‹ Histoire du drame musicalChapitre 19 sur 40 · LA TRAGEDIE ET LA FUSION DES ARTS · texte numérisé non relu

LA TRAGEDIE ET LA FUSION DES ARTS

Une divinité sereine et sublime avait dominé Page lyrique, Apollon, le dieu grec par excellence. Les plus hautes aspirations esthétiques et morales de la race hellénique se résument dans sa lumineuse apparition. C'est lui qui amena dans rOlympe l'Harmonie et la grâce avec le chœur des Muses, et trempa le front terrible des fils de Saturne dans Féther fluide de la beauté. C'est lui, l'implacable tueur du serpent Python et de Marsyas, qui avait dompté les forces inférieures et mis le pied sur la nature brute pour fonder la noble société humaine. Tout d'abord il est le dieu de la lumière resplendissante qui transperce et purifie, répand l'ordre dans l'univers et assigne leur place à tous les êtres. Il est par suite le dieu de l'Etat, le gardien de la cité vertueuse ; il en protège les coutumes et les lois avec une sévérité dorienne. De même qu'il maintient l'harmonie dans la cité, il la maintient dans l'âme de l'homme, et c'est la plus haute de ses attributions. C'est lui qui

ordonne les expiations, apaise les remords, calme les troubles les plus grands de Tâme en la rappelant à la conscience d'elle-même. Le dernier mot de sa sagesse, inscrit sur le frontispice du temple de Delphes, c'est : connais-toi toi-même; rien de trop; la mesure en toute chose. Quiconque approfondit ces maximes arrive à cette accalmie suprême, à cet assouvissement dans la sagesse, appelé du beau nom de Sophrosunè. L'influence du dieu ne s'arrête pas à cette passive contemplation, à ce calme du sage dans l'abstention de toutes les passions destructives. Dans l'âme ainsi purifiée, séparée de toute influence troublante, il provoque la divination. Cela veut dire que, par une sorte d'illumination subite, il la fait entrer dans l'âme des autres et lui en montre le secret. Ainsi la plus subtile et la plus sublime activité apollinienne, c'est l'éclair de l'intelligence divinatrice pénétrant les arcanes de l'individualité humaine. Cette faculté devient, à sa plus haute puissance, la vision poétique, qui, ne s'appliquant plus aux êtres particuliers et réels, mais aux choses générales et idéales, évoque sous des formes visibles ce que Platon appelait les idées éternelles. Tel est le dieu que la Grèce adora à son apogée, et jamais civilisation n'en posséda de plus élevé (i).

I. Pour nous sans doute, rKomme-Jésus est le complément nécessaire du dieu Apollon. Ce que la Grèce ignorait encore, c'est le principe de la sympathie humaine poussé jusqu'à l'oubli de soi. La plus haute civilisation que l'esprit humain puisse rêver aujourd'hui, serait celle où Apollon et Jésus se donneraient la main, où régneraient ensemble la Beauté et l'Amour.

Symbole éloquent de Télan immense de cette race vers la beauté, Apollon apparut à la Grèce comme une aurore merveilleuse et la transfigura. A son souffle les cités se bâtissent, les citoyens se forment en phratries, en groupes harmonieux, selon leurs inclinations spontanées, les poètes prennent la mesure et la décision qui convient à une forte personnalité, et Pythagore invente sa profonde philosophie des Nombres. Sous l'inspiration du temple de Delphes tout se personnifie, se symbolise, s'idéalise, et les colonnes ioniennes, svelte végétation de pierre, font autour des villes comme une éternelle musique de marbre. Aussi, lorsque au printemps Apollon revient, selon la légende delphienne, du pays des Hyperboréens, sur son char traîné par des cygnes mélodieux, les trépieds d'eux-mêmes retentissent, des chœurs d'adolescents appellent le dieu par des péans, cigales et rossignols le saluent à l'envi. C'est alors que Pindare célébrait la présence du dieu dont le charme donnait à tous les êtres le plus haut sentiment d'eux-mêmeSj en les plongeant dans l'universelle harmonie par des chants enthousiastes comme celui-ci : « Lyre d'or d'Apollon, lorsque tes cordes ébranlées font entendre ces préludes ravissants qui précèdent les chœurs, les feux éternels de la foudre perçante s'éteignent entre les mains du maître des dieux ; le roi des oiseaux, l'aigle de Jupiter, abaissant ses ailes rapides, s'endort sur son sceptre; une douce vapeur ferme ses paupières appesanties et courbe mollement sa tête, et son

dos assoupli par la volupté s'élève et s'abaisse au gré de tes accords. »

