LB FILS DE L'HOMME
conformément anx principes dérivant de ce rapport essentiel (1).
C'est pour cela que Jésus n'emploie celte expression que d'une manière solennelle et significative. C'est en qualité de Fils de l'homme, c'est-à-dire au nom de la religion humaine pure dont il est le porteur et l'organe, qu'il parle avec autorité, qu'il condamne ou pardonne, qu'il élargit la loi du sabbat, qu'il se dit venu pour sauver et non pour détruire, pour servir, non pour être servi, qu'il se considère comme le roi de ce royaume de Dieu qu'il veut inaugurer^ sans se cacher que le Fils de l'homme ne sait où reposer sa tête, qu'il accepte les hommages et se résigne aux outrages. C'est aussi en cette qualité qu'il se considère comme nanti du droit de juger les hommes sous le rapport religieux et moral. N'oublions pas qu'il maintient la distinction entre l'adhésion à sa personne et la communion avec Dieu. On peut parler contre le Fils de l'homme et être pardonné, mais non pas quand on parle contre le Saint-Esprit, quand on est de parti pris ennemi du bien et négateur du vrai (2).
(1) Fils de r homme plutôt que Vhomme; car en hébreu le mot fils, en outre de son sens propre, exprime l'affinité essentielle, l'appartenance intime, matérielle ou morale. Les fils des prophètes sont leurs disciples (Il Rois, n, 3 ; comp. Matlh., xii, 27) ; fils de la mort pour destiné à la mort (Ps. n, 20 ; LXXlx, 11) ; fils de la flamme pour l'étincelle (Job, v, 7), etc. — On a dit que l'apocalypse apocryphe d'Hénoch, un peu antérieure à l'apparition de Jésus, emploie déjà ce nom de Fils de l'homme pour désigner le Messie. Une critique, à notre avis plus perspicace, distingue dans ce livre la main de deux écrivains, l'un antérieur, l'autre postérieur à TÉvangile. Le Messie n'est appelé Fils de l'homme que par ce dernier. Mais encore une fois, rien de tout cela ne peut détruire le fait que, d'après nos évangiles, le peuple juif n*était nullement habitué au temps de Jésus à désigner ainsi le Messie, et c'est tout ce qu'il importe de constater ici,
(2) Matth., XII, 31-32.
Nous sommes donc en droit de préciser en langage moderne l'opinion que Jésus avait de lui-même, en disant qo*il (Ut la claire conscience d'une divine vocation qui l'appelait à fonder la religion humaine pure dont les germes étaient contenus dans la loi et les prophètes de son peuple. Persuadé qu'aucune œuvre, aucune mission ne pouvait être supérieure à celle-là, que d'elle dépendait Tu venir de son peuple et du monde, celle conscience s'identifia chez lui avec celle d'être le vrai Messie, après lequel il était superflu d'en attendre un autre (1).
Faut-il penser de plus qu'il reporta à une époque ultérieure raccomplissement d'une rénovation miraculeuse et soudaine du monde, bien plus conforme aux espérances de ses compatriotes que la transformation graduelle qu'il décrivait en termes si admirablement simples et pénétrants, par exemple Marc, iv, 26-29; Matih., xiii, 31-33? Ou bien, dans les passages des évangiles qui parlent de son retour à bref délais de sa léapparition glorieuse, terrible aux méchants, si douce aux bons, devrions -nous voir une altération de son enseignement commise par ses disciples qu'entraînait le désir de donner à leurs propres attentes l'autorité d'une révélation divine? Ou bien enGn, et c'est là notre opinion à nous-même , y a>t-il dans ces fragments des évangiles un mélange, qu'on ne peut analyser aujourd'hui,
I (1) Comme cela est visible dans sa réponse aux envoyés de Jean-
I Rapliste qui viennent lui demander de la part de leur Maître s*il est
celui qui doit venir (Matth., xi, 1, suiv.) ! Jésus ne répond en réalité ni oui ni non, mais il est clair qu'il aimerait à voir le Baptiste s'élever à l'idée que le vrai messianisme est réalisé par lui. C'est dans le même désir de donner aux idées messianiques populaires un biais qui les rapproche des siennes, qu'il propose au peuple de voir dans Jean-Baptiste cetËlie qui, selon les scribes, devait venir pour préparer les voies I au Messie attendu (Matlh., xi, 14).
d'espérances poétiques et dlntuiiions divinatrices sur la révolulion radicale dont le monde serait le ihéâlre, son œuvre la cause première^ sa personne le moteur principal, intuitions, espérances, souvent exprimées par Jésus au moyen de figures populaires, sans qu*il ail toujours cherché à distinguer le fond et la forme de ses prévisions, de sorte qu'elles auraient été annoncées après lui dans un sens plus conforme encore aux attentes messianiques? C'est là une question d'un très-grand intérêt, mais qui ne touche qu'indirectement h notre sujet.
Ce qui résulte pour notre histoire de ce premier chapitre, c'est que Jésus eût nettement repoussé, en vertu même de la qualité d'homtme à laquelle il tenait tant, loule théorie qui lui eût assigné une origine surhumaine ; c'est que le caractère divin de sa vie humaine fit une telle impression sur ses disciples qu'ils n'hésitèrent pas, du reste avec son assentiment, à saluer le Messie dans le Fils de l'homme ; c'est, enfin^ que l'attachement enthousiaste à sa personne, la foi en lui, se confondit pour eux avec l'adoption de sa religion à lui-même.