‹ Histoire du dogme de la divinité de Jésus-ChristChapitre 19 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'orthodoxie protestante.

Le titre de ce chapitre, mis en regard du caractère général que nous assignons à la troisième et dernière période de notre histoire, paraîtra peut-être à première vue bien paradoxal. On pense ordinairement que si la Réforme fut d'une étonnante audace dans sa manière d'envisager plusieurs points fort graves delà tradition antérieure, elle fut, parTorgane du moins de ses représentants les plus célèbres, éminemment conservatrice en tout ce qui concerne les doctrines de la Trinité et de l'Incarnation. Qui ne se rappelle sur-le-champ le triste démenti qu'elle se donna en approuvant à la presque unanimité des voix le supplice de Servet brûlé en Thonneur de la Trinité !

Il est pourtant des historiens qui prétendent qu'un examen un peu plus attentif modifie cette première impression, et nous sommes de leur avis. C'est un jugement bien superficiel que celui qui n'estime un principe nouveau qu'à la mesure des premières applications qu'on en fait. Faudralt-11 assimiler l'esprit de notre révolution de 89 à celui dç l'an-

cien régime parce que la Convention s*estcru« forcée d'imiter les procédés du despotisme en organisant la Terreur ? Il est certain que la mort de Servet est une tache dans l'histoire du protestantisme. Re^te à savoir si, dans le paroxysme d'intolérance dont le malheureux Espagnol fut la victime, Thistorien n'a pas le droit de voir tout au moins un indice des appréhensions que les premiers protestants ressentaient en voyant se dresser certaines inévitables conséquences du principe lui-même qu'ils étaient si heureux de proclamer à rencontre de la vieille Église.

Ce principe, on ne peut le méconnaître quand on cherche le caractère commun des manifestations de la pensée protestante au XVI® siècle et depuis, c'est celui de la communion directe, personnelle, sans intermédiaire, du fidèle avec Dieu. Cela n'exclut aucunement les aides que l'individu peut trouver et doit chercher dans la société religieuse organisée, dans le ministère pastoral, les Livres saints, le culte en com^ mun. Mais le rapport est renycrsé. Tandis qu'auparavant c'était l'Église^ en principe, qui faisais le$ chrétiens, doréna^ navant ce sont les chrétiens qui feront l'Église. L'émancipation individuelle de toute autorité religieuse extérieure n'est que la conséquence rigoureuse d'une telle interversion. La Justification de chacun par lafoi^ c'est^k dire par une disposition intérieure toute personnelle, et non plus par les sacre* ments, absolutions et autres moyens extérieurs proposés par le sacerdoce, devient la formule religieuse de la liberté. C'est pour cela que la Réforme se montra si hardie en tout ce qui intéressait l'union directe de l'homme avec Dieu. Autant elle est affirmative de tout ce qui fortifie et resserre cette union, autant elle est négative de tout ce qui l'altère ou la supprime. A quoi bon désormais cette absurde transsubstantiation, ces indulgences^ ces œuvres pies, l'absolution du prêtre, les vceux monastiques, les pèlerinages, les reliques, les intei^cessions

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des saints, la médiatioD de Marie, à quoi bon tout cela, du moment que Tenfant de Dieu se sait en communion directe, inamissible, avec le Tout-Puissant dont il ressent la grâce ? Que signifie pour lui le mauvais rêve du purgatoire, et qu'estce que la messe peut faire pour le salut de son âme ? Si on lui conteste le droit formel de s'insurger ainsi contre renseignement de rÉglise infaillible, sa défense est prête. 11 a sa Bible qu'il lit désormais sans demander permission, et quand même il la lit encore très-imparfaitement; il y voit assez cl^r pour constater la dissemblance profonde de l'Église apostQr lique et de TÉglise romaine, et pour savoir à qqoi s'en tenir $ur rinfaillibilité et l'immutabilité que celle-ci s'attribue. Le Yatican a beau désormais brandir ses clefs et déclarer qu'on n'entre pas au ciel sans sa permission. Quelle est cette in^lence d'offrir aux enfants de Dieu la clef d'une maison qui est à eux ou, ce qui revient au même, à Dieu leiir père ? Faut-il donc obtenir d'un intrus la permission d'entrer chez soi ?