Si maintenant nous essayons de résumer le sens et le rôle d'Apollon dans la culture grec que, nous dirons que les Hellènes personnifièrent en lui le génie même de leur civilisation, le génie de la noble individualité dans la cité libre. Dompteur de toutes les forces, régulateur des passions inférieures comme de la plus sublime de toutes, l'enthousiasme, partout il affirme la maîtrise de l'esprit conscient sur la nature aveugle. Il dit à ses adeptes : Détachez-vous des forces inférieures qui vous ont enfantés, développez en vous l'harmonie supérieure de l'intelligence, soyez hommes en face de la nature, connaissez-vous vous-mêmes et maintenez d'une pensée claire, d'une volonté forte, au milieu de cette nature qui veut vous ressaisir, la plus pure essence de votre être; alors le calme de votre âme sera comme le calme des mers après la tempête.

En face de ce culte d'Apollon, qui se développait pour ainsi dire en pleine lumière, surgissaient cependant, comme des puissances ennemies, une série d'autres cultes qui avaient pour objet les forces les plus cachées de la nature. Tandis qu'Apollon rayonnait sur la Grèce, du fond de son sanctuaire de Delphes, les divinités souterraines des vieux âges régnaient non moins redoutables dans les mystères. En regard des fiers Olympiens il y eut de tout temps en Grèce une série de dieux obscurs, mystérieux, terri-

bles, menaçant sourdement les autres. Leurs adeptes les célébraient comme les dieux so«uverains, pères et maîtres des autres, refoulés, mais tout-puissants. Ces cultes se rattachaient tous plus ou moins à la Terre et tournaient autour du mystère de la vie et de la mort.

Au fin fond de la théogonie s'agite le grand Erôs, « qui tient toutes les clefs de TAithèr, de POuranos de la mer et de la terre. « Ce mystérieux Erôs, le plus beau et le plus ancien des dieux, qui dégénéra plus tard en Cupidon, ne s'inquiète pas des êtres individuels. Insatiable créateur, flambeau du chaos, âme des mondes, il se précipite impétueux et splendide de la vie à la mort et de la mort à la vie. Bien ou mal, conservation ou destruction, que lui importe ! son nom est amour, désir, génération éternelle. Ce culte fut sans doute un des plus anciens; mais, comprimé de bonne heure par le règne des Olympiens, il se réfugia dans les mystères. Sous sa forme vague perce déjà le panthéisme orgiastique et grandiose qui fait le fond des cultes orphiques. — Le culte de Rhéa Kybèlè, la grande mère^ porte un cachet analogue. En elle aussi on célébrait la mère des dieux, et, dans ces cérémonies, la joie alternait avec la douleur extatique. — Le mythe profond de Cèrès et de Proserpine n'est qu'un rajeunissement de l'idée première du mythe de Cybèle. Proserpine ravie par Pluton est le symbole de la belle vie terrestre toujours fauchée dans sa fleur et renaissant toujours du sein ténébreux

de la terre, ressortant de ses fiançailles avec la mort, jlîaste et blanche comme le narcisse dans Téclat d'une éternelle virginité.

On conçoit que ces cultes, où un profond panthéisme se traduisait en scènes émouvantes, avait plus d'attrait pour certaines âmes que les cultes des divinités olympiennes, qui s'attachaient plutôt à la brillante apparence du monde extérieur qu'au sens intime des choses. L'âme reli- Cjieuse y trouvait à la fois les terreurs et les ravissements les plus vifs de l'existence. Au lieu de s'enfermer sévèrement dans les bornes de son individualité, elle s'y plongeait avec délices dans le torrent de la vie universelle et se sentait tour à tour mourir et renaître. Quand, aux mystères d'Eleusis, le néophyte avait assisté au rapt de Proserpine, entendu ses cris de détresse, traversé toutes les épreuves, toutes les horreurs du Tartare, les larves, les monstres, les épouvantes de la nuit, et que, soudain, la lumière éclatant dans les ténèbres, la déesse reparaissait plus belle et se jetait dans les bras de sa mère au chant d'allégresse des initiés, alors il éprouvait la plus grande joie possible, il pouvait dire de ces mystères comme Pindare : « Heureux celui qui les a vus, il connaît la fin de la vie. » Nous-mêmes nous devinons dans ces cultes une sorte de lassitude et de félicité suprême, un désir de mort et d'union par delà les dieux avec la mère universelle.

