LA DANSE PRIMITIVE ET L'EPOPEE
La mythologie des Grecs fut leur première et leur plus riche création. Toutes les autres y sont contenues en germe, comme la race des dieux et des hommes s'agite d'avance dans le vaste sein d'Ouranos, où tournoient les êtres futurs dans un divin vertige. Ce temps indéterminé qui pré- \ cède le viii® siècle, fut la grande période d'incubation et de formation du génie hellénique. C'est dans l'horreur du chaos, dans l'étreinte furieuse de tous les éléments, que la nature enfanta les formes végétales et animales du monde actuel; c'est souvent dans une effervescence analogue que les peuples mettent au monde la meilleure partie*, d'eux-mêmes, leur rehgion. Il fallut le choc de toutes ces races, les guerres, les migrations, les expéditions aventureuses ; il fallut le mélange de la gravité péJasgique avec l'héroi'sme dorien et la flamme ailée de l'Ionie pour accompHr ce grand travail. Toute mythologie n'est d'abord que le contrecoup de la nature dans le cerveau de l'homme. Mais si cette nature est la
plus variée et la plus plastique, si cet homme est le plus intelligent et le plus sympathiquement impressionnable, le rêve immense et coloré qui en sortira sera comme une éclosion de Tâme de la nature dans la conscience de Thumanité. Qu'on se figure l'œil songeur, effaré de Thomme enfant, ouvert sur le spectacle mobile et grandiose de l'univers, de quelles sensations magiques ne dut-il pas être envahi? Oui nous dira ces étonnements, ces silences, ces cris, ces flots de sympathie, ces frissons de terreur et de joie devant l'infini des mers et du ciel, cette mélodie profonde, innommée, cachée et retentissante de l'âme dans les choses, et des choses dans l'âme? Qui nous dira si l'homme qui les éprouvait n'avait pas un sentiment plus vrai de la vie que nous autres avec toutes nos sciences et toutes nos philosophies? Vaste ivresse, profond embrassement de l'esprit et de la nature pareil à celui de la terre et du ciel dans l'orage. De cet ardent hymen sortirent les dieux (i).
I. On n'a jamais mieux décrit l'état d'âme de l'homme primitif que dans ces lignes de M. Ernest Renan : « A peine séparé de la « nature, il conversait avec elle, il lui parlait, il entendaK sa « voix ; cette "grande mère, à laquelle il tenait encore par ses artè- « res lui apparaissait comme vivante et animée à la vue des phe- « nomènes du monde physique, il éprouvait des impressions diver- « ses qui, recevant un corps de son imagination, devenaient ses « dieux. Il adorait ses sensations, ou, pour mieux dire, l'objet « vague et inconnu de ses sensations car, ne séparant pas « encore l'objet du sujet, le monde était lui-même, et lui-même « était le monde » {Les Religions de l'antiquité, essais d'his taire religieuse).
Les hommes avaient encore un vague souvenir des premières révolutions du globe. Ils sentaient encore la terre trembler sous leurs pieds; ils croyaient entendre encore les Titans rebelles et les monstres horribles de la nuit rugir du fond du Tartare, où les avait précipités la foudre de Zeus. Mais le ciel était serein et la terre libre; la race des mortels commençait à se sentir à Taise sur le sein ferme de Fantique Cybèle. Le regard ébloui de Thomme sur la nature vierge devine les forces secrètes qui travaillent le monde, et les voit émerger pour ainsi dire à la surface des choses, se dégager des phénomènes et s'incarner, comme dans une hallucination, sous la plus belle des formes, la forme humaine. Alors de l'Asie Mineure à la Thrace, de l'Olympe au Cithéron, des sommets alpestres de l'Arcadie aux chaudes îles de la mer Egée, du mont Taygète à l'Ida chevelu, dans tous les sièges des vieux cultes, une sorte de délire orgiastique s'empare des Grecs et fait naître par milliers autour d'eux les divinités terrestres, maritimes et ouranienne s. L'opulente vie végétale et animale de la terre et de la forêt jaillit en un essaim de dieux vagabonds et sauvages. Du fond des antres, des gorges et des montagnes se déroule la ronde rieuse des faunes, des nymphes et des œgipans. Le laboureur quitte sa charrue et le bouvier son troupeau pour s'y mêler. Tandis que les peuples montagnards ont vu apparaître le cortège de Pan et du divin Dionysos, les peuplades maritimes se sont familiarisées, dans
