LE MONDE MODERNE. — BYRON, SHELLEY ET GŒTHE
LfR refi-aissaiice ne fut qu'un puissant essor de Fhomme moderne vers Favenir entrevu. On pourrait croire qu'un mouvement d'une telle énergie aurait dû enfanter une religion, une culture, des mœurs nouvelles. Non, hélas! la société européenne était trop peu avancée pour comprendre les idées fécondes de ses grands hommes et se / régénérer en se les assimilant. On avait découf vert la beauté antique, mais elle ne ressuscita / que sur la toile des peintres et n'entra pas plus f avant dans la vie. Giordano Bruno avait senti I bouillonner dans son large cœur et son puissant I cerveau la grande religion du panthéisme qui \ enveloppe toute la nature d'une chaude étreinte ; ri l'expia sur le bûcher, et sa parole ne fut comprise de quelques-uns que deux cents ans après. Dans le théâtre de Shakspeare l'homme moderne s'était réveillé du long sommeil du moyen-âge, et la poésie avait retrouvé avec la forme drama- tique son centre véritable : l'homme vivant et agissant. Mais ce miracle du drame moderne
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sortant de la tête de Shakspeare ftit à peine apprécié par ses contemporains et resta lettre close pour le siècle suivant. Ah ! s'il s'était trouvé \ une nation, une société, un groupe d'hommes pour fondre ensemble les trois grandes découvertes du xvi^ siècle : la beauté grecque ressuscitée, la nature retrouvée par la science et embrassée d'une âme sympathique, l'esprit vivant s'y épanouissant dans sa force, l'homme nouveau eût pu entrer dans le sang même de la société. Au lieu de cela, il s'évanouit dans les airs après une courte apparition. Et qu'arriva-til? La beauté grecque entrevue de loin fit ressortir d'autant mieux la laideur, la prose et le pédantisme de notre civilisation; la religion de la Nature, pressentie par les penseurs, démontra l'insuffisance du christianisme traditionnel, sans entamer sa solide incarnation, l'Eglise. L'homme vivant, libre et vrai, exprimé avec une grande force par Shakspeare, contrasta d'autant plus avec l'homme conventionnel, enserré dans la mode et la tradition pesante, tel qu'il existait dans la société, et au-dessus duquel la poésie même a depuis lors tant de peine à s'élever. Un homme nouveau, une humanité idéale, voilà ce qui devient à partir de ce moment le désir secret, innommé, mais profond et impérieux, de toute âme haute et de tout libre esprit.
De là les contradictions énormes qui dès lors \ minent et agitent la société moderne. Contradic- I tion entre la religion et la science, entre le I christianisme et l'art, entre les aspirations et les
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mœurs. On est mécontent de ce qui existe, mais I on ne sait encore que mettre à la place. De là la timidité, Timpuissance, l'hypocrisie qui ronge nos mœurs, nos arts, nos théâtres; de là le mal inextinguible des Rousseau, des René, des Werther; de là ces attentes, ces frémissements, ces vœux de palingénésie et de renaissance qui traversaient les esprits par éclairs au commencement de ce siècle, et qui ont fait place depuis à une torpeur profonde. Ce que le Grec possédait dans les rites de sa vie privée et publique, dans sa cité pleine de dieux, ce que Thomme du moyen âge trouvait dans sa cathédrale, la satisfaction de ses instincts poétiques et religieux, Thomm moderne le cherche en vain autour de lui. Ainsf nous grandissons plus ou moins tous dans une civilisation compliquée qui ne satisfait aucun des instincts profonds de Tâme. Les sciences particulières avec leur pompeux appareil nous cachent la nature plus qu'elles ne nous en dévoilent les profondeurs vivifiantes. L'Eghse ossifiée monopolise et pervertit la Religion, qui est le besoin de l'infini ; et la vie sociale, avec sa niaiserie officielle, son absence de franchise et d>e noblesse, nous dérobe l'Humanité. Quant aux divers arts, ils ne sont plus guère que des instruments de luxe et de divertissement. Lorsque par hasard ils ne tombent pas dans la caricature ou l'afféterie, ils chatouillent et surexcitent notre besoin du beau sans le satisfaire I et la critique essaye de nous consoler par son bavardage de la disparition de l'art vivant et sacré.