Dans la série des cultes orgiastiques dont je viens d'esquisser le développement, le plus

récent fut celui de Bacchus. Ce n'est point un linsard que ce culte se soit épanoui le dernier, car il est la fleur même des mystères et révèle au grand jour la pensée qui germait dans leurs profondeurs nocturnes. Ici encore nous voyons combien les Grecs eurent dans leur religion le sens profond des intentions secrètes de la nature. Dionysos est le dieu de la vigne ; or, la vigne est la quintessence de la sève végétale, et, si Ton peut dire, le suc le plus spirituel de la terre. Le sang de la vigne versé dans le sang de l'homme y produit cette surexcitation des esprits vitaux, où il se sent en quelque sorte mélangé avec les choses, en possession du monde et possédé par lui. Les Grecs appellent cette ivresse enthousiasme, c'est-à-dire le dieu en nous. Bacchus est le dieu splendide de Tenthousiasme débordant. — Ainsi, d'Erôs, TAmour primitif et sans frein, naquit la Terre, qui à son tour mit au monde une fille adorable, la Vie mourante et renaissante ; et la Vie, dans sa plus douce étreinte avec le ciel, conçut Dionysos, l'Enthousiasme vivant (i). L'enthousiasme est la fleur généreuse de la vie qui plonge par ses racines dans les abîmes de la Mort et de la Nuit et dont la fragrance divine emporte l'âme à l'éternel azur et la réconcilie avec l'infini. — Telle est la vraie généalogie de Dionysos dans l'esprit grec.

I. Selon les Iraditions orphiques, Bacchus était fils de Jupiter et de Proserpine.

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Ce Dionysos, dieu du vin et de Tenthousiasme, nous représente l'ivresse orgiastique à sa plus haute puissance en ses effets tantôt doux, tantôt terribles. C'est lui qui s'en vint de l'Asie Mineure enchanter toutes les contrées de la Grèce. Euripide le dépeint dans ses Bacchantes « entouré de boucles blondes, répandant des parfums, avec les yeux pourpres et fondants d'Aphrodite ». L'ivresse qu'il provoque dans son cortège est un tourbillon qui entraîne à travers toutes les régions de la nature. Voici comment l'invoquent les Bacchantes : « Heureux qui du haut des montagnes avec l'essaim déchaîné se précipite dans la plaine, vêtu de la peau consacrée du cerf, chassant les boucs, soupirant après les montagnes de Phrygie et de Lydie ! D'abord le dieu Bromios s'écrie : Evoé I Et dans le pays coule le lait, coule le vin, coule le nectar des abeilles ; des arômes courent dans l'air comme ceux des cèdres de Syrie. Il brandit une torche brillante dont la flamme jaillit d'un bâton creux; il aiguillonne les troupes égarées du chœur et les éveille à son appel, déroulant dans les airs ses boucles abondantes. Puis dans la fête jubilante le dieu, d'une voix de tonnerre, s'écrie : « Levez-vous, bacchantes, ô bacchantes, levezvous I vous l'orgueil du Tmolos à la source d'or, jouez vos mélodies au dieu Dionysos, au sondes cymbales sourdes et retentissantes. Chantez : Évoé ! chantez Évios le superbe ! avec l'allégresse et la jubilation des Phrygiens, quand la flûte enchanteresse, la flûte sacrée, folâtre eii

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mélodies orageuses autour du cortège en délire qui parcourt les montagnes ! »

L'aspiration dominante de cette ivresse dionysiaque, c'est le mélange de Tâme avec tous les êtres. L'initié de Bacchus ne sent plus de barrière entre lui et la nature; il s'y plonge, il s'y perd. C'est le vertige du montagnard devant le précipice, ou du marin devant le gouffre liquide. Il semble que Bacchus dise à son adorateur : « Vois cet abîme de vie terrible et divine d'où tu es sorti, cet océan où tu dois rentrer. Mêle-toi à ses tendresses et à ses fureurs, que son trop plein de joie et de souffrance envahisse ton corps comme un torrent et retentisse dans ta voix prophétique? Tu auras beau faire, beau t'isoler, tu es un avec la grande mère. Abîmetoi dans son sein. Regarde ! moi-même je meurs pour renaître plus beau » I

Evidemment Apollon et Bacchus régnent sur deux régions contraires de vie et de l'âme. Au dieu de l'esprit et de la discipline s'oppose le dieu de la nature et de l'ivresse, à la force purifiante la force orgiastique, au grand éducateur de l'homme le grand troubleur de l'âme, l'ardent excitateur des êtres. Ils sont forcément en guerre; car de son souffle puissant Bacchus tend à renverser sans cesse l'Etat bien construit et l'homme harmonique d'Apollon. En un mot, contre la règle sévère, morale, conservatrice, s'insurge perpétuellement l'instinct passionné à la fois destructif et créateur de la nature. Ces deux

