‹ Histoire du dogme de la divinité de Jésus-ChristChapitre 7 sur 34 · LA DOCTRINE DU YERBE · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DU YERBE

Paul fut médiocrement compris et encore plus mal soutenu de son vivant. Une foule d'indices démontrent que sa mémoire tomba promptement dans un oubli relatif, si même elle ne fut pas tenue pour suspecte. Le point de vue judaeo^ chrétien, celui qui plaçait dans Tobservation delà loi, associée à la foi en Jésus comme Messie, la condition nécessaire du salut, devint prédominant au sein même des communautés fondées par Paul, et il fallut que le cours des événements et des idées, en adoucissant toujours plus les rigueurs du ritualisme juif, amenât TÉglise judaeo-chrétienne sur un terrain pratique très-semblable en fait à celui où Paul eût désiré qu'elle vînt dès les premiers jours, pour que son titre inaliénable de fondateur des chrétientés les plus notables du monde payen valût à sa personne et à ses écrits un retour de popularité. Encore la tradition ne consacra- t-elle son nom parmi les grands ;^héros du christianisme primitif qu'en mettant au-dessus de lui son rival et antagoniste, Pierre, l'apôtre juif demeuré fidèle à la loi juive.

Il n'est donc pas surprenant que, jusqu'au milieu du se* cond siècle environ, la doctrine christoiogique reste très-indécise. Les documents qui nous renseignent sur la première moitié de ce siècle sont rares et fragmentaires. Bien peu sont d'une authenticité certaine. D'ailleurs on voit bien que Tinlérêt premier des écrivains chrétiens ne se porte pas encore, comme cela aura lieu plus tard, sur la nature du Christ. D'autres sujets, le monothéisme, la vie future, la morale nouvelle, la fin prochaine du monde, les préoccupent avant tout, et le vague des expressions employées à propos de la

personne de Jésus montre bien que sur ce point, rien n'est encore arrêté dans Topinion de la majorité chrétienne.

Toutefois on peut voir que dans cette opinion « Têtre céleste » prime toujours plus Tétre humain. Il faut excepter les judaeo-chrétiensdu type primitif, condensés en Palestine et dans la région transjordanique. Ceux-là persistent à maintenir le point de vue d'après lequel Jésus est un homme, fils de Joseph et de Marie, pleinement inspiré de Dieu. Une fraction admet pourtant sa conception surnaturelle. Il en est même qui voient en lui un ange descendu du ciel et ayant pris un corps humain. Les Pères apostoliques (1) émettent des opinions fort peu concordantes. Bamabas montre en Jésus l'être à qui Dieu disait : « Faisons l'homme à notre image » (ch. y), qui a inspiré les prophètes et revêtu la chair humaine pour que les hommes pussent le voir sans être éblouis par sa divinité. Dans la première épître attribuée à Clément Romain, rien d'original ni de clair, rien non plus qui ne puisse s'accorder avec l'ensemble de la doctrine pauii-« nienne. La seconde épître attribuée à ce Clément, bien qu'elle soit d'une autre main que la première, après avoir dit qu'il faut penser au Christ comme à un Dieu, — manière de s'exprimer prouvant que l'Église se recrute désormais au sein de populations payennes qui craignent moins que les Juifs d'appliquer un tel nom à un être créé — enseigne au chap. ix que le Christ a d'abord esprit » est devenu chair.

(1) On désigne ainsi quelques anciens livres chrétiens attribués à des personnages tels que Clément Romain, Barnabas, Ignace, Polycarpe, Heimas, dans lesquels la tradition croyait retrouver des disciples immédiats des apôlres : ce qui est extrêmement douteux pour lés uns et décidément faux pour les autres. Tout ce qu'on en peut dire de certain, c'est qu'ils sont des témoins intéressants des oscillations de la pensée chrétienne depuis la fin du premier siècle jusqu'à celle du second.

