CHAPITRE IX
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Les mêmes arguments que la Réforme avait opposés dux doctrines catholiques du salut des âmes militaient contre doctrine catholique de la personne du Christ. Cette solidarité futvile aperçue, et si les considérations que nous avons déduites plus haut empêchèrent généralement Tapplication hardie du principe prolestant aux dogmes de la Trinité et de i*lncarnalion^ dès les premiers jours il y eut des protestants qui se déclarèrent hautement antitrinitaires, en Allemagne, L. Hetzer, J. Denck, S. Franck, J. Campanus ; en Hollande, D. Joris ; Claudius en Savoie, etc. Les éléments les plus hétérogènes, un froid rationalisme et un brûlant mysticisme, la spéculation panthéiste et la tendance purement pratique se donnèrent souvent la main dans ces premiers mouvements, assez tumultueux^ de la gauche protestante avancée.
Un fait remarquable et qui confirme ce que nous avons dît plus haut, c'est que Toppôsition à la Trinité fut le plus fréquente chez les protestants des pays où la Réforme fut le moins populaire, c'est-à-dire en Italie et en Espagne. Là surtout le mouvement réformateur fut intellectuel ei par conséquent limité aux classes instruites. L'émigration prolestante de ces deux pays, fuyant devant l'inquisition, arriva en France et en Suisse tout imbue d'idées hétérodoxes sur la personne du Christ. C'est de ce milieu fort remarquable par le savoir, sinon par la profondeur des vues, que surgissent les noms des Gribaldi, des Blandrata, des Alciati, des Gentilis, des Ochino, des Slankaro et d'autres encore, qui s'accordent tous sur le principe de l'unité rigoureuse de Dieu et rejettent la Trinité de l'Église. Michel Servet éuit Espagnol, natif
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d'Aragon, un de ces esprits audacieux qui saisissent parfois au Yo), par une sorte de divination, de hautes et fécondes vérités, mais qui manquent de la profondeur et de |a sobriété rationnelles nécessaires à l'éiabQraliond'pn grandsyslèm^ (1). Pour son malheur, il voulut en faire un, qui serait sans doute oublié avec tant d'autres de la même époque, si la sombre lueur de son bûcher ne projetait sur sa personne et son œuvre ce genre d'éclat qui n'éblouit pas^ mais qui fixe le regard en inspirant la compassion.
Dans sa Christianismi Restitutio (1533), Servet niait Ja trinité des personnes divines, la disant absurde ^ trithéiste, un Cerberus triceps^ et il affirmait que Jésus était essen* tiellement homme. On peut même dire que sa fureur contre le dogme trinitaire allait parfois jusqu'au fanatisme. Mais il ne tenait pas moins ^ stipuler Tunion réelle de Dieu et de rhomme dans la personne humaine de Jésus^ çt dès lors ses idées, souvent très-ingénieuses et toujqurs lrè{îclaires tant qu'il ne s'agit que de cou^batre le yieux dogme^ deviennent obscures et fantasques. Dieu, dit-il, est par luimême absolument inaccessible à la raison humaine qui n*a que des négations à formuler quand elle eq parle, t^a seule idée positive de Dieu que nous pourrions avoir serait celle qqi nous viendrait d'un acte divin révélateur. Or l'acte divin par excellence, c'est le Christ, qui n*est pas une abstraction, qui est corporel, visible, réel. Aussi Servet dit-il que le Christ est Dieu. Il Test du moins autant que Dieu peut exister réellement pour l'homme {guidquid habet Deus Christo inest suhstantialiter et corporalUer), Seryçl qe
(1) il parait avoir le premier découvert la circulation du sang ; d'autre part, il croyait à Tastrologie judiciaire et la défendait avec passion contre ses négateurs. Yoy. La Finance protestante de MM. Haag, art Servet.
