LE FILS OÉ L*HOMME
bième de critique dont la discussion approfondie exigerait un volume, celui de la valeur historique du quatrième évangile attribué à Tapôtre Jean. Ce livre, en effet, de sa première ligne à la dernière, parle et fait parler Jésus comme si, dès la première heure, Jésus eût revendiqué et obtenu des siens les honneurs dus à un être d'origine surhumaine, de nature transcendante^ existant bien a\ant sou apparition sur la terre et n'y passant qu'un court espace de temps pour retourner bien vile aux régions métaphysiques d'où il est venu. Serait-ce là l'enseignement authentique du fondateur lui-même du christianisme? En dehors de toute discussion dogmatique, la critique moderne est unanime aujourd'hui à reconnaître que les discours contenus dans le quatrième évangile ne peuvent être regardés autrement que comme des compositions libres, analogues à celles que les chrétiens mystiques de tous les temps, par exemple l'auteur de V Imitation, aimèrent tant à' écrire, oubliant de se demander, tant ils se croyaient certains de parler en son nom, si leur IMaître adoré eût toujours sanctionné tout ce que leur cœur ardent lui faisait dire. C'est pour cela que dans le quatrième évangile il est tel discours où Tévangéliste énonce ses propres réflexions à la suite des enseignements qu'il a mis d'abord dans la bouche de Jésus, sans qu'on puisse marquer le moment où l'écrivain se substitue à celui qu'il met en scène (1). Le caractère bien moins travaillé, plus populaire, des trois premiers évangiles nous autorise 5 préférer leur témoignage à celui de la composition élaborée par le quatrième évangéliste dans Tintérêt d'une doctrine spéciale. Il est seul, ils sont trois, et la critique retrouve dans leurs récits des documents plus anciens et plus nombreux encore. Mais une observation bien simple justiûera le parti que nous prenons de mettre
(1) Voyez par exemple le discours à Nicodème, Jean, m, 5-21.
iU FOKMAtlON Du DOGME.
à Técârt pour le moment révângile dil de Jean. Quel que soit Tauieur,. quelle que soit ta date de ce livre, nous ne pouvons que placer sa doctrine sur la personne de Jésus à la place qui lui revient logiquement dans l'histoire des croyances chrétiennes, et cette place ne saurait être la première dans Tordre du temps. Quand on pense que, depuis les premiers jours, rÉglise a obéi constamment au désir de glorifier toujours plus celui dont elle est issue, quand on voit que chaque évangélisle, chaque auteur chrétien a assigné h Jésus la dignité la plus haute qu'il crût possible de lui attribuer, on ne peut pas admettre que la chrétienté première ait commencé par adorer en lui le Verbe éternel pour ne voir en lui, quelque temps après, qu'un homme né miraculeusement ou même un fils de l'homme dans toute la forcedu terme. C'est la marche inverse qui seule est vraisemblable
Ce point éclairci, revient donc la question : Comment, d'après les trois premiers évangiles^ Jésus lui-même se considérait-il?
Nous constatons en premier lieu qu'aucune parole de sa bouche ne fait allusion aux circonstances miraculeuses qui auraient entouré sa naissance. Il se regarde comme un enfant de Nazareth, non de Belhléhem (1) ; il reproche aux scribes d'enseigner, contrairement aux textes mêmes dont ils invoquent l'appui, que le Messie doit être nécessairement un descendant de David (2) ; et lui-même n'émet pas la moindre prétention à une telle descendance. Pourtant il n'a pas toujours repoussé le titre de Messie. Il croyait donc y avoir des droits. Mais il est avéré par la fameuse scène de la confession de Pierre (3) qu'il ne s'adjugea pas ce [lire proprio motUy
(1) Matlh., xm, 64 ; Luc, iv, 24.
^2) Marc, xii, 35.
(3) Matth.^ XVI, 13 suiv.