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De cet état de choses vient la situation particulière de la poésie moderne. Plus que jamais elle est une étrangère chez nous. Isolée des autres arts, elle ne Test pas moins de la société. Ceux qui y aspirent sont frappés d'un mal étrange. Il s'est appelé mélancolie en France, spleen en Angleterre, Weltschmerz en Allemagne. Il a pris souvent des formes efféminées et fausses, mais certes il valait mieux que l'optimisme à courte vue du matérialisme contemporain. Quel que soi son nom, cette tristesse provient d'une même source : le grand vide de la vie moderne, l'ab-l sence d'une religion visible qui répond aux aspi- • rations de l'âme élargie, le rêve confus d'une autre humanité. Jean-Jacques Rousseau, âme naïve et profondément originale, donna le premier une voix à ce désir. Beaucoup d'autres l'ont suivi. Mais le plus vigoureux, le plus tragique représentant de cette poésie de la révolte et du désespoir fut lord Byron. Ce poète fougueux et emporté ignorait la force qui le poussait; jamais il n'atteignit le degré de conscience qui caractérise les génies de premier ordre absolument maîtres d'eux-mêmes et, par suite, du monde : mais il est grand encore à côté de ces grands créateurs qui le surpassent d'une coudée. Sa puissante personnaUté en fit un type indélébile, un chaînon dans le développement de la poésie humaine. Il fut l'audaciiux révolté contre tout ce qu'il y a de faux et d'hypocrite dans notre civilisation. Sa vie orageuse se déroule comme un poème accidenté dont il est
le héros, et nous apparaît comme un voyage désespéré vers la terre promise d'un idéal inconnu, tragique odyssée du poète à la recherche de la poésie perdue dans notre Europe mo- ^ derne.
La vanité ne fut, à vrai dire, que l'enveloppe de cette âme de feu, qui ne sut point se saisir elle-même et ne connut ni la loi de son être, ni le mot de sa destinée. Beau mélange aristocratique de sang écossais et normand, Byron recelait une
C grande source de générosité et d'enthousiasme sous l'orgueil inflexible de son caractère hautain. C'était, par la puissance de la passion, une vraie nature de poète à la grecque; il avait le besoin de faire de sa poésie une action véhémente. La fougue belliqueuse de ses ancêtres lui bouillonnait dans le sang et se traduisait en un lyrisme pas- / sionnnéoù la pensée électrique dardait ses éclairs V^^^^^dans l'orage des sensations tumultueuses. Ses premiers essais trahissent une nature fière qui cherche impatiemment un aliment autour d'elle. Ses amis de collège, ses montagnes, son Ecosse, il aime tout d'une égale ardeur, il voudrait tout chanter, tout éterniser. Instinctivement, sincèrement, il cherche la vérité, la beauté dans la société où il est né. Supposons que Byron ait trouvé autour de lui un monde ayant une lointaine ressemblance avec celui de la Grèce : la dignité de l'art maintenue par les artistes, une association de poètes en communauté féconde avec le peuple, un théâtre, asile et révélateur des dieux et des héros de l'humanité; il est peu probable qu'il se
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fût révolté contre son entourage, car il aurait pu s'y déployer fièrement. Au lieu de cet écho sympathique, que trouva-t-il? Une critique étroite, le parasitisme littéraire en tasTant volume sur volume, la lèpre du jourijL.^lisme qui déjà couvrait l'Europe, la niaiserie coiffée du bonnet de docteur enseignant gravement le peuple des badauds. Sa nature, si orgueilleuse qu'elle fût, s'inclinait toujours devant le grand et le vrai; témoin son respect pour Shelley et Gœthe. Mais son regard perçant découvrit la pauvreté prétentieuse de la culture contemporaine. Le sang de ses pères, / sang de gentilhomme, de marin et de monta- I gnard, s'insurgea contre les faquins de salon et t la gent écrivassière des critiques. Il jeta son gant a toute cette société et, après lui avoir cinglé la face, il s'embarqua pour l'Orient.
Sur mer il se sent libre pour la première fois! Le rythme remonte à ses lèvres avec le roulis du navire. Il jette à la terre d'Albion, qui disparaît derrière les eaux bleues, un adieu fier et presque méprisant. Son plus grand chagrin, c'est de ne rien quitter qui mérite une larme. Comme il hume cet air imprégné de l'écumeuse fumée des vagues et ces haleines marines qui sont comme le souffle joyeux de l'Océan 1
And now l'in in the world aloae Upon the wide, wide sea.
