ANTITRINIT AIRES. — LES SOCINIENS
Du reste et conformément à la première méthode protestante, les sociniens mettaient ce genre de raisonnements bien au-dessous des arguments qu'il liraient de la Bible. Ils pouvaient en toute sécurité demander à leurs adversaires où donc le Nouveau Testament avait enseigné la Trinité ; dans quel passage Jésus avait dit qu*il était la seconde personne divine et qu'il possédait deux natures ; comment ils pouvaient expliquer sans faire tort, soit au bon sens, soil à leur propre système, les nombreuses déclarations où Jésus se subordonne profondément à son Père céleste, où ses apôtres tiennent un langage tout semblable, celles en particulier où il n'y a pas moyen de faire intervenir la distinction des deux natures, telles que Marc, xiir, 32; Jean, x, 36 ; I Cor., xv, 25-28; Hébr. , II, 9, etc. Si Ton veut bien se reporter aux deux premiers chapitres de notre histoire, on retrouvera sans peine la matière des arguments que les sociniens faisaienl pleuvoir sur les formules trinitaîres. L'exégèse de Calvin était à chaque instant leur auxiliaire, en particulier dans plusieurs passages où il est sans doute question d'unité entre Jésus et Dieu, mais où cette unité est purement morale et n'implique rien quant à l'identité de la substance.
Ici pourtant nous touchons à l'une des grandes faiblesse du socinianisme. Le sens historique lui manquait entièrement. Ce défaut, il est vrai, lui est commun avec tout son siècle, mais il est plus saillant chez lui que dans les autres tendances, précisément parce qu'il est le parti le plus indépendant de la tradition. C'est surtout au nom de la raison qu'il avait attaqué l'orthodoxie. En conclure, comme on l'a fait souveni, que le socinianisme atteste une défaillance de la piété, c'est calomnier tout un parti d'hommes honorables qui déployèrent autant de dévouement et comptèrent autant de martyrs que loutc autre société religieuse. Il faut reconnaître pourtant que la doctrine socinienne, une fois qu'elle quitte la critique
150 DÉCADENCE CONTINUE DU DOGMp.
de l'orthodoxie, est quelque chose de prosaïque, de laédloçre, qui fait déjà penser au rationalisme v^lgaife d'une autre époque, et qui surtout indispose notre point de vue moderi^e par je ne sais quoi de roide, de mécanique, d'arbitraire, qqî ne sait remplacer les difiBcu|tés de l'orthodoxie que par 4^3 affirmations tout aussi embarrassantes. Et ce défaut est plus sensible chez lui que chez sa rivale, parce qu'il jure avec ses promesses. L'orthodoxie du moins ne se vé^nte pas d'avance d'être conforme à la raison.
C'est ainsi que le socinianisme, en fait d'exégèse biblique, inventa une méthode destinée^ dans son intention, à conçilier la raison et la foi en la révélation écrite. Il faut êtrç soumi^ à l'Écriture, disait-il, mais le sens véritable de chaque passage est celui que la raison détermine. C'était une façon naïve de parer le rationalisme des couleurs de la foi docile, Cette raison appelée à trancher souverainement les questions bibliques n'était autre chose qqe la raison SQcipienne, et im pareil principe qe tordait pas moins que l'orthodoi^ie la lettre et l'esprit des innombrables textes qui ne sont ni orthodoxe3 ni socini^ns, Comme spécimen de cette complaisante exégèse nous pourrions citer l'explication ^ocinienne du prologue du quatrième évangile. Elle nie qu'on doive y trouver la théorie du Verbe métaphysique. S'il est dit que je Verbe était au commencement y cela signifie « au commencement de l'his- )) toire évangéjique ». Jé^us s'appelle le Verbe ou le Logos, parce qu'il a été chargé par Diep d'annoncer au monde la parole de vérité. L'Évangile dit que c< toutes choses ont été faites « par le Verbe )) , toutes choses, c'est-à-dire tout ce qui a rapport à la fondation du christianisme. Et ainsi de snite.
