‹ Histoire du dogme de la divinité de Jésus-ChristChapitre 18 sur 34 · L^ORTHODOXIE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

L^ORTHODOXIE CATHOLIQUE

C'est Richard de Saint-Victor qui fut le plus ingénieux des scolastiques dans sa théorie trinitaire. En Dieu^ dit-il, est la bonté suprême, par conséquent l*amour parfait. Or Famour doit se rapporter à un autre qu'à soi. Donc l'amour de Dieu a dû avoir un objet éternel comme Dieu lui-même. Les créatures d'ailleurs n'en seraient pas dignes. Il faut donc à Dieu un être incréé, un autre Dieu. Maintenant chacune des deux personnes divines souhaite une troisième personne qui soit aussi aimée qu'elles s'aiment entre elles; car l'amour à deux^ exclusif de tout autre objet, n'est encore qu'une sorte d'égoïsme. Voilà pourquoi la Trinité se compose de trois personnes divines, égales, parfaites. Celte manière de comprendre les choses plut surtout aux mystiques. Ce n'était pourtant, si l'on y pense bien, qu'un salto mortale. Elle négligeait entièrement l'alternative que la philosophie moderne n'eût pas manqué de poser. Il faut au Dieu vivant ou le Fils... ou le monde. Elle ne postulait l'existence personnelle du Saint •« Esprit que d'une façon qui frisait le ridicule ; ou s'il fallait, là aussi, la prendre en sérieux, pourquoi s'arrêter en si beau chemin? Si l'amour à deux est encore égoïste, l'amour à trois, pour l'être un peu moins, ne l'est-il pas encore un peu ? Et ne devrait-on pas stipuler Texistence d'une inûnité de Dieux s'aimant entre eux d'un amour inûni ? Pourquoi d'ailleurs des créatures ne seraient-elle pas dignes de l'amour éternel? Le propre d'un amour infini ne serait-il pas de s'étendre à l'objet qui en est le plus indigne 7 Enfin, la théorie admise, nous voyons bien les personnes, nous voyons l'unité d'essence et d'amour qui les relie l'une à l'autre, mais où est le Dieu unique ? Nous avons trois Dieux qui sont un au ciel comme un père, son fils et son pelit-Cls peuvent l'être sur la terre. C'est encore du triihéisme.

Thomas d'Àquin fut plus circonspect. 11 enseigna que la raison naturelle pouvait bien nous mener à la connaissance

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de l'unité de Dieu, mais non à celle de la distinction des (personnes divines. C'est s'eiposer à ta moquerie dies inctédules, dit-il, que de vouloir prouver la foi par des arguments qui ne concluent pas. Il suffit de montrer la possibilité dé ce que la foi enseigne (1). Lui et Duns Scot cherchèrent dbUC dans Tesprit humain des analogies, non des preutes ^ mais les subtilités abstruses dans lesquelles se perdit \<e\ït dialectique ne contribuèrent pas h éclalrcir la questioii (2).

Dans cette rapide revue de la théologie du moyen âge^ il faut aussi mentionner quelques penseurs qui s'attachèrent au dogme traditionnel, moins pour lui-même que pour les idées ou les sentiments qu'ils abritèrent sous ses formules consacrées. Par exemple, à l'enttée de cette période, se dresse un géant de la pensée spéculative, urie figure étrange et grave, isolée comme une colonne de granit en ra^ campagne, regardant en arrière vers les Alexandrins par l'Intermédiaire de Denys l'Aréopagite dont 11 traduit les rêveries théosoohiques, et en même temps faisant déjà penser à l'interprélation hégélienne des dogmes de l'Église. Nous parlons dé l'Irlandais Jean Scot Érigène, à qui le monde apparut comme une théophaiiie, te Fils comme la conciliation du fini et de l'infini, la religion et la philosophie comme la double forme de la même réalité. C'est lui qui soumet la totalité de l'être à ces quatre formes dialectiques sortant l'une de l'autre pour révenir à la première : Ce qui n'est pas créé et qui crée, ce qui crée et est créé, te qui est créé et ne cfëe pas, te qui ne crée pas et n'est pas créé. La première et la quatrième forme, c'est le Père, source et fin des choses, les deux autres re-préscntent le Fils, principe des causes primordiales, et le

(1) Somme, P. i, Qu. 32, Art. 1.