leurs courses sans fin, avec le cycle des divinités voluptueuses ou tristes, rêveuses ou enjouées de la mer. Chose étrange, les plus aimés de ces dieux, ce ne sont pas toujours les plus puissants, mais ceux qui meurent jeunes et beaux, ceux qui fascinent et qui tuent. C'est le bel adolescent Adonaïs, aimé d'Aphrodite, qui meurt déchiré par un sanglier, mais qui renaît tous les printemps avec la floraison; c'est Attis, qui se suicide dans un désespoir d'amour et dont le sang répandu sur la mousse refleurit en violettes; c'est Hylas, ravi par les nymphes des sources; c'est surtout l'étrange et significative Proserpine, qui symbolise le décevant mystère de la nature, son ardeur de destruction et de résurrection, la mort éternelle dans la vie et la vie éternelle dans la mort. Ainsi la Grèce naissante s'entoure d'une ceinture de divinités nouvelles; la nature en effervescence enfante des dieux; chaque montagne, chaque île, chaque caverne a les siens. Mais au-dessus du Hadès et de Géa, s'élève comme une assemblée de rois le cycle des Olympiens. Ces dieux de l'éther immaculé et de la lumière splendide sont déjà les représentants des puissances morales qui domptent la nature et de la beauté rédemptrice qui triomphe des maux irrémédiables de l'existence. Le dieu souverain de cette période fut Zeus. Ainsi, bien audessus des puissances destructives refoulées dans la nuit souterraine, le Grec, heureux dans la contemplation de ses dieux, plaça au sommet de son Olympe le maître du monde, Zeus fou-
droyant et serein, c'est-à-dire la force et la sagesse (i).
Quel pouvait être Tart de cette époque à demi titanique? Tandis que les dieux flottaient comme de grands rêves dans les esprits, et que la théogonie était enseignée par des hommes demipâtres, demi-prêtres comme Hésiode, Thomme ne pouvait encore exprimer en paroles ce qu'il sentait de plus intense. Les émotions que lui causait le spectacle de la nature, il les traduisait par la danse. Avec le mouvement rythmique de son beau corps il s'offrait lui-même en hommage à ses dieux. Cette manière de célébrer les immortels et les héros fut toujours considérée comme la plus naturelle par les Grecs ; car, bien plus tard, nous voyons Alexandre se dépouiller devant la tombe d'Achille et y danser la pyrrhique avec ses compagnons pour honorer son héros favori. La danse devint ainsi le point de départ et la base de tous les arts helléniques; c'est une des raisons pour lesquelles ils restèrent si vrais. Dans notre civilisation, au contraire, ce premier instinct de la belle manifestation de l'homme s'est perdu ou perverti. Nous avons sur nos théâtres des danseurs sans âme et dans nos livres des poètes sans corps. Mais, dès les premiers temps de la Grèce, la danse fut le
I. Le rapport des dieux de la Grèce avec ceux de l'Inde est un fait depuis longtemps établi. Mais ce qui ne l'est pas moins depuis Oltfried MûIIer, c'est la complète transformation que la Grèce leur a fait subir et qui équivaut à une création entièrement originale. C'est ce moment qu'on a voulu désigner ici.
solide soutien des arts plus relevés. La parole et le chant n'eurent qu'à se greffer sur ce tronc vigoureux. Ce sont d'abord des cris inarticulés (ololuffmos), des prières à voix basse accompagnant le geste, puis enfin des chants complets, comme le chant de Linos, celui d'Hylas et le Péan.
Malgré ces symptômes précurseurs de Fart complet, la danse prédomine dans ce temps-là. C'est en elle que l'homme de la période mythologique jetait encore tout son être et respirait le vertige terrible ou délicieux de la vie. La puissance démonienne non encore ordonnée de la danse nous apparaît surtout dans les cultes orgiastiques, et particulièrement dans le culte phrygien de Réa Kibèlè. Quand la grande déesse, la reine des dieux, traînée sur son char attelé de panthères, sortait du fond des bois, le cortège des Korybantes et des Kourètes se répandait par les forêts avec des torches allumées, au son des cymbales, en poussant des cris sauvages. Dans ces rondes furieuses les néophytes se jetaient souvent dans les précipices ou se perçaient de leurs glaives. Il semble que, sous l'impression des énergies renaissantes de la nature, l'homme surexcité voulait exprimer en un seul moment toute la somme de douleur et de volupté dont il est canable. La surabondance de vie lui donnait la force nécessaire de franchir l'abîme qui le sépare du grand Tout; il désirait se confondre avec tous les êtres; dans son délire printanier, Cybèle, la grand'mère, l'attirait de nouveau
dans ses bras, et, terrible magicienne, lui donnait la mort sur son sein. Ce culte nous révèle en quelque sorte la force déchaînée de la danse sans frein, sous l'impulsion de Tivresse orgiastique. En face de ce culte de Gybèle, émanation brûlante et mortelle des forêts épaisses et des entrailles de la terre, nous apercevons dès l'époque antique le culte de Zeus, qui hante les sommets éthérés. Ce culte grave du vieux dieu des Pélasges qui se rencontrent à Dodône en Arcadie et dans l'île de Crète, est en opposition avec la furie mystique et sensuelle des orgiastes phrygiens. Les hiérophantes vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne marchaient autour de l'autel de Zeus, sur les hautes montagnes, en invoquant le dieu qui plane dans la lumière éthérée. C'est l'image vénérable de la danse dans toute sa majesté religieuse.