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etqiie, pendant a^ez longtemps, ses disciples les plus intimes le suivirent sans penser encore à le lui conférer. Si le senti ment qu'il était en effet le Messie germa longtemps dans son for intérieur et fmit par devenir un fait de conscience net et arrêté) Jésus ne chercha donc pas à imposer cette croyance. II est à croire que le pressentiment du conflit inévitable qui devait éclater entre l'idée du Messie tel qu'il le concevait, tel qu'il le voulait être en rapport avec la conscience qu'il avait de sa mission religieuse, et celle du Messie tel que son peuple le rêvait, fut la cause déterminante de cette réserve prolongée. Sans doute la même contradiction avait longtemps agité son âme avant d'être définitivement résolue pour lui. En deux mots^ Jésus eût voulu être déclaré Messie par le vœu populaire, sans provocation directe de sa part, il eût voulu être le Messie accepté, parce qu'il se savait autre que le Messie attendu.
Lui-même, du Commencement à la fin, s'appela le Fils de rhomme. Cela signifiait-il, comme le voulut plus tard Torthodoîie, très-embarrassée pour concilier avec son dogme les déclarations de Jésus sur lui-même, qu'il désignait par là sa nature humaine pour la distinguer de sa nature divine à laquelle était réservé le nom de Fils de Dieu ? Pas un mol de lui ne nous autorise à lui attribuer cette étrange idée d'après laquelle il aurait parlé et agi tantôt en Dieu, tantôt en homme, tout en restant une seu4e et même personne. On oublie d'ailleurs, quand on parle ainsi, que dans le langage biblique le nom de fils de Dieu ne suppose rien qui sépare d^une manière tranchée celui ou ceux qui le portent de tous les autres êtres créés. Des anges et des hommes sont désignés de cette manière dans les deux Testaments (1), et si l'expres-
(1) Gen., VI, 2 ; Job, i, 6 ; n, 1 ; Ps. Lxxxu, 6 ; Osée, i, 10, etc. Uatth», V, 9; Luc, vi, 35; xx, 36; Gai., m, 26, etc.
sion le Fils de Dieu s'employait au te^nps de Jésus dans un sens d'excellence et pour désigner une personne unique, elle était simplement synonyme de Messie ou, si Ton veut, Tun des
litres honorifiques du Messie ( l ]. En réalité Jésus, dans iesXrois premiers évangiles, s*humilie toujours profondément devant Dieu. ]1 est tenté, il prie, il souffre, il pleure, il repousse la qualification de bon pour la réserver au Père seul (2), il déclare qu'il ignore des choses que Dieu seul sait (3), il soumet sa volonté, malgré des résistances dont il a peine à triompher, à celle de Dieu (l\). S'il appelle Dieu son Père céleste, c'est en prêchant qu'il est aussi le nôtre à tous. Jamais il n'a fait à ses disciples un devoir de l'adorer (5). £n un mot, il est complètement pur du reproche qu'on lui a parfois adressé d'avoir voulu se faire passer pour un Dieu descendu en terre (6). Quant aux ennemis qu'il rencontra, il est évident que si Jésus s'était proclamé Dieu, ils n'eussent pas manqué de faire d'une telle prétention, blasphème inouï pour des 01 eilles juives, la base, le.thème continu de leurs accusations. Or, pas une seule discussion de ce genre n'éclate, et les deux chefs sur lesquels Jésus est jugé par le sanhédrin sont pre-
(1) Comp. Marc, xiv, 61 ; Luc, xxn, 67, 70, et aussi Matth., XYi, 16 ; Marc, vin, 29 ; Luc, ix, 20.
(2) Marc, x, 18.
(3) Marc, xiii, 32. ^
(4) Matth., XXYI, 36-44.
(5) L'adoration d*un être divin ne doit pas être confondue avec la proskynêsisy rhommage rendu à celui que Ton considère comme roi ou Messie, par exemple Matth., il, 2; xiv, 33.
(6) De toutes les paroles attribuées par les trois premiers évangiles à Jésus, deux seulement donneraient lieu de penser qu'il se serait attribué le nom de Fils de Dieu dans un sens métaphysique et exclusif. C*est d'abord Marc, xiii, 32, où le Fils est mis au-dessus des anges et des hommes. Mais cette expression, du reste fort peu orthodoxe à
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niièrement une parole hardie c(u'ii a prononcée au sujet du temple, secondement et surtout le fait qu'il se dit le Messie.