La christologie socinienne n'est pas moins singulière. Jésus est homme, cela est posé en première ligne, et c'est l'hQnneur du socinianisme de l'avoir dit hardiment, sans réticence, à nne époque où cette assertion, si simple de nos jours, en-
ArîTITRINITAIRES. — LES SOCINIENS. 151
traiqait la persécution et la mort. MaisSocln admet pourtant s^ conception miraculeuse par déférence pour le récit biblique, et prétend que cela ne change rien à sa véritable humanité. Cet homme miraculeux a été ensuite miraculeuse- Q)ent enlevé, localement transporté au ciel par Dieu^ qui voulait lui révéler les mystères célestes pour qu'il pût en parler aux hommes en connaissance de cause. Car la naturç humaine abandonnée à elle-même ne peut rien savoir des choses divines, toute vérité doit lui être communiquée du dehors par une révélation surnaturelle. Seulement la raison est appelée à reconnaître Torigine authentique et le contenu réel de la révélation donnée. Jésus donc est redescendu du ciel, il s'est acquitté de son mandat. Après sa mort il est remonté au ciel^ où, divinisé en récompense de ses vertus, il demeure en qualité de distributeur des grâces divines. Socin ne voit même aucune difficulté à nommer Dieu Jésus ainsi glorifié et à lui adresser des prières comme à celui à qui Dieu a déiégqéson pouvoir. Sur ce point le calvinisme pur était plus avancé que le socinianisme, et Tun des partisans de Socin, Davidis, protesta contre ce qui lui semblait une infraciion nouvelle au monothéisme. — EnQn la doctrine socinienne qui maintenait si bien Tabsoluité divine contre Torthodoxie trinitaire, ne craignit pas, pour sauver le libre arbitre auquel, par opposition au calvinisme, elle attachait un prix énorme, de limiter la toqte-puissance et la toute-scieqce de Dieu. Les qualités et les défauts du socinianisme se réunissent dans la manière dont il comprend le Saint-Esprit. Autant il est triomphant quand il demande à Torthodoxie ce que peut signifier au monde la notion de personne appliquée à l'action de Dieu sur les âmes, autant le dualisme auquel le système est condamné par sa notion superficielle des rapports ïjaturels de Thomme et de Dieu, Tenapêche de voir^ dans l'Esprit autre chose que le don mécanique, extérieur, de
certaines grâces parlicuilères aux hommes que Dieu en juge dignes. Le socinianisme ne comprend rien à l'idée d'une présence immanente de l'esprit divin dans la création et dans l'esprit humain. Le Deus ex machina est sa grande ressource. Rationaliste dans sa critique, il est en dogmatique tout aussi supranaluraliste, si ce n'est plus, que l'orthodoxie.
Ce furent ces défauts, complaisamment dénoncés par des adversaires passionnés, qui nuisirent à la propagation du socinianisme. Les Sociniens étaient fort religieux, leur système l'était moins. D'ailleurs les mêmes causes qui, au xvi* siècle, avaient maintenu l'orthodoxie trinitairc au sein des grandes Églises protestantes, continuèrent de peser sur la situation au xvir siècle. En Allemagne, en Hollande, en Angleterre, en France, le protestantisme fut constamment menacé dans son existence même par la réaction catholique dont ce siècle presque tout entier porta le fardeau. En com|)araison du xvi^, c'est un siècle d'alanguissement, de défiance pour tout ce qui est libéral dans l'Église et dans TÉtaL L'essor de la pensée religieuse fui lourdement entravé par cet eiïroi de tout mouvement contraire aux traditions. Le xvii* siècle fut dans l'âge moderne ce que le moyen âge est dans l'histoire de l'Europe sous le rapport des études théologiques, un temps d'arrêt, un période scolastique. Le prestige de la France de Louis XIV, quelque brillant qu'il fût sur le domaine militaire et littéraire, n'était pas fait pour hâter l'émancipation des esprits. Le jansénisme s'en aperçut, tout aussi bien que le protestantisme et la critique naissante des Richard Simon, des Capelle, des Daillé et des Blondel. La révolution anglaise de 1688, qui marque le moment où la puissance européenne du catholicisme reçoit un échec dont elle ne s'est plus relevée, cette révolution est dans l'histoire des croyances religieuses d'une importance capitale. Avec elle en réalité finit le siècle
ANTITRIMTAIRES. — LES SOCINIENS. 153
de Louis XIV, le xviii® siècle commence, et avec le xviir de nouveaux éléments se font jour qui modifient gravement les préoccupations et les tendances de la société chrétienne.
Cependant le travail de la réflexion et de la recherche religieuse, s'il fut ralenti, ne fut jamais complètement interrompu. Les masses, il est vrai, absorbées par la lutte des grandes confessions, se montrèrent fort peu sympathiques à tout ce qui Teût compliquée en augmentant les points de dissidence. Mais un grand nombre d*érudits modestes, de théologiens laborieux, de laïques instruits, se trouvèrent lentement amenés à des vues très-peu catholiques sur la Trinité et par conséquent la divinité de Jésus- Christ. La critique socinienne se creusa une foule de cheminements obscurs dont la trace ne se révèle aujourd'hui qu'aux hommes spéciaux, familiers avec la littérature théologique de ce temps, mais qui n'en firent pas moins d'innombrables percées par où l'hétérodoxie s'infiltra de tous côtés.