La Réforme est donc à la fois un grand élan de piété et une grande revendication de liberté. On peut même dire que, depuis son explosion, il sera bien difficile, pour ne pas dire impossible, à la liberté d'être religieuse et ^ la piété d'être libre, si elle n'est pas plus ou moins protestante. l\lais, outre qu'il n'est pas dans la nature humaine d'envisager du premier coup d'œil toutes les conséquences d'un principe, il ressort de cette genèse de la Réforme que le coté par lequel l'esprit réformateur battit en brèche les bastions de la vieille dogmatique ne fut pas celui du dogme métaphysique, (id chrétienté occidentale resta fidèle, dans les premiers jours de ce grand débat, à la tendance pratique dont elle était animée depuis les premiers siècles. Les questions anthropologiques, celles qui concernaient la vie individuelle et sociale, le culte, la morale chrétienne, la préoccupèrent beaucoup plus que les doctrines d'une application moins immédiate au grand intérêt

du salut OU de la communion avec Dieu. Ce ne fut pas une question d'école mal résolue, ce fut le scandale causé par la vente des indulgences qui mit le feu aux poudres. La conscience eut plus de part que la science h rinsurrection,et c'est aussi pour cela que cetle insurrection fut si vite populaire. Il en devait résulter ceci : désireuse de faire triompher son bon droite forcée à la circonspection par les atroces moyens de répression dirigés contre elle, la Réforme fut poussée par l'instinct de la conservation à se montrer aussi respectueuse que possible pour les doctrines traditionnelles qui ne touchaient pas directement au trésor suprême. Il en est ainsi dans toutes les grandes révolutions. Le nombre est toujours très-considérable de ceux qui seraient à moitié gagnés par le principe, mais qui reculent devant ses conséquences extrêmes, que d'ailleurs les adversaires du principe ne manquent jamais de dérouler sous les couleurs les plus effrayantes. Les partisans aiment alors à bien montrer qu'ils ne sont pas aussi noirs qu'on le dit, qu'il est dès points importants hors du débat, et ils sont entraînés ainsi à exagérer le côté conservateur des opinions nouvelles, dans l'espoir de faciliter l'établissement définitif de ce qu'ils ont surtout à cœur de fonder. La mort de Servet et les mesures intolérantes dont les antitrinitaires en général eurent à souffrir au sein des populations protestantes, n'ont pas eu d'autre cause. L'antipathie personnelle, l'humeur dictatoriale de Calvin, y ont sans doute contribué ; mais il ne faut pas oublier que ces déplorables inconséquences furent conseillées d'avance ou approuvées ensuite par la grande majorité des premiers protestants (1).

(1) Plus on étudie la vie des réformateurs du xvi® siècle, plus on se persuade que rintolérance fut chez eux le résultat de circonstances irrésistibles à leurs yeux, et non pas le fruit spontané de leur conviction première. Par exemple, dans la première édition de son Institution chrétienne, en 1536, Calvin disait (p. 147) que «les

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Ce n'en furent pas moins les Réformateurs et leurs disciples les plus orthodoxes qui, sans le vouloir, inaugurèrent la décadence du dogme trinilaire. Tout en croyant le conserver, ils y introduisirent des modifications qui tendaient à le ruiner de fond en comble. L'importance nouvelle donnée par leur principe même au rapport essentiel de Thomme et de Dieu fut ce qui les poussa dans celte voie, et la pierre d'attente que le vieux dogme portait avec lui en maintenant l'humanité réelle du Christ conjointement avec sa divinité absolue leur en fournit les moyens.

