‹ Histoire du drame musicalChapitre 18 sur 40 · LE LYRISME ET LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LE LYRISME ET LA MUSIQUE

Homère représente encore Fenfance de l'esprit grec. La nation n'atteint son efflorescence juvénile qu'avec le merveilleux âge lyrique. Cette race est dévorée d'une telle ardeur de vie, de connaissance et de beauté, qu'à chaque étape elle se métamorphose et s'intensifie. Au vii*^ siècle une foule de villes chassent leurs tyrans et se constituent en républiques. La vie civique commence, les gymnases regorgent d'athlètes, les places publiques de citoyens jaloux de leurs droits; les statues de marbre resplendissent dans les sanctuaires, et les colonnades des temples s'élèvent au-dessus des cités. L'Hellène ne se contente plus, comme au temps d'Homère, de combattre en obscur soldat sous la conduite de ses rois. Ses devoirs civiques une fois remplis, il se rend aux jeux Olympiques et va déployer devant le peuple tout entier sa force et sa beauté. C'est là qu'il jouit de lui-même et de la gloire de sa race. Les dieux eux-mêmes contemplent la fleur de la jeunesse lancée dans la carrière, et quand le vain-

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queur reçoit le rameau sacré d'Apollon, le souffle divin effleure son front. Le Grec primitif avait adoré la nature dans ses rêves mythologiques, et le héros dans son épopée; le Grec de la libre cité commence à se sentir héros et dieu luimême.

Dans cet âge, où l'âme grecque s'épanouit au grand soleil de la vie, l'élément musical jaillit de ses profondeurs avec une énergie nouvelle et prend le dessus. La musique n'avait existé jusque-là en Grèce, et l'on peut dire dans le monde, qu'à l'état rudimentaire, dans le rythme de danse et dans la mélopée épique. Mais à ce moment, l'homme sorti de la contemplation et livré au choc immédiat de toutes les passions, éprouve une sensation surprenante. Ces forces redoutables qu'il symbolisait et adorait sous le nom des dieux et dont il avait contemplé de loin les luttes dans son épopée, il en ressent soudain l'effet bouleversant dans son propre cœur. Alors il rentre en soi comme au centre du monde et y trouve la source de tout lyrisme : la mélodie, vibration même de son sang agité, souffle de son cœur palpitant, âme de son âme, forme aérienne et invincible de son être intérieur. Une sorte de joie mêlée d'effroi dut l'envahir lorsqu'il sentit tressaillir en lui-même cette source mélodieuse, essence de la musique car la musique se distingue des arts plastiques en ce que ceux-ci ne peuvent exprimer l'âme des choses qu'à travers leur forme visible, tandis que celle-ci exprime, à vrai dire, cette âme elle-même. Universelle, irrésisti-

ble, franche de toute convention, elle peut donner une voix aux velléités les plus légères comme aux passions les plus énergiques de cet être humain, qui est comme un résumé du monde. Ainsi THellène devint poète lyrique ; il le devint non en arrangeur de syllabes, en prosaïque versificateur, en savant de cabinet, mais en homme vivant et actif. Son inspiration foncière fut le sentiment primitif, individuel, spontané, et ce sentiment ne jaillit qu'avec la musique.

C'est pourquoi la musique devint le nerf du lyrisme grec. Nous voyons d'abord Terpandre inventer la lyre à sept cordes, distinguer les modes (l'harmonie dorienne, phrygienne, lydienne, etc.), et noter les nomes, c'est-à-dire certaines mélodies saillantes pouvant servir de types p" pour les différents genres d'émotion. Alors seulement parurent les grands lyriques et chacun d'eux s'annonça par l'invention du nouveau rythme, de nouvelles mélodies et d'une nouvelle mimique pour la mise en œuvre de sa poésie, tant les trois arts spontanés s'étaient déjà fondus. Le signe distinctif de cette nouvelle poésie ' fut la strophe. Cette strophe est née avec sa mélodie, et cette mélodie elle-même figurait la disposition d'Ame originaire d'où sortie poème. Ici la musique n'est plus un simple accessoire , comme dans la mélopée épique, mais le principal. On pourrait aller jusqu'à dire que la mélodie est ici la force génératrice qui crée les vers et détermine leur organisme. Car la même mélodie revient dans toutes les strophes qui nous

apparaissent comme les eflulgu ration s poétiques d'un état musical. Il en est ainsi dans les chansons populaires de tous les temps et de tous les peuples, et le lyrisme grec ne l'ut que le développement le plus vaste et le plus intelligent des chansons populaires primitives. Car ces nomeSy ces mélodies typiques fixées, pour la première fois par Terpandre, c'étaient précisément des mélodies chantées par le peuple dans ses fêtes. Entre le nouveau lyrisme et la vieille épopée il y avait un abîme. Pour le mesurer il suffît de comparer la langue passionnée de Pindare ou de Sapho, qu'agite le souffle orageux de la musique, avec les placides récits d'Homère. Cette

