‹ Histoire du dogme de la divinité de Jésus-ChristChapitre 20 sur 34 · L'ORTHODOXIE PROTESTANTE · texte numérisé non relu

L'ORTHODOXIE PROTESTANTE

est présent partent, comme Dieu lui-même, il a V ubiquité. Mais comment un corps peut-il posséder Tubiquité ? C'est que ce corps est indivisiblement uni à la seconde personne de la Trinité et qu'il est, depuis Tlncarnation, partout où cette personne est elle-même. Telle fut la base de celle théorie de la communicatio idiomatum^ élaborée par les disciples de Lulher qui n'en émit que les prémisses, et qui se résume en ceci que la nalure humaine de Jésus est devenue copartageante des attributs propres {idioinata) de la Divinité. Celle théorie promettait d'eiifanler d'inextricables sublililés et ne faillit pas à sa promesse. En définitive, elle ne rendait nullement compte de la vie terrestre de Jésus, lorsque son corps humain était encore localisé et que sa personne humaine était encore bien inférieure h Dieu. Pour combler cette lacune, on inventa Thypothèse de V occultation, d'après laquelle le Verbe incarné cachait momentanément sa gloire divine pour paraître Un vrai homme, ce qui menait droit au docélisme ; d'autres préférèrent celle de V exinanition, qui voulait que le Verbe, pendant les jours de sa vie humaine, se fût anéanti en se dépouillant de tout ce qui le constituait à l'état d'être divin, ce qui n'avait rien de rassurant pour l'existence de Dieu lui-même, etc.

Mais nous n'avons pas à discuter une doctrine à laquelle aucun homme sérieux ne peut songer aujourd'hui. Nous devons seulement en faire ressortir le caractère. Il est évident que la préocupalion dont elle part consiste dans le désir d'établir un lien métaphysique indissoluble entre la nature humaine tout entière et Dieu. Lulher et les vieux luthériens veulent absolument que cette nalure humaine soit devenue par le Christ partie intégrante de la nature divine. Il ne leur suffit plus que Dieu soit entré dans l'humanité, il faut, de plus, que l'humanité, depuis la Rédemption, soit entrée dans la Divinité. Cette doctrine trouva un point d'ap-

pui sérieux dans rinclination de Tcsprit allemand pour tout ce qui ramène à Tunité la nature humaine et la nature divine. Elle ravagea toute Fancienne doctrine des deux natures qui voulait qu'elles fussent unies en Jésus (( sans confusion, sans mutation, conservant chacune sa propriété » (1). Elle eut sa part de vérité dans l'insistance qu'elle mit sur l'idée qu'il y a affinité, parenté naturelle, entre Dieu et l'homme. C'est en cela qu'elle est moderne et présage une réforme plus profonde. L'homme et la richesse virtuelle de sa nature sont désormais sur le premier plan. Si la nature humaine est capable à ce point de développement divin, le dogme de l'Incarnation qui appuie la nécessité d'une descente de la Divinité sur l'incapacité absolue de la nature humaine de s'élever vers Dieu, ce dogme est miné par-dessous. Du reste la théorie des idiomes communiqués fit naufrage en se heurtant contre l'impossibilité logique d'attribuer à la nature humaine corporelle ùqs propriétés tout à fait incorporelles, et aucune subtilité ne réussit à la faire cadrer avec le Christ réel de l'histoire évangélique.

La théologie calviniste, plus sobre d'imagination, alla plus loin que le luthéranisme dans sa refonte involontaire du vieux dogme. Au premier moment elle se montra plus attachée à la tradition trinitaire et répéta dévotement le symbole Quicumque, Il faut même dire qu'elle ne s'en est jamais officiellement détachée. Cependant elle a fait tout ce qu'il fallait pour cela. Par exemple, l'un de ses axiomes constants fut que « le fini ne peut contenir l'infini », finitum, non est capax infinitf. Elle s'en servit contre le dogme catholique de la présence réelle, mais aussi contre la théorie luthérienne de la communication des idiomes. Qu'elle l'applique h la personne de Jésus^ tout en croyant rester fidèle au vieux

(1) Dc^'tinilion du concile de Chalcédoine de 451.