Dans ce Zeus, non celui d'Homère, mais celui des Pélasges et des cultes primitifs, nous apparaît déjà le vrai génie de la Grèce, génie de mesure, d'eurythmie, de sagesse profonde, qui s'oppose au génie orgiastique de l'Asie, l'ennoblit en se l'assimilant, dompte les puissances dénoniennes (i) de la nature par un charme vrai-
I. J'emploie le mot demonien et non démoniaque, parce que ce dernier a un sens spécialement chrétien, et que la terminaison aque (de l'italien accio) implique une idée de blâme et de mal. J'attache à cet adjectif l'idée de ce qu'il y a de plus mystérieux, mais de plus indéniable et de pkis irrésistible dans les puissances de la nature et de l'âme. Daïmon veut dire en grec un esprit qui règne dans la nature, mais ne se révèle que par son influence sur les hommes.
ment divin. Zeus d'ailleurs est le père d'Apollon, dieu de lumière et d'harmonie, et de Pallas, la plus grecque des déesses, vierge armée et inspirée, sagesse active, excitatrice. C'est là, ne l'oublions jamais, la force dominante, créatrice, de l'âme hellénique, son titre de noblesse et son sceau indélébile. — Ces deux éléments, qui tour à tour prédominent et finissent par s'équilibrer dans la tragédie, constituent l'histoire intime du génie grec. Il est remarquable qu'on les voie surgir dès l'abord dans les cérémonies des cultes primitifs.
Avec l'époque homérique, l'esprit grec subit une grande transformation. Les diverses peuplades se sont groupées, les races ont pris conscience d'elles-mêmes, l'esprit dorien et l'esprit ionien s'accentuent et entrent en lutte. La vie belliqueuse prend le dessus sur la vie patriarcale, agricole et commerçante. Les familles des anaktes, les rois s'élèvent au-dessus des peuples par la force et l'intelligence, les poussent à la guerre de leurs sceptres d'or. A Thèbes, à Argos, à Mycènes, se dressent les citadelles royales avec leurs portes cyclopéennes surmontées de lions de pierre, et qui vomissent des bataillons hérissés de lances. Dans l'époque titanique de l'enfantement des dieux, l'homme avait deviné confusément les forces les plus profondes de la nature et senti palpiter en lui l'âme divine et terrible du monde. — Maintenant son imagination, captivée par le jeu de la vie humaine, se complaît dans une tranquille et lumineuse con-
templation. Son œil est attiré par la surface ondoyante des choses et ne jette plus que des regards furtifs sur leur fond mystérieux. Avant cela, il était encore comme enlacé dans les bras de la grand'mère, effrayé et enchanté du tressaillement de son sein. Maintenant, détaché de la nature, plein de vigueur et de santé, il se lance dans Faction et, après l'action, il se réjouit de ses exploits. Le dominateur de l'époque titanique avait été l'hiérophante des sanctuaires. A l'époque homérique, où l'esprit se dédouble, l'homme se prend lui-même pour objet; nous voyons surgir à côté du roi (basileus) le récitateur épique (rhapsodos). Le héros se reconnaît dans le poète ; Ulysse pleure d'attendrissement en entendant chanter ses propres aventures par Démodokos.