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Cela ressemble beaucoup à l'idée d'un ange qui s'est fait homme. Dansle/'as^et/rd'Hermas, curieuse apocalypse écrite à Rome dans la première moitié du second siècle et revêtue longtemps d'une autorité canonique^ se trouve une christologie singulière. Le Fils antérieur à la création n'est pas le Christ, c'est le Saint-Esprit, conçu comme un être person« nel, une sorte d'archange. Jésus de Nazareth a été son serviteur et doit à sa plus que parfaite obéissance d'avoir été associé à la dignité et aux prérogatives de celui-ci (1). On peut discerner, dans cette théorie d'un auteur très-judaeo-chréticn de tendance, un eiïbrt marqué tâchant de concilier le vieux dogme primitif avec des vues nouvelles. Mais on en est encore avec lui à l'idée de l'homme devenu Fils de Dieu, passé à l'état d'être céleste. Dans les Homélies Clémentines^ roman religieux très-remarquable du milieu du second siècle et dont l'auteur, judaeo-chrétien comme le précédent, croit exprimer les vues de la majorité chrétienne de son temps, la doctrine christologique est encore plus bizarre. Jésus, dans ce livre, n'est autre que l'homme primitif, successivement apparu comme prophète de la vérité en Adam, Hénoch, Noé, Abraham, îsaac, Jacob, Motse et enfin en Christ. En d'autres termes, ce qui est divin en Jésus, c'est l'esprit de vérité qui se sert d'organes successifs pour parler aux hommes. Mais ces organes sont toujours des hommes, et il s'élève en termes très-vifs contre ceux qui, sous prétexte que Jésus est fils de Dieu, veulent lui attribuer le nom de Dieu (2).

Mais tandis que, chez ces anciens auteurs, l'accent de la christologie tombe encore sur la réalité de la nature humaine et de la vie humaine de Jésus, d'un autre côté du monde chrétien, les idées concernant sa personne ont

(1) Simil V, 2; IX, 12.

(2) Hom, XVI, 5 suiv.

llO FORMATION DU DOGME.

pris un essor tellement idéaliste que sa nature humaine est réduite^ n'être plus qu'un fantôme sans réalité. Les nombreux systèmes gnostiques, c'est-à-dire affectant une science religieuse supérieure à la foi vulgaire, dans leur mépris dualiste de la matière qu'ils considèrent comme mauvaise et pécheresse en elle-même, s'accordent ordinairement à dire que le Christ est un éon (1) rédempteur des hommes de l'esprit et n'ayant que peu ou point de contact avec la nature corporelle. Ce fut la tendance appelée le docétisme, qui s'arrangea comme elle put avec l'histoire évangélique. Les uns dédoublaient la personne de Jésus en la séparant du Christ invisible qui serait resté étranger aux tentations, aux souffrances et à la mort de celui qui portait son nom ; d'autres niaient qu'il y eût eu autre chose que des apparences dans tout ce que Ton racontait de la vie humaine de Jésus. Valentin, l'un des chefs gnostiques, prétendait que le Christ n'était pas né de («) Marie, mais à travers [èm) celle qui passait pour sa mère : sa naissance n'était donc pas réelle. Marcion poussait le doCélisme jusqu'au bout, enseignant que le Christ était descendu brusquement du ciel et n'avait eu rien de commun avec le monde matériel. Ce docétisme, qui se rattachait, comme les autres conceptions chrétiennes du même temps, au désir de glorifier la personne de Jésus, tournait à fin contraire des intentions de ses auteurs. N'en résul-

(1) L'un des traits essentiels du gnosticisme est aussi de remplir le vide entre Dieu et le inonde matériel par. un nombre déterminé ùi'éons ou de personnifications des idées divines dont la totalité constitue le plérôme ou la plénitude de la perfection. Le gnosticisme forme au second siècle la transition entre le christianisme et le polythéismej de même que le judaeo-christîanisme rentre insensiblement dans le judaïsme. C'est entre ces deux extrêmes que se meut la majorité de rÊglise, mais non sans subir leur influence sous plus d*ua rapport.

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