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dogme, et il en sort celte double assertion qui serait une contradiction dans les termes si elle ne s'expliquait plus loin : « Toute la plénitude de la Divinité a été dans la nature » humaine du Christ», et en même temps: & Toute la Divinité » était en dehors de lui». Comment cela? C'est que le Fils ou le Verbe n'a pas été circonscrit, renfermé dans l'homme Jésus, le Verbe n'a pas cessé, tout en s'unissant intimement à lui, de remplir l'inGni. En d'autres termes, et c'est là qu'aboutit au fond le dogme réformé, le Verbe s'est uni à l'homme Jésus dans la mesure où la nature humaine est capable, sans mentir à elle-même, de réaliser la perfection divine, perfectio quœ in humanam naturam cadere possit (1). A la place du Verbe, mettez le Saint-Esprit, qui après tout ne diflère du Verbe que par le nom, et voyez si vous n'êtes pas au bord de l'unitarisme le plus accentué.

Quels sont en effet Jes attributs divins dont la nature humaine est capable sans cesser d'être elle-même? Est-ce l'omniprésence, la toute-science, la toute puissance? Nullement. Ce sont les attributs moraux, c'est la sainteté, la justice, la bonté. Un homme peut posséder tout cela, et rester homme. La perfection de Jésus est donc une perfection morale, une sainteté, et non pas la perfection absolue. Aussi Calvin se distinguent- il à son avantage de tous les ejségètes du passé par son acceptation sérieuse de tous les détails de l'histoire évangéiique oii la nature vraiment humaine de Jésus est positivement indiquée. Il ne craint pas de reconnaître en lui un développement, de l'ignorance (2), de la fatigue, de la

(1) Muita ineffabilia clara, dit excellemment YAdmonitio des Réformés du Palatinat (1581), communicantur humanttati a Deitate, scd nulla ipsam destruentia, — Nuiin natura in seipsa recipit contradicloria.

(2) Comm. ad Luc, ii, 40,

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tristesse, que dis-je?il lui reconnaît des moments dedoute (1) ! Calvin lui-même a-t-il remarqué que son eiégèse, trèsserrée pour le temps, annule presque toutes les preuves scripturaires ordinairement alléguées en faveur de la Trinité? Gequiest certain, c'est que ses commentaires les pulvérisent. La formule elle-même du baptême ne se rapporte pas d'après lui à la trlnité des personnes divines, mais au triple rapport dans lequel Dieu est avec Fhomme danâ l'économie nouvelle. Gomar, J. de la Marck, la plupart des pères du calvinisme enseignent de même.

Ce sentiment positif de Thumanité de Jésus continue de se faire valoir dans la vieille théologie réformée. Ainsi elle déclare qu'après la résurrection l'homme Jésus, toujours uni au Verbe, mais toujours distinct de lui quant à sa personne humaine, occupe la première place parmi les créatures, qu'il répand sur nous les grâces divines, qu'il est le canal vivant de cet Esprit de Dieu qui nous vivifie moralement, qui infuse, instillât, en nous Id vigueur et la jolé du ciel. Le christiatiisme est donc essentiellement la communication de la vie divine à l'homme par l'humanité de Jé^us. C'est à cette idée mère que se rattache le puissant mysticisme calviniste qui, même en face du pain et du Vin de la Cène, ne veut point qu'on s'arrête à ces symboles, • comme si le Seigneur y était renfermé d'une manière grossière et charnelle ') , mais qui exhorte le communiant à s'élancer en esprit dans les régions célestes pour purifier son humanité pécheresse en s^unissant à là substance humaine de Jésus, lequel, à son tour, fait part de sa divine richesse à ceux qui se nourrissent de sa vie personnelle. £n tout cela se révèle l'importance que le point de vue réformé reconnaît à celte humanité de Jésus que le dogme antérieur maintenait

(4) Comm, ad Matth., xxvii, 34.

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verbalement, tnais eh réalité sacrifiait à sa divinité (1). C'est certainement au nom du même intérêt que Calvin en vient à beaucoup adoucir la rigueur de la notion de personnalité appliquée aux trois termes de la Trinité. Les personnes y chez lui, deviennent tout simplement des attributs divins, discretCB in Deo proprietates (2), et la plupart de ses disciples ne craignent pas de les définir des modes, existendi modi. Évidemment nous revenons au sabellianisme, sinon à celui de Sabellius lui-même, mais à celui que les Pères et les conciles ont condamné. Il en résulte que le moi personnel de Jésus qui, dans la vieille orthodoxie, était un moi divin, va redevenit* le moi humain de l'unltarisme primitif. Marie ne peut plus être nommée mère de Dieu, L'orthodoxe Voeiius va jusqu'à compter la foi paMni les vertus de Jésus. Ce qui achève enfin de caractériser l'orthodoxie calviniste, c'est qu'en opposition déclarée à la coutume luthérienne et catholique, elle nie que l'on doive adorer le Christ. Cette négation est logique, du moment que le Christ ou l'Homme- Dieu ne possède qu'une partie des perfections divines. îl peut être, il est le médiateur, mais il ne saurait être l'objet de cette adoration qui n'est légitime que si elle s'adresse à l'Être absolu. Zwîngli avait déjà donné l'exemple de celte grave innovation que l'Église réformée consacra dans ses liturgies, dans son culte et dans les œuvres de la plupart de ses théologiens de renom. Christus, qua Mediator, non est adorabilis, fut une des thèses habituelles de la dogmatique réformée qui scandaliiâèrent le plus les catholiques et les luthériens.