Ainsi la poésie naquit dans l'âme grecque de la joyeuse contemplation du monde. Le vieux rhapsode Homère ne réfléchit pas sur l'origine et sur la fin des choses, mais, assis au bord de son île, le divin aveugle embrasse d'un œil vision, naire la terre des Hellènes avec toutes ses îles, toutes ses montagnes, asiles de divinités enveloppées dans le vaste sourire du ciel. Il voit l'assemblée des dieux, il voit la citadelle de Troie et chaque récif de l'Océan, son regard ne s'arrête qu'aux limites du monde enveloppé par Ja ceinture d'Okéanos, par delà laquelle il n'y a plus que la nuit cimmérienne. Dans cet horizon rien ne lui échappe, ni le contour de chaque promontoire, ni la moindre courbure de la carène-
ni son sillon dans les flots. Il voit l'armée rangée qui s'allume au soleil comme une forêt au sommet d'une montagne; il voit distinctement chaque guerrier avec sa knémide, son bouclier, son épée courte, depuis la pointe de son casque jusqu'à sa sandale légère. Il voit trôner sur ses nuages le grand Zeus, dont les sourcils bleus et la chevelure ambrosienne ébranlent l'Olympe ; il voit les combats éternels des hommes qui réjouissent le cœur d'Ares, et la mort fauchant les héros au milieu des gémissements humains et du rire des dieux. Mais ce spectacle n'aflïige I point le rhapsode. La vie lui apparaît comme une aventure heureuse ou malheureuse, à laquelle l'homme ne peut rien, mais dont la vue égayé ! l'esprit et les sens. D'ailleurs entre le ciel et la terre, entre le jeune Olympe et la jeune humanité, règne encore une familiarité charmante. Le dieu ressemble tellement à l'homme, et l'homme se sent si près du dieul Tout l'Olympe se laisse entraîner dans la querelle de Troie. De même que la nature toute puissante joue avec l'homme adolescent, de même les dieux jouent avec les hommes, les aiment ou les hai'ssent, les perdent ou les enlèvent dans leur ciel. Les fleuves ravissent les fdles des rois. Aphrodite se dévoile éclatante devant Enée et le séduit, et lorsque Achille saisi de colère va tuer Agamemnon, Athènè, la vierge divine, descend du ciel comme un éclair et le retient par sa blonde chevelure. L La mort des héros est triste, le rhapsode la pleure, mais il s'en console bien vite par le spec
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tacle de la vie renaissante. Achille institue des jeux sur le tombeau de son ami bien-aimé Patrocle, et honore sa mémoire en faisant lutter sur son tertre de beaux corps blancs semblables aux immortels. Sur les tombeaux des plus beaux et des p!us braves, la vie humaine reprend son cours, insouciante comme la vague qui succède à la surface de Tinfatigable Océan. Ainsi le placide Homère se réjouit de la surface resplendissante du monde. S'il nous était permis d'emprunter une image à la profonde mythologie indienne, nous dirions qu'il contemple le voile ondoyant de Maïa, sur lequel s'agitent tous les êtres sans soupçonner le corps mystérieux de la déesse, ni son regard profond, qui parfois fait mourir.
Voici donc, dans la période homérique, la poésie récitée qui se développe avec aisance et ampleur. Après la danse, ce fut la poésie qui prit son essor. La danse et la poésie sont, pour ainsi dire, les deux pôles de l'art: la danse est la manifestation la plus instinctive et la plus corporelle de l'homme ; la poésie au contraire sa manifestation la plus réfléchie et la plus intellectuelle. Par la danse, l'homme se mêle en quelque sorte aux vibrations de l'univers par le mouvement rythmique de ses membres; dans la poésie, il s'en détache pour le refléter dans son imagination. En allant d'un pôle de l'art à l'autre dans la période homérique, le génie grec sauta par dessus la musique, qui ne devait se développer que plus tard et devenir le courant
3o LA MUSIQUE ET LA POESIE
magnétique entre les deux pôles. Des profondeurs de la nature instinctive il monta aux sommets de la contemplation et y trouva la Muse « qui dans son sein avait un cœur tranquille ». Mais ici même se vérifie la loi sur l'union constante des trois Muses primitives. L'une peut bien prédominer à un moment donné et se séparer des deux autres, mais lors même qu'elle s'isole, elle touche encore ses sœurs du bout des doigts. Nous avons vu que la danse primitive contenait déjà en germe la poésie et le chant, de même la poésie épique en s'épanouissant ne s'est pas séparée entièrement de la musique et de la représentation vivante. L'aède chante en s'accompagnant de la cithare, sa voix retombe en cadence, selon une certaine mélopée, son geste sobre, mais expressif, accompagne sa parole iîadencée. Plus tard encore le rhapsode, qui ne chante plus, prélude à son récit sur la cithare. Ce n'est pas d'un triste cabinet d'étude que part cette poésie. Née sous le grar.d ciel des îles, dans cette langue imprégnée lie la lucidité de l'air, elle s 'épanouit devant un peuple de pêcheurs et de guerriers, elle voyage sur mer dans la nef aux rames cadencées et va retentir sous le portique sonore des rois. Le poète est le poème vivant, il le représente par sa personne. Et si l'Hellène adolescent contemple avec ravissement le mirage du vaste monde dans le cercle de l'épopée, c'est grâce à la voix vibrante du rhapsode vêtu de pourpre qui chante dans les fêtes publiques les actions des hommes et des dieux.