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forces ennemies, que les Grecs n'ont point définies, mais qu'ils ont symbolisées sous la forme de ces deux divinités, sont toujours en lutte dans l'individu comme dans les peuples. Toutes les deux sont nécessaires, car sans l'une point de stabilité, sans l'autre point de rénovation. Si du temple de Delphes nous voyons descendre tout ce qui calme, élève, fortifie: les Muses, les lois, la justice, nous voyons sortir de la sphère de Dionysos tout ce qui agite, enflamme, bouleverse: les passions, les délires, les orgies de l'Asie, mêlés de sublimes enthousiasmes. Il semble que sous le spectre magique de l'orgiaste, s'entr'ouvre parfois le sein de la nature, et sur les vapeurs du gouffre sans fond se bercent les apparitions les plus séduisantes et les monstres les plus effroyables. On conçoit par là les justes terreurs qu'inspirait ce dieu dissolvant aux nobles disciples de la sagesse delphique. La culture dorienne, dont les Spartiates sont le type, opposa sa réaction énergique aux velléités orgiastiques venues de l'Asie; sans les Doriens, la Grèce, manquant de consistance, eût péri bientôt. Mais il n'en est pas moins vrai que la fleur de son génie est née chez les Ioniens, qui surent concilier harmonieusement la force apollienne et l'enthousiasme dionysiaque.

On peut donc dire qu'en un sens, Apollon et Dionysos sont les deux pôles de Vâme grec^ que (i). Apollon représente la puissance et la

I. Cette idée a été développée avec originalité et hardiesse dans le livre remarquable de M. Neetzsche • Die Geburt der Tragœe-

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splendeur de l'individualité humaine maîtresse d'elle-même et du monde. Dionysos, comme dernière expression des mystères, représente la puissance du grand Tout, qui n'enfante que pour détruire et engloutit cette individualité dans son tourbillon pour la reproduire sans cesse. C'est la nature déchaînée dans l'homme, rompant toutes les barrières, violant tous les secrets, aboutissant dans son paroxysme au désir du néant, à la soif de mort. Lorsque cette force règne sans contrepoids dans un individu ou dans un peuple, elle le paralyse ou le tue ; témoin l'Inde. Il n'en est pas moins vrai que, sans elle, rien de grand ne se fait dans le monde. Il s'agit de la diriger et de l'ennoblir, non de la repousser ou de la supprimer. L'homme n'est fort qu'après avoir traversé la passion et heurté aux portes de la mort; l'esprit ne se possède qu'après avoir jeté un hardi regard dans le gouffre des choses. La nature hellénique fut si complète et si intense parce qu'elle réunissait ces deux éléments.

Tels furent les génies qui se groupent autour de Périclès : Anaxagore, Phidias, Eschyle, Sophocle. Ils ont la profondeur passionnée, le sentiment de l'infmi, qu'on n'accorde généralement qu'aux modernes; mais ce feu caché s'adoucit et se fond dans la fluidité marmoréenne de leur forme sculpturale. Chez eux le terrible de la nature est sauvé par la conscience parfaite de la dignité humaine.

die ans deni Geiste der Musik^ Leipzig, 1870. On peut considérer ce livre, aux vues profondes, comme ayant jeté un jour 1res nouveau sur l'origine et l'essence dû la tragédie grecque.

C'est aussi de la rencontre de ces deux éléments qu'est sorti le sentiment tragique chez les Grecs. L'esprit grec était dévoré de la soif du vrai comme du beau. Parvenu à son apogée, il ne put s'empêcher de contempler cet homme, qu'il avait fait si fier et si noble dans sa cité et ses fêtes, sous l'empire de l'implacable loi universelle. Il voit que plus cette individualité est grande, et plus âprement elle subit le sort douloureux qui est l'apanage de toute existence. Quel qu'il soit, lutter, souffrir, tomber, voilà son destin. Presque toujours, s'il s'agite, il erre; s'il triomphe, ce n'est que pour un jour; à la longue, infailliblement, la faute, le crime, le malheur ou la mort s'attachent à ses pas ; et dans son cri de douleur, dans sa noble plainte, le Grec entendait le rythme même de l'âme du monde. La tragédie était née virtuellement du moment qu'on faisait entrer l'homme d'Apollon dans la région des mystères éleusiniens et dionysiaques. Dans cette tragédie il contemplait à la fois la grandeur de l'homme et la force souveraine de la nature qui l'enfante pour l'absorber de nouveau. La noblesse humaine le consolait des terreurs inéluctables de la nature, et la puissance créatrice de la nature éternelle, symbolisée dans les dieux, le consolait de la fragilité humaine. Aussi le sublime naquit de la rencontre du beau et du terrible ; et de cette alliance, où les douleurs infinies de l'être éphémère s'apaisaient dans la joie de l'éternel, résultait la plus intense sensation de vie.