"^ — f musique fut le signe d'une révolution dans tout l'art grec. Quand Mimnermos parut à la fête des Tharlégies avec son amante la joueuse de flûte, et imprima à la danse une énergie inconnue ; quand Olympos rapporta de Phrygie ses mélodies d'une langueur pénétrante et d'une sombre beauté ; quand Archiloque, le poète échevelé, récita devant la foule ses élégies frémissantes d'amour ou de colère, les Grecs, habitués aux

' i graves rhapsodies furent saisis de surprise. Les sévères rhapsodes ne cachèrent point sans doute leur indignation, mais la Grèce nouvelle dut i saluer avec ravissement ces accents audacieux qui remuaient les fibres les plus cachées de sa nature. Archiloque s'écrie : « Infortuné, abattu par le désir, je n'ai plus un souffle de vie; les dieux l'ont voulu, et la douleur cruelle transperce mes os... Telle est la violence de cet amour

qui s'est glissé dans mon cœur, répandant sur mes yeux un épais nuage et ravissant hors de mon sein ma raison égarée. » Tout le lyrisme grec a cette vivacité incisive. Si les paroles seules ont gardé tant de force, que serait-ce si nous pouvions entendre la mélodie, voir le poète? On dirait que Tâme individuelle, prisonnière jusqu'alors, rompt tous ses liens, s'élance dans le monde, et planant dans les airs sur les ondes sonores, comme un génie de flamme sur les nuées flottantes, crie aux cœurs frémissants de la foule: Me voici! c'est moi! me reconnaissez-vous ? Ce miracle advint par la magie de la 1 musique.

Dans cet âge si animé, autant de poètes, ' autant de types, et quelles physionomies parlan- \ tes ! Comme tous sont bien sortis du sol vivant de la terre des dieux ! comme ils portent tous au front le signe de leur race et de leur cité ! Chacun a sa langue, sa musique et son costume naturel ! C'est en plein ciel, dans la bienheureuse Lesbos, aux douces sollicitations de la vague rêveuse et des haleines marines, au sourire d'Hespéros, que nous voyons éclore la fleur éclatante et suave de la poésie éolienne. C'est là que naquit Alcée, c'est là qu'aima et chanta Sapho. Aucune règle sévère, aucune réflexion morose ne troublait encore la charmante liberté des âges primitifs, et rien ne pouvait arrêter le rapide essor de l'âme à l'amour, à la vie ! Nous avons peine à comprendre aujourd'hui cette

jeune fille faisant de sa maison une demeure des Muses, célébrant les troubles de son cœur au milieu de ses compagnes aimées (i), leur enseignant la grande révélation de l'Amour, frémissante encore de l'étreinte du dieu. Et pourtant jamais poésie ne naquit plus simplement, jamais Tart parfait ne se maria plus étroitement à la libre nature. Groupées autour de leur amie passionnée, les Lesbiennes enjouées s'en vont dans les vergers, sur les versants de l'île, tressant des guirlandes ou cueillant l'hyacinthe et la fleur d'aneth, entremêlant sur les molles prairies leurs âmes avec leurs voix mélodieuses. Et le soir quand les roses fanées s'effeuillent dans les coupes encore pleines, quand les Pléiades s'inclinent sur Tabîme bleu sombre des mers, Sapho « aux boucles semblables aux violettes » prend la mafjadis, lyre particulière, d'un son plus pénétrant, qu'elle avait inventée. Sa vie passe dans les cordes et dans sa voix. « Luth divin, réponds à mes désirs, deviens harmonieux ! » Elle chante, et l'amour « agite son âme comme le vent agite les feuilles des chênes », amour souverain qui pressent tout et ne s'exhale que dans un soupir. Tantôt elle voudrait « s'élancer sur le sommet élevé des montagnes entre les bras du bien-aimé », tantôt elle prie Aphrodite de

I. L'interprétation équivoque qu'on a donné aux amitiés ardentes de Sapho est peut-être une invention des Grecs de la décadence. Les transports de Sapho pour ses compagnes n'ont rien d'extraordinaire sous un ciel brûlant et dans un âge naïf où l'amitié empruntait parfois la langue' de l'amour.