On a prétendu, avec plus d'apparence de raison, que ce nom de Fils de Vhomme signifiait dès Tabord le Messie par allusion au passage de Tapocalypse de Daniel (1) où le prophète voit comme un fils d homme venir sur les nuées- du ciel pour être invesli par Dieu de la domination sur le monde. Cependant, tout bien examiné, celle explication ne saurait être la vraie. Il n'est pas question dans ce passage du Fils de Thomme, ni même d'un Messie personnel, mais d'un être ayant forme humaine, et cette forme n'est autre chose que le symbole du peuple juif, arrivant finalement à l'empire universel, après que quatre grands empires historiques, Assyriens, Chaldéens, Médo-Perses et Grecs, symbolisés respectivement par un animal différent, se sont succédé sur la terre. Mais pour nous une circonstance décisive tranche la question. Si Jésus, dès le commencement, s'était adjugé le litre de Messie par cela môme qu'il s'ap-
cette place, manque précisément dans les passages parallèles et a tout l'air d'une addition de copiste plus ou moins arien. Plusieurs manuscrits romettent. C'est ensuite le passage, Matth.,xi, 27 ; Luc, x, 22, qui brise étrangement le fil du discours et ressemble à une formule ecclésiastique rhythmée. L'idée fondamentale de ce passage peut être authentique. Jésus, au moment où il parle, a conscience de n'être bien connu que de Dieu seul qui lit dans son cœur, de même que lui seul connaît bien le Dieu-Père. Le tour de cette idée parfaitement naturelle dans les circonstances au milieu desquelles il a vécu, a subi l'influence d'une théologie ultérieure. Mais, quoi qu'il en soit, on conviendra que ce ne sont pas deux paroles isolées et d'apparence suspecte qui peuvent militer contre la lettre et l'esprit de toute une masse de déclarations concordantes, (i; Daniel, VII, 13.
pelait le Fils de rhomme, pourquoi donc ses partisans Teussent-ils si longtemps regardé simplement comme un prophète, et qu'y aurait-il eu de nouveau, de spontané, dans cette première proclamation de sa messianilé qui valut son surnom d'honneur à Simon bar-Jonas (Matth. , xvi, 13-20) ?
Il est évident, ce me semble, qu'il faut chercher le sens d'une telle appellation dans l'idée naturelle, populaire, qu'elle devait suggérer au peuple qui l'entendait énoncer. L^expression de Fils de rhomme n'était point nouvelle pour des Juifs. L'Ancien Testament l'emploie à plusieurs reprises et partout, même dans le passage cité de Daniel, elle est simplement synonyme du mot homme, avec un accent d'insistance en plus sur la tl&ture de l'être ainsi désigné (1). De même que plusieurs prophètes et dans un but didactique facile à deviner, Jésus attachait de l'impoN tance à ces appellations choisies par lui pour se désigner lui-même ou désigner ses disciples d'une manière caractéristique. Le Fils de rhom,me signifie donc, en rapport avec sa mission religieuse, celui qui ne veut être et connaître que l'homme dans ses»rapports avec Dieu, dont la religion par conséquent n'a besoin pour être une réalité que de la nature humaine commune à tous, dont la prétention, h la fois humble et vaste, est de réaliser tout le premier en sa personne cette religion strictement humaine. Cela ne veut pas dire que Jésus se pose ainsi d'emblée, d'une manière peu conforme à la modestie, en type et modèle de l'humanité. Cela signifie simplement qu'il a conscience du vrai rapport qui doit unir l'homme à Dieu et qu'il entend vivre
(1) Nom., xxni, 19 ; Job, xxv, 6 ; Ps. vm, 5 ; lxxx, 17 ; cxliv, 3; cxLYi, 3; Ezéch., il, 1, 3, 6, 8 ; m, 1, 3, 10 ; IV, 1 ; Y, 1 ; vi, 2 ; vu, 2, etc.