Représentons-nous maintenant en quelques

traits la genèse de cette tragédie. Elle ne pouvait naître dans le cercle d'Apollon; elle devait pousser sous la magie de Dionysos, le régénérateur. Tout le monde sait que la tragédie sortit du chœur dithyrambique ; mais nous n'avons guère Tidée, nous autres modernes, de l'exaltation transcendante qui l'enfanta. Comme toute forme de l'art vrai, ce drame grec est, à son origine, bien autre chose qu'une habile combinaison, un divertissement ingénieux; c'est un phénomène psychique involontaire. Qu'on se figure le dithyrambe primitif tel qu'il se célébrait aux environs du Parnasse, d'où il se propagea dans toute la Grèce. Dans un des vallons de la montagne se réunissaient les servants du dieu, les hommes déguisés en faunes, les femmes en bacchantes. Ce n'était point, comme l'imaginait le littérateur Horace, une simple troupe d'avinés, mais un cortège d'enthousiastes inspirés. Sous l'orgiasme envahissant, ils ont oublié leur qualité de citoyens et jusqu'à leurs noms. Et ce n'est pas l'ivresse vulgaire, mais l'ivresse sacrée de la grande nature qui les traverse. Couronnés de lierre et de pampres, ils se sentent transformés, ils sont réellement ce qu'ils représentent. Ils croient au dieu qu'ils chantent, ils invoquent sa présence. Dionysos caché dans les entrailles de la terre, lié par les Titans, accablé de douleur, attend sa délivrance. Pendant que la ronde tourne autour de l'autel, que le vent court dans les cheveux des Ménades, que les cymbales d'airain retentissent avec les flûtes phrygiennes et

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que munit cette musique orgiastique qui dompte les panthères et enroule les serpents fascinés autour des seins nus des bacchantes, l'exaltation monte au comble ; ils appellent le dieu, ils demandent à le voir. Enfin le désir devient vision, l'enthousiasme hallucination. Le sein de la montagne semble s'ouvrir; devant le chœur foudroyé de terreur et de ravissement, le dieu couronné apparaît, les yeux rayonnant de cette tristesse et de ce désir infinis dont les belles statues de Bacchus ont toutes conservé un reflet. Alors les initiés s'écrient comme dans les Bacchantes d'Euripide : « 0 la plus belle des lumières, qui nous resplendit à la fête jubilante d'Evios, comme ta vue me réjouit dans la solitude du désert! »

Tel est le phénomène dramatique dans son énergie primitive. L'apparition du dieu ou du héros naît de la force du désir, de la puissance visionnaire de l'enthousiasme. C'est l'hallucination poétique au plus haut degré agissant dans une masse humaine magnétiquement excitée ; c'est l'enfantement même de l'idéal. Le Grec ne se contentait pas, comme l'homme moderne, de rêver son idéal, il avait besoin de le voir, de le représenter, de le devenir, Thespis ne fit que répondre au besoin universel et réaliser le désir de la foule sur son théâtre forain, en détachant du chœur dithyrambique un personnage qui représentait le dieu et racontait ses aventures. Dès ce moment, la tragédie existe, elle n'a plus qu'à se développer. Mais cette origine n'a-t-elle pas quelque chose d'infiniment significatif? Tout d'à-

bord le chœur affirme la tendance éminemment idéaliste du théâtre grec. Ce chœur primitif de satyres est un chœur d'inspirés, détaché de Thumanité vulgaire de tous les jours et faisant corps avec rimmortelle nature. Ce qui sortira de son sein, ce ne seront pas les copies mesquines de la réalité, mais les types éternels des héros et des dieux. — Un autre caractère de ce chœur, c'est qu'il est essentiellement musical. Eschyle décrit ainsi la musique du dithyrambe : « L'un tenant dans ses mains des bombyces, ouvrage du tour, exécute par le mouvement des doigts un air dont l'accent animé excite la fureur ; l'autre fait résonner des cymbales d'airain... Un chant de joie retentit comme la voix des taureaux, on entend mugir des sons effrayants qui partent d'une cause invincible ; et le bruit du tambour, semblable à un souterrain tonnerre, roule en répandant le trouble et la terreur. » Cette musique dithyrambique différait également de là grande mélopée épique et de la musique proprement lyrique par son caractère passionné et par l'accompagnement instrumental. Quoique les Grecs ne connussent point l'harmonie polyphone, ce dithyrambe contenait comme dans un chaos le germe de l'orchestre et de l'harmonie moderne, qui devait prendre uti si grand essor daug la symphonie.