(1) Gomp. les études approfondies sur la chnistologie calviniâte dans les œuvres de Scholten^ De Leer der Hervormde Kerk (en hollandais), vol. II, ch. VI et vin ; Baur, Gesch, der Dreiemigkeit, vol. III ; Golani, lievue de Théologie, 1856, p. 349 et suiv., etc.

(2) In Joh.y j, i. Comp. Institut., i, xin, 16.

Le Saint-Esprit répond entièrement, dans la pensée de Calvin, à Timinanence de Dieu dans Tunivers (1). Ce n'est plus une personne dans le sens vrai de ce mot, c'est l'èvcpycta ToO 0£ou d'autrefois, ou, si l'on veut, c'est Dieu en tant qu'aclif dans le monde et dans l'âme. Le Saint-Esprit, dit la Confession de foi de la Rochelle, art. VI, est « la vertu, puissance et efficace du Père ». Que nous sommes près de l'idée la plus chère à la philosophie religieuse de nos jours, celle de la force divine qui est dans les choses et les esprits et qui cause le développement de l'univers !

N'allons pas toutefois nous imaginer queles vieux réformés eussent formellement rompu avec la tradition trinitaire. A chaque instant, au contraire, ils la professent, ils la veulent défendre contre ses adversaires, ils se font un litre de gloire de leur fidélité à la doctrine d'Aihanase et d'Augustin, et ils sont sincères dans leur illusion. Mais quandon pénètre audessous de celte surface, on ne tarde pas à voir que le fond est changé. On est désormais aussi empressé à mettre au grand jour l'humanilé réelle du Christ qu'on était jadis passionné pour sa divinité complète. Avec la conscience humaine du Christ prise pour point de départ, le centre de gravité du système est déplacé, l'édifice du vieux dogme vacille, etvoilà pourquoi nous n'hésitons pas à inscrire l'orthodoxie prolestante en lêle de la période qui voit tomber lentement l'édifice laborieux de la divinité de Jésus-Christ. Celle orthodoxie est à l'unitarisme ce que la chrislologie des dernières épîtrespauliniennes est à la théorie du Verbe. La forme exacte de l'idée n'est pas encore trouvée, mais l'idée est en voie de dégagement.

Nous allons voir, au sein du même protestantisme, des novateurs moins respectueux pour le dogme trinitaire.

(1) Ubiqiie di/fusus, omnia susHnet^ vegefnf rt vivifient in cœlo et lerrn. Instit., i, xiii, 14.

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L*Ég1ise catholique n'a plus rien à nous dire. Beaucoup plus affamée encore d'immutabilité depuis le xvi® siècle, elle se borne à sanctionner au concile de Trente et dans le Catéchisme romain la doctrine du Quicumque. C'est la divinité de Marie qui va maintenant grandir dans son sein. Celle de Jésus restera, avec ses contradictions béantes, mais pieusement acceptées par la foi, qui d'ailleurs, dans les populations catholiques, ne s'inquiète que médiocrement des droits de la raison. Lorsque Bossuet voudra confier à son magnifique langage sa manière de concevoir la Trinité, c'est la vieille et boiteuse comparaison du scolastique Anselme, c'est l'esprit humain s'objectivant mentalement lui-même à lui-même, qui lui fera l'effet de résoudre la difficulté de la dualité divine du Père et du Fils. Quant au Saint-Esprit, il îivoue que pour concevoir comme il faut sa procession du Père et du Fils, il faut attendre la a vision bienheureuse » de la vie future (1). Pourtant, un peu plus loin, il trouve une Trinité créée dans l'esprit humain qui est^ qui connaît^ qui veut, dans l'unité de sa substance (2), comparaison proposée avant lui parle dominicain Durand de S. Pourçain (xiv^ siècle), reprise au xvi^ par le théologien réformé Keckermann, et qui, entre autres malheurs, a celui d'aboutir au modalismesabellien.

(1) Élévations sur les mystères, 2* semaine, iv et v.

(2) Ibid., Élév. VI.

142 DÉGADËI^CÈ continue btJ DOGME.

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