(2) Voyez Texposition critique détaillée de leur théodicée dans le second volume de VHistoire du Dogme de la Trinité de P. C. Baur.

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Saint-Esprit, principe des différences, des spécialisations, du fini. Le son de cette dialectique t>ôut passer pour orthodoxe, mais en réalité nous sommes à cent lieues du dogme de rÉglise. Érigène fut, heureusement pour lui, incompris de son temps {W siècle) , et son panthéisme idéaliste ne fut positivement Censuré par l'Église qu'au xiii« siècle. La condamnation fut provoquée par l'extension qu'avait prise une école mystico-panthéiste dont Atnalric de Béna et David de Dînant furent les représentants les plus notables. Dieu, dans ce système, était l'essence, l'origine et la fin de toute créature. L'incarnation était éternelle. Chaque homme pieux spécialement était une incarnation du Saint-Esprit, un Christ en qui Dieu devient homme. D'autres mystiques s'écartèrent moins de l'orthodoxie et même s'attachèrent à lui rester fidèles. Mais leur mysticisme plus d'une fois trompa lour intention. Aux xit*' siècle Joachim de Flores, déjà nommé, douioa* reusement affecté par la corruption de l'Église, rattacha ad dogme de la Trinité ses vues réformatrices développées en langage apocalyptique, et, de ses écrits, les Franciscains de la stricte observance tirèrent la substance de leur Évangile étemel, qui distinguait à la manière de Sabellius le règne du Père ou de la loi, celui du Fils ou du Nouveau Testament, celui du Saint-Ksprit qui allait venir et dans lequel l'homme, en communion directe avec Dieu, serait émancipé de toute autorité. Une teinte inévitable de panthéisme colore toujours ce genre de spéculation qui fait de l'histoire du monde une histoire de Dieu, et du reste le mysticisme ardent, tout entier au désir de s'unifier avec la substance éternelle, n'est pas moins enclin que la pensée abstraite à ne plus connaître de distinction réelle entre le Créateur et la créature. C'est ce qui arriva au grands mystiques allemands de la seconde moitié du moyen âge. Maître Ëkkard, Jean Tauler, Ruysbroek, Henri Suso, etc. Le dogme de l'Incarnation n'est

guère autre chose pour eux que Texprcssion typique de ridée que la vie supérieure de l'esprit est une vie de Dieu en nous, et la substance divine l'abîme dans lequel s'engloutit Tâme régénérée roulant de délices en délices dans l'océan des béatitudes. Un Dieu qui naît, qui souffre, qui meurt pour revivre, ce fut pour eux l'idée reine et la joie suprême.

Mais on peut voir qu'ils ne s'imaginent pas même qu'ils introduisent un élément hétérogène dans le dogme en vigueur. Rien chez eux pas plus que chez les scolastiques ne dénote encore un changement dans la foi populaire au sujet de la divinité du Christ Parmi les sectes du moyen âge, on ne voit guère que les Cathares qui se soient sciemment détachés du dogme ecclésiastique. Dans leur système, Satan et le Christ étaient également ûls de Dieu par leur origine, dans le sens arien. Le Christ seul était demeuré obéissant ; de là sa lutte contre le rebelle Satan et son œuvre rédemptrice pour le salut des hommes que Satan veut retenir. Ni les Yaudois, ni les précurseurs de (a Réforme, tels que J. Huss, Wicliff, Wessel Gansfort de Groningue, bien que déjà très-hardis dans leur manière d'envisager les dogmes de l'Eglise, ne s'avisèrent de pousser leurs hérésies jusque-là. Seulement on peut voir chez eux qu'on est rassasié de scolastique et de raisonnements abstraits. Comme les mystiques modérés de la même période, l'auteur de V Imitation par exemple, on n'a plus de confiance dans les spéculations de l'école, et l'on préfère se borner aux côtés purement religieux, propres à l'édification, des dogmes de la Trinité et de l'Incarnation.

C'est précisément ce qui montre que la domination absolue de ces deux dogmes touche à son terme. On n'aimé déjà plus les dogmes pour leur vérité, mais pour leur utilité. Ne pouvant ou n'osant secouer le joug, on tâche d'en tirer le meilleur parti possible. C'est quand ils en sont là que les dogmes commencent à finir.

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