Le sentiment musical est le sentiment idéaliste par excellence, car il tient aux racines de notre être, où se confondent le physique et le moral. La vraie musique est toujours une voix prophé-

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tique, qui, partant du centre de la nature, nous remue jusqu'à la moelle des os. C'est pourquoi le dithyrambe plongé dans Tatmosphère de divination orgiastique, prononçait des oracles. Le sentiment musical, qui ramène les choses à leur essence éternelle, a présidé par le chœur à la naissance et au développement de la tragédie grecque; il la domine, il en règle les mouvements, c'est lui qui a pénétré les conceptions grandioses de la mythologie de son fluide vivifiant. Le chœur était le dépositaire du respect religieux que le Grec éprouvait en face de la destinée. Ses hymnes solennels frappaient ses oreilles comme la voix de l'humanité devant les luttes de ses plus nobles enfants. Les personnages s'en détachèrent de plus en plus conscients et indépendants à mesure que la tragédie se développa de Thespis à Eschyle, d'Eschyle à Sophocle. Il faut croire qu'au commencement le héros tragique chantait comme le chœur; plus tard son débit devint un intermédiaire entre le récitatif et la déclamation dramatique. Ainsi le lien musical subsistait entre eux, le drame se maintenait dans la sphère idéale, et l'ensemble conservait son cadre grandiose et religieux.

Mais sur quel fonds s'exerça cette nouvelle puissance? Si poignants que fussent les événements publics du temps des guerres médiques, si distingués qu'aient été les contemporains de Périclès, le théâtre grec n'aurait pas laissé des figures impérissables s'il s'était contenté de mettre en scène les hommes d'alors. Les Grecs

eurent l'avantage de trouver dans leur mythologie le fonds poétique le plus inépuisable que jamais nation ait possédé. Cette mythologie, œuvre d<rS siècles, éclosion de divine naïveté, était encore vivante dans l'imagination populaire et revêtait les formes les plus variées selon les lieux et les traditions. Matière flexible entre les mains du génie, qui pouvait s'en servir à son gré pour dramatiser les plus hautes idées religieuses et morales. Chaque divinité représentait un grand côté de la nature, une région de l'âme; autour d'elle se groupait, comme un ensemble de phénomènes autour d'une force naturelle, un cycle de héros avec leurs aventures. Cette mythologie était restée à l'état de perpétuelle fusion. Le peuple ne cessait d'y fondre les événements nationaux, le philosophe ses pensées, le poète ses intuitions. Les grands tragiques recréèrent sur le théâtre d'Athènes toutes ces traditions vivaces, approfondissant le mythe, élargissant le symbole. Ils en donnèrent le dernier mot; car par eux seulement ils parvinrent à la vie éclatante. De son thyrse enchanteur le dieu de l'enthousiasme fait renaître encore une fois la race des immortels et de leurs enfants entre les colonnes de son temple. Par là s'accomplit la sentence orphique : « Les dieux sont nés du sourire de Dionysos, et les hommes de ses larmes. » Jamais nation n'eut pareil temple. Car ces représentations n'étaient pas une entreprise commerciale, un misérable plaisir payé, mais de véritables fêtes religieuses où un peuple se conviait

lui-même au spectacle de la vie en grand et où les premiers citoyens montaient en scène, dirigeaient les évolutions majestueuses des chœurs. Que manquait-il au bonheur de THelIène qui s'asseyait sur les gradins de cet amphithéâtre? Le souffle de sa tragédie lui apportait la liberté souveraine de Tesprit, il y secouait toutes les misères sociales pour respirer un air d'immortahté îivec ses héros bien-aimés' La Grèce, vivante, vlivine, était là tout entière, et avec elle la belle humanité, la seule qui mérite de ne pas mourir. — Sans le concours des trois Muses : Danse, Musique et Poésie: cette merveille n'eût pas été possible.

Dans Eschyle la tragédie apparaît en sa grandeur titanesque et revêtue de toute sa majesté religieuse. Celui que les Grecs appelaient le père de la tragédie fut un initié des mystères d'Eleusis. Jeune encore, il puisa dans ce culte le grave enthousiasme qui traverse son œuvre. Il y prit aussi le sentiment profond du néant de l'homme en face des dieux, de son impuissance, de sa vie vouée à la souffrance. Sa conscience du sérieux formidable de l'existence se traduit par des maximes comme celles-ci ; « 0 néant des choses humaines! pour mettre le bonheur en fuite, la vue d'une ombre suffit. — Quel oracle annonça jamais un bonheur aux mortels? Toujours l'art antique des devins porte la terreur dans les âmes. — Jupiter a porté cette loi : la science au prix de la douleur. » Le poète a représenté dans VOrestie les plus grands maux qui peuvent s'at-

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tacher à Thomme et le fouetter du crime au désespoir. La malédiction qui pèse sur la race de Tantale est au fond la fatalité qui s*accroche au plus envié des biens, au pouvoir, lequel entraîne tous les crimes. Plus l'homme s'est élevé haut, plus foudroyante sera sa chute.

