominaiisme, le Père, le Fils et le Saint- Esprit sont trois personnes réelles dont Tunité réside uniquement dans ridée générale de divinité. Elles ont en commun la nature divine, comme trois anges od trois hommes ont en commun Tidée générale de la nature angélique on de Id nature humaine. Mais cette idée générale n'a pas d'existence réelle. Il n'y a de réel dans la Trinité que les trois personnes, leiir unité n'est qu'Un mot. Le concile de Soissons de 1095 condamna Roscelin, mais ne put supprimer le point de vue nominaliste et ses inévitables conséquences.
Par la même raison, le réalisme devait nécessairement aboutir au sabellianisme, c'est-à-dire à la suppression de$ personnes divines au bénéfice de l'uilité substantielle. Voyons; par exemple, comment Anselme de Canterbury, le |)ère du scolasticisme réaliste, comprenait la Tritiité. Sur les traces d'AugUiitin, il va chercher sou point de Comparaison dans l'esprit humain. Notre esprit, dit-il, en se pensant lui-même, se donne à lui-même une image qui lui est semblable, qui diffêre de lui comme l'objet du sujet, et qui toutefbi^ n'en peut être séparée que par une abstraction de la raison. Volld la distinction du Père et du fils (1). L'espHt, à sdn tour, représente l'amoUr réciproque du Père et du Fils qui sont l'uii et l'autre esprit pur et s'almertt en tant qu'ëSprit pur (2). Mais qui ne Voit que la personnalité du Père, du Fils et du Saint-Esprit a fait complètement naufrage dans cette manière de concevoir la Trinité ?
Comment Anselme, après cela, parvenait-il à concilier sa théorie trinitaire avec sa célèbre doctrine de là Rédemption, fondée sur la nécessité de donner è l'honneur iufinimënt
(1) Mônol.^ 33. .
(2) ibid., § 7.
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outragé du Père une satisfaclion suffisante, qui permît à son amour de faire grâce à ses créatures coupables, et sur i'in-^ carnation du Fils, qui se fait homme aûn d'offrir au Père dans ces souffrances cet équivalent que lui seul peut fourniri cet!e doctrine développée dans le Cur Deus komo^ — c'est une question que nous ne nous chargeons pas de résoudre. Il est clair que, sur ce chapitre de riiicarnation, il fallait bien concevoir le Fils autrement que comme la pensée subjective du Père. Évidemment la sécurité inspirée par L'intention orthodoxe fait illusion au théologien sur le .caractère de sa théodicée. Nous devons toutefois signaler ici« en plein moyen âge, une modification remarquable dans la direction de la pensée chrétienne. La divinité de Jésus^Christ n'est plus seulement l'expression de sa sublimité personnelle. Désormais la théologie la rattachera bien plus étroitement qu'auparavant à son œuvre humaine. Le point de vue Aum^/n reprend donc quelques droits, ce n'est encore qu'un germe^ mais ce germe grandira, et les pères de Chalcédoine ne prévoyaient pas qu'en persistant à affirmer contre les monophysiies la pleine réalité de la nature humaine du Christ, ils maintenaient au sein du dogme trinitaire l'élément qui devait un jour l'annihiler. Cela du reste ne faisait pas encore avancer d'un pas la solution de la vraie question. Au moyen âge, pas plus que de nos jours, on ne peut l'impossible, et lors même qu'on tâche de s'élever au-dessus de l'antithèse absolue du réalisme et du nominalisme, la réflexion devient forcément hétérodoxe dès qu'elle s'applique à la Trinité. Abélard, par exemple, doit sa haute réputation à son essai de synthèse des deux systèmes, à son conceptualisme. Dans cette manière de voir, les idées générales existent en Dieu et dans l'esprit humain comme formes nécessaires de la pensée. Il en résulte que ce qui est général en Dieu est aussi réel. Or Dieu, dit Abélard, est l'absolument parfait, summa boni perfection ei la perfection
12/i DOMINATION ABSOLUE DU DOGME.
absolue se détermine en puissance^ sagesse et bonté. Voilà le Père, le Fils et le Saint-Esprit, les trois nomSf comme il ne craint pas de le dire dans le même passage (1), les trois noms qui représentent ensemble la substance absolument une et indivisible, unicam et singularem^ individuam penitus ac simplicem substantiam. Où donc Abélard trouve-t-il la Trinité des personnes? Lui-même, il est vrai, n*est pas toujours fidèle à ce point de vue. Ailleurs il compare la Trinité aux trois personnes du verbe, celle qui parle, celle à qui Ton parle, celle dont il est parlé. Mais alors en quoi consiste Tunité, si ce n'est dans la nature impersonnelle communs aux trois personnes, et ne sommes-nous pas relancés en plein tritbéisme ?
Gilbert de Poitiers, à son tour, bien que réaliste, tombe dans le quatridéisme. La Divinité, dit-il, n'est pas Dieu^ pas plus que l'humanité n'est un homme. Il ne faut pas dire : Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, car le Père, le Fils et le Saint- Esprit sont respectivement Dieu et ne sont un que par la Divinité qui leur est commune. — Mais on n'acceptait pas cette idée d'une divinité abstraite, existant indépendamment des trois personnes, et on lui reprocha d'enseigner l'existence de quatre Dieux. Pierre Lombard, au bout de ses Sentences et distinctions, se trouva face à face avec le même « monstre lélracéphale », et Joachim de Flores le lui reprocha amèrement. Joachim fut condamné par le concile de Lalran de 1215, qui approuva entièrement les définitions du Lombard. C'est lui pourtant qui imagina la comparaison, admise depuis dans le symbolisme orthodoxe, de la Trinité avec les trois angles d'un triangle. Celle comparaison cloche, comme toutes les autres : pour qu'elle restât debout et ferme, il faudrait que chaque angle eût toutes les propriétés du triangle^ et réciproquement.
(4) TheoL Christ., \,\.