D'abord ils ne se soucient pas trop de s'en occuper. Melanchthon dans ses Loci communes de 1521, premier essai de systématisation de la doctrine nouvelle, ne touche pas même à la Trinité ni à l'Incarnation. Ces dogmes lui paraissent, dirait-on, excentriques à TÉvangile. Il prévoit avec une remarquable sagacité les « tragédies » que les discus-

excommuniés, ainsi que les Turcs, les Sarrasins et autres ennemis de la religion, ne devaient être ramenés à l'unité que par la persuasion, la clémence, la prière.» Eh bien! Ton cherche en vain ce passage dans les éditions ultérieures. Cette intéressante remarque est due à M. J. Bonnet (n° de novembre 1867 du Bulletin de la Société historique du protestantisme français). Il faut, je crois, ajouter cette observation rarement faite. Quand nous disons qne la conscience eut plus de part que la science à la révolution religieuse du wi^ siècle^ il est bien entendu qu'il ne peut s'agir que d'une prépondérance. La Renaissance et la Réforme sont sœurs. Si les lumières n'eussent pas été plus répandues au xvi® siècle qu'au moyen âge, le mouvement eût probablement avorté ou fût resté local. En fait, la plupart des humanistes sympathisèrent avec la Réforme. Mais lorsque les mauvais jours se levèrent, quand il fallut risquer sa liberté et sa vie, l'élément scientifique et littéraire se déroba en grande partie, surtout en France et dans le Midi. Les hommes de conscience énergique, inébranlable, restèrent à peu près seuls. De là le triomphe des doctrines exprimant le nouveau principe dans toute sa rigidité, souvent même sous cette

sioDs sur la Trinité ue manqueront pas de produire (I). Luther au commencement parle à peu près dans le même sens. Tous deux plus tard changèrent d'avis et dogmatisèrent sur la Trinité. Mais le luthéranisme adopta un point de vue nouveau, célèbre, dans l'histoire de la théologie, sous le nom de communication des idiomes.

Ce point de vue se rattachait moins à des spéculations métaphysiques nouvelles qu'au besoin de fortifier Je dogme luthérien de la Sainte Cène, qui lui-même répondait au désir de rapprocher autant que possible l'homme de Dieu. On sait que Luther, tout en rejetant la transsubstantiation, maintenait la présence réelle invisible du corps du Christ dans le pain et le vin consacrés. Mais il ne voulait pas que cette présence réelle eût pour condition un miracle contre nature. Comment le corps du Christ pouvait -il être présent en tant de lieux à la fois ? C'est que ce corps glorifié du Christ

forme paradoxale qui plaît à la passion religieuse. C'est aussi ce qui explique la puissance et la popularité du dogme calviniste, qui fut en Angleterre, en France, en Hollande, celui des indomptables. Le défaut de cet héroïsme, c'est qu'il devient vile amer et dur. Calvin fut dictateur, comme le sera toujours dans une société menacée de périr celui qui personnifie avec éclat le principe de la résistance à tout prix. En de pareils temps on s'endurcit contre les revers et les souffrances, mais en se faisant dur pour soi-même, on risque fort de le devenir pour les autres. Il est avéré aujourd'hui que si Calvin eut le tort insigne de désirer la condamnation à mort de Servct, il fit de vains efforts pour lui épargner le bûcher (J. l»onnet, /. c. ; Killiet, Relation du p?vcès criminel contre Michel Servet, p. d 22). Cela diniinue Todieux de sa conduite sans l'absoudre. Mais sachons enfin reconnaître tout cela et pourtant ne pas être injuste pour l'un des fondateurs do notre langue, pour l'un des plus profonds penseurs de notre nation, pour l'homme enfia qui a marqué du sceau de son génie religieux les seuls peuples qui pendant longtemps aient su conquérir et garder leurs libertés. (1) Letlres à Camerarius et à Brenz, de l'année 1533.

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