Dans Agamemnon, les Chocp/iores, les Euméaides, Eschyle lâche les monstres de l'abîme sur la race de Tantale. Adultère, meurtre, parricide se succèdent, ronde sinistre. Excitées par tant de crimes, les Furies elles-mêmes rompent les portes de l'enfer, montent sur la scène et entonnent l'hymne lugubre qui enchaîne les âmes, l'hymne sans lyre dont le poison consume les mortels, comme pour envelopper tout le genre humain dans une irrémissible malédiction. Cependant devant les dieux de la lumière, les noires filles de la nuit sont domptées et deviennent les Euménides, les Bienveillantes. Vaste trilogie, où les crimes des Atrides défilent sous nos yeux pendant que dans les chœurs gémit et roule l'interminable mélopée des souffrances humaines. A sa plainte nous voyons s'engloutir, comme en un mirage, flottes, citadelles, armées. Sur le premier plan de ce sombre tableau se dresse la prophétesse Gassandre comme le génie même de la tragédie. La vierge aimée d'Apollon, mais livrée au roi vainqueur, possède la clairvoyance de l'esprit divin. Elle pressent, elle voit les destins ; mais personne ne l'écoute. Ame qui plane au-dessus de l'humanité, elle est cependant foulée aux pieds par le malheur, asservie, vendue,

égorgée dans le palais de son maître. Les autres vont au supplice comme les troupeaux à l'abattoir, sans s'en douter. Elle seule sait ce qui l'attend et se livre à ses bourreaux courageuse, fière, lucide, appelant la vengeance d'Oreste, qui sera l'expiation de la race maudite, et dont la rédemption brillera comme un rayon d'espérance aux yeux de l'humanité plongée dans la nuit du malheur. Apollon et Minerve, la justice et la sagesse, s'unissent à la fin pour offrir à l'homme coupable, mais bon, un asile protecteur. YJOrestie montre à quel degré le poète d'Eleusis avait senti le fond tragique de la vie. Mais sous ce poids écrasant, le cœur viril d'Eschyle rebondit avec l'énergie d'un Titan. Il luttera contre la destinée comme il a lutté à Marathon contre les Perses. De cette révolte héroïque naquit Prométhée, L'homme est devenu créateur à son tour, il dompte les forces, prévoit l'avenir, s'impose au destin; par comble de gloire, il crée des âmes à son image par l'éclair de son intelligence et le rayonnement de sa sympathie. N'a-t-il pas le droit de se sentir dieu lui-même et de braver les immortels? Prométhée a ravi du trône de Jupiter « le feu resplendissant, ce maître qui enseignera aux mortels tous les arts ». Ainsi l'homme ravit à la nature l'étincelle créatrice qui transforme le monde. Elle court dans ses veines, fait battre son cœur, embrase son cerveau; à son tour il pétrit l'argile humaine et lui crie : Lève-toi et marche ! Mais toute grandeur se paye, tout progrès est volé aux dieux, et les

dieux se vengent. Il en pâtira, rivé sur un rocher inaccessible aux confins du monde. Tout l'abandonne, les hommes qu'il a secourus l'oublient ; dans le vaste univers, qu'il prend à témoin de ses souffrances, les douces voix des Océanides viennent seules le consoler. Grande, âpre, éternelle image du génie. « Et quel fut son crime ? — Il aima trop les hommes. » Qu'importe ! Prométhée a rejeté la sagesse et la peur des foules. Il est fort de sa clairvoyance, grand de son immense pitié; c'est au fond de sa poitrine qu'il trouve le courage de braver la foudre étincelante de Jupiter. Plutôt que de céder au tyran de l'univers, il se laissera précipiter dans le Tartare avec son secret. Ce feu ravi du ciel contre la volonté des dieux, l'homme élevant ses semblables sur ses épaules d'Atlas, c'est le premier, c'est le dernier mot de la race arienne. — Dans le Prométhée délivré^ que nous avons perdu, Eschyle montrait probablement l'alliance de Prométhée, le génie créateur, avec Hercule, la force héroïque, et le maître des dieux obligé de pactiser avec cette double puissance aux voix des Titans délivrés et régénérés.