« descendre de son trône brillant » et de lui verser. d'un sourire son charme dompteur et ses plus fortes magies. Les dieux et les déesses sourient à la fille inspirée de Lesbos. Qu'a-t-elle besoin d'aller au seuil des temples? Dans les nuits tièdes de son île, sous le portique de sa maison, au-dessus des flots innombrables de la mer, elle croit voir autour d'elle « les Muses à la belle chevelure et les Grâces aux bras de rose »; et quand la strophe brûlante s'échappe en sanglots suaves de son sein oppressé pour se perdre dans l'éternel azur, quand l'éclair du désir infini se reflète dans les yeux de ses compagnes ravissantes, il lui semble que les immortels eux-mêmes parlent dans son cœur mélodieux. Et en efî'et, c'est le plus ancien et le plus jeune des dieux qui l'avait saisie de toute sa force, le doux et terrible Érôs, celui que Praxitèle sculpta plus tard (i), et dont le visage passionné est empreint de l'indicible tristesse et de l'indicible fascination de l'amour. Les yeux de cette merveiUeuse statue voient le fond des choses, abîme de désir et de douleur, comme Sapho le sentait et le chantait.

Dans ses odes, le redoutable Érôs eut pour interprète la grâce persuasive, la beauté divine et la musique irrésistible. Nous le devinons aux | V quelques vers mutilés qui nous sont restés d'elle. \ Ainsi, au déclin de l'âge héroïque, la vierge les-

I. Il se trouve au Vatican, musée Pio Clementino, salle des statues.

bienne présente à la Grèce ravie le breuvage enivrant de la passion dans la coupe d'or des dieux. Nous pouvons nous imaginer de quel prix furent pour les Grecs ces paroles et ces mélodies enchanteresses, puisque Solon, le plus sage des législateurs, s'écria en entendant Thymne de Sapho à Aphrodite : « Je ne voudrais pas mourir sans avoir entendu ce chant-là. »

Sapho, révélatrice du lyrisme en ce qu'il y a de plus profond, ne chanta que l'amour; mais le lyrisme grec eut toutes les cordes ; chaque genre y a son poète type. Nous admirons aujourd'hui, dans les restes infimes de cette poésie qui ont survécu aux siècles barbares, la simplicité parfaite, l'admirable variété de rythme et de ton, sa beauté plastique et sa vérité idéale. La raison en est simple : ce lyrisme-là jaillit partout de la vie elle-même, il sort comme un fruit savoureux de mœurs saines et d'un peuple toujours en harmonie avec la nature environnante. Notre poésie n'existe guère que sur le papier, elle est représentée par un scribe de cabinet ou un rêveur solitaire ; celle-ci marche, respire dans un homme qui chante devant un public frémissant de sympathie, l'électrisede la voix, du geste et du regard et dont toute la personne traduit la pensée. A Sparte même, dit Alcman, « florissaient sur la vaste place la lance du jeune homme, la Muse mélodieuse et la Justice ». Le Lesbien Alcée, celui qui. dit-on, aima vainement Sapho, partagea sa vie errante entre les plaisirs et la politique;.

mais sur la place publique ou à la table du festin, qu'il chante le vin pétillant dans la coupe ou le poignard régicide d'Harmodius, il se donne avec toute la véhémence de sa nature. — Alcman dirige ses chœurs de jeunes filles devant le temple des Muses; elles chantent en dansant, les vierges et le chorège se répondent dans leurs évolutions. « Je voudrais, s'écrie-t-il, voler avec vous à la danse comme le cérylos, Foiseau de mer, qui, d'un cœur insouciant, vole avec les alcyons sur la cime des flots, oiseau empourpré du printemps. » — C'est dans la vie des camps, entre les marches et les batailles, que Tyrtée enseigne ses messéniques à la jeunesse Spartiate. Elles se récitaient « en avant du combat », et l'on a pu dire de ces odes qu'elles marchaient contre le fer et remportaient des victoires.