C'est là la véritable et la très-efficace action du socinianisme. A l'état d'Église séparée, il n'eut ni grande puissance ni longue durée. Après avoir jeté un vif éclat en Pologne, où une grande partie de la noblesse en faisait profession, il succomba sous les coups de la réaction jésuitique favorisée par SigismondlII, cause et commencement des infortunes de ce malheureux pays. Socin lui-même mourut en i^OU, après avoir failli être assommé deux fois par des fanatiques. L'unitarisme^ à l'état d'Église constituée, mena une existence précaire en Transylvanie, en Prusse et en Hollande. Il ne s'est maintenu sous cette forme jusqu'à nos jours que dans la première contrée, où les derniers recensements portent le nombre des unitaires à environ cinquante mille. En Angleterre, où Jacques P^enl61l9 faisait encore brûler trois antitrinitaires, et oùl'unitarismefut toujours plus remarquable par la qualité que par le nombre
154 ppCipFffPP CONTINUE qu DQGIfp:.
de ses adhérents, il 4wt alfen^lrp jusqirîïu siècle dernjpr ppqp être toléré tacitement, et jusqu'au comlT)enc^men|; du q^tr^ pour être reconnu officiellement (1). De plus brillante^ desiinées Tatteiidaient au nouveau monde. Mais, nous le répétons, il ne faut pas du tout raesqrpr l*infjuei)cp réelje 4m SQPJW*nisme au nombre de ses adhéfens déclarés. Ce fut un l^v9Jn bien plus qu'une société, mais ce levain travaille! singqU^rP'r ment les grandes Églises. On peut dire qu*fiu i^yiV sièplç le socinianisme est le cauchemar des ortbodqxes de toutes les communions. BQSsue^ comme Juriep, le flaire un pefi partout^ et le fait est qu'il couve un peu partout^ nof) comme système, mais comme tendance. Jur|e^ lui-mêin^, l'âpre mais honnête défenseur de l'orthodoxie Ccilviniste, avi grand scandale de Bossuet dont de pareilles 9Ssertion^ §acip§' geaient les théories favorites sur l'immutabilité 4c la foi tra-
(1) L'histoire de runitarisme anglais et américain peut se résumer brièvement dans les données suivantes. Le premier unitaire célèbre sur le sol anglais est encore un Italien, J. Aconsius^ réfugié à la cour d'Elisabeth. L'influence directe ou indirecte du socinianisme augmenta le nombre des unitaires dont un certain John Biddie fut au milieu du xv|i* siècle le principal organe. Malgré les circonstances les plus défavorables et de véritables persécutions, les progrès de l'unitarisme furent assez rapi^les pour que le D' Çull crût nécessaire de lui opposer sa lourde et fameuse Defensio fidei Nicœnœ (1685). L'unitarisipe anglais peut se glorifier d'avoir été la croyance d'un Milton, d'un Locke, d'un Newton, d'un Lardner, d'un Priestley, d'un Price, d'un Hollande etc. Ce ne fut toutefois qu'en 1773, sous la direction de Th. Lindsay, qu'il se constitua en Église distincte. Aujourd'hui il peut ajouter aux noms célèbres déjà cités ceux des professeurs Martineau et Tayler, sans parler de nombreux et distingués scholars et théologiens, tels que MM. Beard père et fils, Gaskell, etc. L'unitarisme anglais ne forme pas un corps très-nombreux (386 lieux de c^lte, 339 ministres réguliers). Gela tient surtout ^ ce que les idées qu'il représente sont très-répandues da^^s (J'autres Églises que leuf s
ANTITïÇINITAiaES, — ïiES SOCIPiXENS. f55
ditionnelle, Jurieu reconnaissait que « le mystère de la Tri^ i>nité est demeqré informe jusqu'au premier conpile c|e Nicéç » et même jusqu'à celui de Gonstantinople, et que la généra^ n tion du Fils dans le temps (non pas éternelle), un peu avant M la création, son infériorité devant le Père, ont été enseignées »par les écrivains chrétiens des trois premiers siècles^ 9
Si un Jurieu parlait ainsi, que d'bérésies se cachaient (IPOP sous Tuniformité confessionnelle du calvinisme I On pouvait déjà remarquer le caractère spécial de l'unitarisme qui, ^M moins en Europe et sur le continent, n'a que très-rarement éprouvé le désir de se constituer à part des Églises ei^istantes. S'accommodant assez bien du culte prolestant, surtout des liturgies réformées, et des habitudes religieuses des popula^ tious protestantes, trouvant à chaque instant des théologieqp