D'une main rude et puissante Eschyle avait construit la tragédie; Sophocle l'achève, mais déjà il en change l'esprit. Chez l'auteur de /'Orestie l'élément musical prédomine encore. Les chœurs, qui se déroulent avec une majesté pindarique, dominent la voix du héros et lui font sentir tout le poids du destin. Dans leur voix

émouvante, le spectateur devait entendre gronder parfois la voix de Fabîme insondé d'où l'homme s'élève, fugitive apparition, ombre éphémère, songe d'un songe. Chez Sophocle le héros se détache plus nettement du chœur. L'homme est devenu plus conscient, plus réfléchi, il explique le sentiment intime qui est le mobile de ses actions avec une merveilleuse dialectique. Mais de dislance en distance reviennent ces chœurs, dont l'essor lyrique nous transporte, au-dessus de l'action dans le conseil des dieux, qui la dominent. Ces chœurs ressemblent aux vagues mélo^ dieuses d'un superbe océan sur lequel vogue majestueusement le vaisseau de la tragédie sophocléenne, et qui l'emporte sur la haute mer de l'idéal bien loin des écueils du réalisme où le drame d'Euripide ira chavirer. Supprimez les chœurs dans la tragédie de Sophocle, et vous supprimerez du même coup l'élément religieux et musical. Chez Sophocle l'équilibre est parfait entre l'homme et l'esprit, entre la musique et la poésie, entre la divinité et l'homme. S'il faut en croire le marbre splendide duLatéran, cette harmonie avait laissé son enpreinte sur les traits et jusque dans l'attitude du poète. Regardez en face cet Athénien si simplement et si fièrement drapé dans son manteau, et vous direz: Cet homme perce du regard l'âme humaine et en supporte le spectacle. Il a vu et vaincu; s'il domine le monde, c'est par la force de la beauté.

Dans la trilogie d'Œdipe^ Sophocle présentait

à ses concitoyens un pendant de VOrestie, mais de portée bien plus grande. On ne vit jamais l'homme heureux et puissant enveloppé d'un aussi fatal réseau de catastrophes que dans Œdipe roi, on ne le vit jamais souffrir plus noblement que dans Œdipe à Colone. Mais la lutte du père avec la destinée atteint son comble dans sa fille, dans Antigone. Le nouveau, Pinouï, c'est que cette Antigone n'a plus recours aux dieux, qu'elle brise la pointe de la destinée dans son propre cœur, s'élève au rang de sainte par son martyre voulu. Chez Œdipe la nature instinctive avait rompu sans le savoir les barrières sacrées de la famille et les lois de la société, puis il avait expié volontairement sa transgression involontaire. Chez Antigone la révolte est réfléchie; la beauté de l'âme hellénique s'épanouit en amour universel et s'insurge contre la tyrannie de l'Etat. C'est Créon qui personnifie cet Etat rigide, égoïste, rétrograde. Il refuse la sépulture à Polynice parce qu'il a combattu contre sa patrie, et décrète la mort contre quiconque lui rendra les derniers honneurs ; il le fait pour sauvegarder sa puissance. La cité accepte ce décret, mais l'âme hbre et généreuse d'Antigone s'élève contre lui avec indignation. Ce qui saisit sa sœur Ismène de frisson, embrase d'amour et gonfle de courage son sein de vierge. Seule, elle bravera le tyran. Mais d'où lui vient cette force surnaturelle contre l'Etat tout-puissant? « Dans Cet Etat il n'y avait qu'un cœur solitaire et affligé dans lequel l'humanité s'était réfugiée. C'était le

cœur d'une douce vierge, du fond duquel la fleur d'amour s'élevait avec une beauté toute puissante Antigone ne comprenait rien à la politique ; elle aimait. Cherchait-elle à défendre Polynice? Avait-elle trouvé des circoiitances atténuantes, des points de droit pour justifier son action? Non, elle l'aimait. L'aimait-elle parce qu'il était son frère? Étéocle n'était-il pas son frère aussi? Œdipe et Jocaste n'étaient-ils pas ses parents? Après ces terribles événements pouvait-elle songer sans terreur aux liens de sa famille? Pouvait-elle trouver la force d'aimer dans ces liens de la nature si horriblement déchirés? Non, elle aimait Polynice parce qu'il était malheureux et que la force suprême de l'amour pouvait seule l'affranchir de sa malédiction. Qu'était-ce donc que cet amour qui n'était ni de l'amour sexuel, ni de l'amour filial, ni l'amour d'une mère, ni celui d'une sœur? C'était la fleur exquise de tous ces amours réunis. La société les avait reniés, l'Etat les avait foulés au pied, mais de leurs germes indestructibles s'éleva la fleur fragrante du pur amour humain (i). »

Le drame grec atteint dans Sophocle à cette haute affirmation de l'humanité qui dépasse de beaucoup l'esprit des religions antiques. Le génie individuel perce l'horizon national et dévoile l'avenir. D'où vient donc cette voix douce et presque divine qui s'élève dans la ville de Thèbes devant les statues impassibles des dieux,

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