La poésie chorale de Pindare montre enfin le lyrisme grec au point le plus élevé de son développement et se rapprochant déjà d'une représentation théâtrale. Le Grec était heureux et libre dans le sentiment de sa force et de sa beauté, et cette puissante personnalité s'accentue de toute son énergie dans les divers genres lyriques. Cependant, malgré cet orgueil personnel et par cet orgueil même, il ne cessait de se rattacher à la tribu, à la race dont il faisait partie et aux dieux qu'il vénérait. C'est ce sentiment de communauté qui présida à la fondation des jeux Olympiques, Pythiques, Néméens et autres, où la fleur de la jeunesse grecque venait concourir par les exercices du corps. Un moderne

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peu familiarisé avec la Grèce est tenté d'abord de ne voir dans ces jeux que des fêtes de gymnastique ou des sortes de steeplechme grand style. A cela rien d'étonnant. Nous sommes tellement aplatis par la vulgarité extérieure de la vie moderne, enfoncés dans la prose de notre civilisation industrielle : nous avons si peu l'idée du noble déploiement des forces humaines sous l'empire incontesté du Beau; les misères de tant de siècles pèsent tellement sur nos épaules, que nous ne concevons plus le charme divin et le sens profond de la vie hellénique. Les fêtes olympiques étaient pourtant tout autre chose que de brillants exercices; c'était la source où toute la race hellénique venait repuiser le sentiment de sa vie supérieure, et offrait en hommage à ses divinités la mâle beauté de son corps. Pindare est si grand parce qu'il est l'interprète enthousiaste de cette grande pensée. Il ne parle pas en son propre nom, mais au nom de la grande communauté qu'il représente ; et ce n'est pas lui seul qui chante, mais un chœur savamment organisé qui célèbre le vainqueur. Le soir, quand toute la jeunesse est réunie pour le joyeux festin dans le sanctuaire d'Olympie orné de statues, éclairé de flambeaux, le chœur se présente. Les jeunes gens au corps resplendissant et les jeunes filles vêtues du blanc péplos portent des palmes, le chorège tient la branche du laurier d'Apollon prix de la victoire, et le chœur, dans ses évolutions majestueuses, célèbre le vainqueur, ses ancêtres et les dieux

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protecteurs de sa race. L'homme ainsi fêté se voit enveloppé d'une auréole surhumaine, élevé jusqu'aux dieux, qui lui tendent la coupe de la gloire, et pourtant la voix solennelle des chœurs qui se répondent, le rappelle à la modération, lui fait comprendre que l'éclat dont il brille n'est que le reflet de la majesté divine, lui révèle Tordre supérieur auquel il est soumis.

L'ode pindarique est l'ensemble le plus bril- j lant qu'on puisse imaginer de la poésie lyrique, qui est la glorification de l'individu. Ici le héros apparaît entouré de ses amis, de sa race, protégé par les immortels et célébré parun groupe quise déroule avecla majesté sculpturale d'un bas-relief, aux accents réunis de la poésie et de la musique. Comment nous faire une idée de la plénitude de joie qui accompagne une fête pareille, puisque nous avons perdu la musique qui en réglait les | •^f'^ i mouvements? Les paroles, il est vrai, sont là, et elles font deviner le reste. Philologues et savants y cherchent des règles, un plan, une prosodie. Puériles recherches. Si vous n'avez pas un souffle du génie de la musique, si vous ne portez pas en vous même l'eurythmie humaine, si le désir de l'art vivant et vrai ne vous élève pas au-dessus de l'art artificiel d'aujourd'hui, ces fragments ne vous diront rien, vous n'évoquerez pas ces mots heureux I

Que l'on jette maintenant un coup d'œil sur l'ensemble de ce lyrisme grec, on y trouvera déjà l'harmonie des trois arts spontanés. Après avoir prédominé tour à tour, ils ont fini par se

mettre en parfait équilibre. L'art vivant est créé, il a pour corps la danse, pour âme la musique et pour intelligence la poésie; il les joint toutes 'les trois en une même action, qui est la manifestation complète de l'homme.

Toutefois Fart grec devait s'élever plus haut encore. Il parvint dans la tragédie à une expression générale, réfléchie et, si j'ose dire, transcendantale de l'homme. Le lyrisme n'avait été que l'affirmation éclatante de l'individu. La tragédie, chefd'œuvre et résumé de l'art hellénique tout entier devint un magnifique symbole de la destinée humaine, une image vivante de sa portée métaphysique. Pour en comprendre la genèse et la signification religieuse, il nous faut plonger un instant dans les mystères des cultes orgiastiques et particulièrement dans celui de Dionysos (i).

I. Quand j'écrivis ces pages, une intuition secrète, un auguste pressentiment des mystères sacrés de la Grèce me guidaient, mais je n'avais pas encore pénétré dans leur profondeur. Mes Grands Initiés projettent sur cette question centrale une lumière plus intense, qui rejaillit sur la tragédie athénienne et sur toute l'histoire grecque. Voir notamment, dans cet ouvrage, le chapitre sur Orphée^ celui sur Pythagore et sur Platon (Note de 1894)-

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