membres unitaires préfèrent ne pas quitter. Gela tient aussi peut-être à ce que son passé, plus ou moins soumis aux influences sociniennes et déistes^ lui a valu un renom de froideur et de sécheresse dont 11 souffre encore. Inutile de dire pourtant qu'il s*est purifié peu à peu de toutes les étroitesses et des bizarreries du socinianisme. 11 est aujourd'hui l'un des éléments de ce qu'on appelle un peu partout ie protesimiisme Hbéral. Il s'est du reste répandu avec un merveilleux succè« en Amérique. De Boston, son centre principal^ il r^yono^ aujourd'hui dans toute la Nouvelle -Angleterre et au delà- Des noq« tels que H, Wî^re, Channing, Théod. Parker, sufflseat à Tillustratipp d'une société religieuse de date récente. Plus encore qu'en Apgleterpe l'unitarisme américain est très-répandu en dehors des Églises unitaires proprement dites, surtout parmi les Oniversalistes et les Quakers. On peut dire sans exagération qu'il est en fait la religion de la majorée des hommes éclairés de la jeune république. C'est de son sein que sont partis les grands mouvements de philanthropie et de réforme sociale. L'unité de Dieu^ le Christ reconnu comme révélateur et modèle de la vraie vie religieuse, l'amour comme l'attribut essenUel en Dieu et devant constituer la qualité essentielle dans le chrétien, tel; sont In traits çoQstants de cette remarqua]))^ ten^anc^.
et des pasteurs qui sympathisaient plus ou moins prudemment avec lui, comprenant que l*Église protestante n'avait qu*à se transformer insensiblement pour s'ouvrir pleinement à lui, il se résigna toujours assez facilement à Tidce que, fruit de Térudition et de la réflexion paisible, il devait attendre patiemment l'heure où le peuple chrétien serait assez éclairé, assez affranchi du préjugé traditionnel, pour le rejoindre. Les condamnations synodales ne lui manquèrent pas, mais ne purent rien contre sa lente propagation. En 1689, le théologien hollandais Roëll pouvait, sans s'attirer de trop forts désagréments, contester la génération éternelle du Fils, déclarer que c^était une contradiction, et appliquer exclusivement au Christ liistorique le nom de Fils de Dieu. £n général on peut dire que la tendance libérale dans l'Église réformée, sans jamais adopter le système socinien dans son ensemble^ s'imprégna plus ou moins de ses tendances et de sa critique du dogme.
Ce fut surtout le cas dans cette fraction de l'Église réformée qui se constitua à part dans les Pays-Bas sous le nom de remonstrants ou arminiens^ après avoir été condamnée par le synode de Dordrecht. Le motif proprement dit de la séparation fut la répugnance qu'inspiraient aux disciples d'Arminius les articles de la doctrine calviniste sur la corruption radicale du cœur humain et la prédestination. En dehors des Pays-Bas, l'arniinianisme, sans faire schisme, pénétra dans la plupart des Églises protestantes. Plus timides que les sociniens, les arminiens n'osèrent pasordinairement aller jusqu'à l'humanité pure du Christ et s'en tinrent, par l'organe de leurs pieux théologiens, Episcopi us, Limborch, Curceliœus, à une théorie subordinalienne qui ressemblait beaucoup à l'arianisme ou du moins aux doctrines enseignées par les Pères catholiques du in^ siècle. C'était encore un agent de dissolution de h croyance orthodoxe^ un moyen terme qui tendait
visiblement à passer dans le terme héiérodoxe. Dans le même pays de Hollande qui, malgré les réactions momentanées du peuple très-attaché au calvinisme par sentiment patriotique, devenait toujours plus la terre classique de la liberté religieuse, on publia la Bibliothèque des Frères Polonais (depuis 1656) et, entre autres, les œuvres d'un théologien socinien, J. Crell, qui aiguisa encore contre l'orthodoxie les armes déjà bien affilées de la critique unitaire. Tous ces faits, dont nous pourrions facilement continuer l'énumération, prouvent que dès le xvii® siècle, et malgré la rigide orthodoxie des surfaces, le temps de la domination absolue du dogme trinitaire est passé sans retour. D'ailleurs la théologie n'était plus seule à étudier les questions transcendantes. Sa servante du moyen âge, désormais émancipée, commençait à partager avec elle l'empire des âmes. La philosophie moderne était née.