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pouvait admettre de révélation divine en dehors du inonde sensible. Au-dessus des êtres corporels et réels se trouve Têire idéal, mais abstrait, le mens omniformis, Yessentia essentianSf sorte d'intermédiaire entre Dieu et la réalité. Le principe de Têtre réel, c'est la lu?nière qui, selon Servet, est à la fois cx)rporelle et spirituelle, Tunilé de l'idéal et du réel, et pénètre toutes choses à des degrés divers. Le Christ est la forme- type lumineuse dans laquelle se reflète la substance divine^ il existe idéalement en Dieu de toute éternité, et l'homme Jésus, sa chair y comprise, est l'apparition à l'état réel de l'être éternellement engendré de la substance du Père {concedimus ipsam Chris ti carnem esse verbum Dei. — Caro ipsa Christi est cœlestis^ de subsûantia Dei genila), A quoi s'ajoutait la plus étrange théorie physique de la génération, laquelle proviendrait du mélange des trois éléments mâles, l'eau, l'air et le feu, avec l'élément féminin, la terre. Il est très-difficile de savoir au juste ce que tout cela veut dire et surtout comment tout cela se concilie avec la transcendance absolue de l'Être divin posée comme point de départ. On conçoit aisément que ce mélange indigeste de rationalisme, de panthéisme, de matérialisme et de théosophic ait paru détestable à l'esprit méthodique et lucide de Calvin. Rien n'était plus facile que d'épouvanter les âmes pieuses en dévoilant la liste des horreurs débitées par l'imprudent Espagnol qui osait se vanter de rétablir le christianisme. On n'y manqua pas. Servet fut brûlé en effigie par la justice catholique de Vienne aux griffes de laquelle il avait échappé, et les réformés de Genève, Calvin en tête, commirent la faute à jamais déplorable de rivaliser de zèle orthodoxe avec les tribunaux papistes. Le supplice de Servet, qui fût passé inaperçu en terre catholique au milieu de tant d'autres plus terribles encore, ce supplice consommé en terre protestante causa un douloureux scandale qui dure encore.
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Du reste Servet ne fut pas le seul martyr de ranlitriiiitarisme. Campanus mourut dans les prisons de Glèvcs, Hetzer fut décapité à Constance et Gentilis à Berne. Beaucoup d'autres, moins connus» furent traités de même, spécialement dans les localités où la vieille Église, encore puissante, mais liée par des conventions ou des édits, était bien aise de maintenir la tradition de la persécution des hérétiques sans qu'on pût l'accuser de s'en prendre à des luthériens ou à des réformés proprement dits. Toutefois des communautés unitaires s'établirent en Pologne (depuis 1563) et eurent leur centre principal à Racow. En Transylvanie, Blandrata, médecin du prince régnant, obtint aussi pour les unitaires la reconnaissance officielle.
Pour éviter d'inutiles répétitions, nous passerons tout de suite au parti qui ne tarda pas à donner son nom aux éléments épars de l'unilarisme du xvi^ siècle et qui, peu nombreux ou du moins peu puissant extérieurement, n'en a pas moins exercé une action immense sur la théologie des siècles suivants. Nous voulons parler du Socinianisme. D'une valeur médiocre comme système, le socinianisme a été, comme dissolvant du vieux dogme, d'une incalculable puissance.
Les Socini, originaires de Sienne, faisaient partie de l'émigration italienne réfugiée en Suisse. Lélio Socini vécut assez tranquillement à Zurich, malgré ses idées antitrinitaires, au milieu des réformés helvétiques, en correspondance avec Calvin et d'autres notabilités protestantes, très-lié avec Bullinger, estimé pour son savoir et son caractère, bien que Calvin lui reprochât ses tendances ariennes et sceptiques. Des malheurs privés hâtèrent sa fin. Il mourut en 1562. Son neveu, Fauste Socin, quitta la Suisse, muni des papiers et imbu des idées de son oncle, et se rendit chez les unitaires de Pologne, dont il devint par la suite le représentant le plus célèbre. Ses ouvrages cl les nombreux traités réunis dans la Bibliothèque
des Frères polonais^ très-lus malgré Tinterdit qui pesail sur eux, sont les principales sources où Ton doit chercher les éléments de la critique socinienne du dogme triuitaire.
Le premier argument, c'est que la Trinité est une contradiction patente et criante. Elle suppose dans la Divinité trois personnes, distinguées Tune de l'autre par des propriétés individuelles et exclusives, le Père par i'absoluité de son étre^ le Fils par sa qualité d'être engendré, l'Esprit par celle d'être procédant, et en même temps elle prétend rester fidèle au monothéisme, elle affirme qu'il n'y a qu'un seul Dieu \ Autant dire que trois est égal à un et un à trois. L'orthodoxie a beau se réfugier dans l'idée du mystère dépassant la raison humaine, sa Trinité ne dépasse pas la raison, elle la détruit, ellela nie. Si la raison devait consentira une pareille abdication, elle devrait aussi se résigner aux absurdités religieuses les plus grotesques. Les efforts réitérés des Pères et de la scolastique n'ont fait, par leurs échecs successifs, que rendre plus évidente la contradiction absolue du dogme orthodoxe. Aucun des conciliateurs, si subtil qu'il aitété,n'apu éviterl'écueil ou du trithéisme qui nie l'unité, ou du modalismequi nie les personnes. En second lieu, le dogme orthodoxe se brise contre la notion de la perfection divine. La propriété qui fait que chaque personne est distincte des deux autres, est-elle une perfection ou une imperfection ? Si c'est une imperfection, la cause est entendue, car il ne peut y avoir d'imperfection en Dieu. Si c'est une perfection , elle manque aux deux autres. La même pierre de scandale se représente quand on en- Visage le rapport spécial du Père et du Fils. Le dogme dit que le Fils est une personne divine engendrée éternellement par le Père de sa propre substance. i\lais que signifie l'idée de génération quand il s'agit de Dieu ? De plus, Dieu le Père possède en lui-même toute perfection d'une manière immuable. Mais s'il engendre un autre Dieu qui lui soit en-
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tièremeut semblable^ 11 ti'est plus abisolument parfait, car l'etisience dé deux perfections absolues eu face Tune de Tautre irtipliqdé contradiction.
Puis le dogme orthodoxe poursuit en disant que le Pils, Dieu infini et parfait au même titre que le Père, est devenu homme, unissant la nature divine parfaite et la nature humaine complète dans Tunité de sa personne. Voilà donc un snjet, une conscience double, se sachant à la fois infinie et finie, pavfâite et imparfaite, impassible et souffrante, impeccable et tentée, sachant tout et ignorant bien des choses, se priant ets'exauçant elle-même. Avant Fincarnatioti, il y avait tt-ôb Dieux ayant en commun là lialbrë divine, mais rien de plus; depuis l'incarnation, il est survenu un changement grave dans là Divinité, la nature hutiiaine lui est depuis lors întiérerite. Si d'ailleurs il faut prendre au sériieux Cette divinité du Christ et ne pas se payer de mots, il faut admettre que le Créateur de l'univers est né à l'état d'embryon humain, qu*ll a vagi, aspiré le lait d'Une felttUie, sUbl toutes les nécessités animales de la vie corporelle, qu'il a dû manger, boiic et dormir, et enfin moutir assassiné par des tnaiUs humaitiés. Dira-t-on qu'en vertu de la distinction des deux natures, l'homme seul en Jésus a passé par toutes ces misères, tandis que le Dieu en restait exempt 1 Mais alors en quoi donc a péché Néslorius quand il séparait les deux natures, et ne voiton pas qu'une secondé alternative itn|)itoyable «ë |)ose devant nous : Ou bien l'homme-Dieu a supporté ou ressenti dans l'unité de sa conscience personnelle toutes Ces imperfections humaines, et alors la critique subsisté tout eUtière ; du bien la conscience de Jésus était double, ce que Tune pensait et sentait n'était à chaque instant ni pensé ni senti par l'autrei et dans ce cas il ne faut plus parler de l'unité de sa personne (1).
(1) Les Sociniens opposaient uir râiéohilëment analogue à la théorie
On conlinue en disant que ia divinité absolue de Jésus est nécessaire àraccomplissemenl de son œuvre comme rédempteur, puisque la justice infiniment outragée de Dieu réclamait une satisfaction infinie. Mais, outre les objections sans nombre que soulève cette manière d'entendre la rédemption, nous retombons dans la même impasse. Qui a souffert en Jésus?Le Dieu et rhomme en même temps ? Mais alors Dieu s*esl satisfait à lui-même, ce qui n'a plus de sens, et vous nous faites un Dieu souffrant et mourant qui n'est plus Dieu. Est-ce rhomme seul ? Que devient alors l'expiation infinie que Ton disait nécessaire ?
On reprochait au socinianisme de démentir l'Église chrétienne de tous les temps et de se faire solidaire des anciennes hérésies condamnées pendant les premiers siècles. Ce reproche, qui signifiait quelque chose dans les bouches catholiques, était ridicule quand il partait du camp protestant, et les sociniens, poussés par le besoin de leur cause, commencèrent à faire rhistoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ. Les origines demeurèrent obscures pour eux comme pour leurs adversaires. Cependant ils purent déjà montrer combien l'unitarisme avait été fréquent chez les premiers chrétiens, le nombre des partisans qu'un Paul de Samosate, un Photin, d'autres encore avaient réunis dansles temps mêmes où l'orthodoxie catholique commençait à triompher. Tout imparfait encore qu'il était, ce côlé de la polémique socinienne eut l'avantage de miner le prestige traditionnel du dogme et de briser le lien que la majorité chrétienne croyait indissoluble entre l'existence du christianisme lui-même et la perpétuité de la foi en la Trinité.
arienne. Le Christ arien, disaient-ils, n'est pas plus vraiment homme que le Christ orthodoxe. Hs appliquaient aux deux systèmes le même aphorisme {Biblioth. Fr. PoL, p. 656) : Nulla res, quœ una sit, duas formas essentiales habere poiest, seu duœ res diversœ esse : jam cnim ?ion una^ sed duœ res essenU