Byron devient alors Ghilde Harold. il s'^M si bien incarné dans ce personnage, que c'est sous
cette figure qu'il restera gravé dans le souvenir des hommes. Folie, gloire, plaisir, tout ce que TAngleterre pouvait lui offrir, il Ta épuisé. L'ennui, le vide lui est resté. Ce qu'il n'a pas trouvé dans sa patrie, il le cherche dans le vaste monde. De quelle ferveur il embrasse la nature en ses plus vastes horizons ! Les bornes des nationalités sont brisées, et son âme s'ouvre gêné, reusement aux peuples renaissants. Rien pourtant n'apaise sa soif de beauté, de vérité, de vie. Que cherche-t-il donc, ce pèlerin désenchanté qui promène son ennui: d'Espagne en Grèce et de Grèce en Italie, et qui préfère ses rudes Albanais à la brillante fashion de Hyde-Park ? Le sait-il lui-même? Il se dit dégoûté de tout. Pourtant, d'une voix impérieuse, il appelle partout où il passe les grands hommes, les héros du passé. Il leur parle en ami, en égal, il les défend contre leurs détracteurs, s'emporte contre eux, et puis s'apaise. Ces ombres majestueuses et pensives, qui ne se dressent pas volontiers de leur repos éternel, obéissent à sa voix frémissante ; elles s'approchent muettes et fières du jeune étranger qui parle si fortement à leur cœur, et s'en vont calmées, attendries comme à la voix d'un frère. De quelle ardeur fiévreuse il remue la cendre des civilisations antiques de l'Acropole au Colisée comme pour en faire jaillir les dernières étincelles. L^ visage brûlant encore des baisers dévorants des filles de la terre, il '^*égare parmi les tombeaux ; alors les douleurs de sa propre vie, le cortège des nations tombées
et des dieux évaiiouis passent devant lui en funèbres processions. En vain il parcourt les ruines de rhistoire. La grande voix qui sort du Parthénon parle d'une humanité jeune, belle, splendide; mais qu'en reste-t-il? A peine un souvenir. Au milieu de cette course hâtive à travers le passé, parfois des visions poétiques plus intenses viennent le visiter. Il rêve les types sauvages et indomptés du Giaour, de Lara, du Corsaire, qui opposent à yne société corrompue et blasée la franchise de la passion et la hardiesse du crime; ou bien encore les suaves apparitions de Leila r et de la Fiancée (TAbydos viennent se dessiner / lumineuses sur la toile sombre de son rêve avec leurs grands yeux fixes qui nagent dans Fatmosphère brûlante de la passion. Moments délicieux, mais fugitifs. Le pèlerin fatigué retombe sous les \^ chaînes de la réalité. Toujours l'ennui, le vide, toujours la profonde solitude de cette grande âme errante, révoltée, inassouvie; solitude « sombre et intense comme l'heure de minuit » et qui fut comme le sceau redoutable de sou génie. Que cherchait Childe Harold, le poète moderne étranger dans notre monde, sinon cette Humanité libre et belle qui seule pouvait combler son désir? Mais à la fin de sa course, comme un marin fatigué de la terre, le pèlerin, lassé de sa recherche éternelle, retourne à l'Océan dont la grande mélodie encadre et domine son poème, comme la voix indestructible de la Nature domine la rumeur humaine.
Que faire donc dans ce monde étriqué qui
semble voué à l'irrémédiable impuissance, pour qui la beauté et la poésie, ces fleurs de la vie, ne sont que des phrases? Singulière situation d'esprit, bien caractéristique pour le poète moderne. Le regard d'aigle de Byion avait percé de part en part la société dont il s'était afl'ranchi; il en connaissait à fond les ridicules et les f cafardises, et la gloire qu'il y avait trouvée ne *^' lui suffisait pas. Sa véracité innée d'enfant terri- \ ble l'empêchait de prendre au sérieux les pré- \ tentions esthétiques et morales de ce monde, i ^'autre part il sentait au fond de son être le /besoin d'une humanité plus sincère, plus enthou- I siaste et plus épanouie, qu'il voyait passer et \repasser dans ses veilles et dont un ressouvenir Vblouissant lui était venu sur le sol de la Grèce. f De ces deux mondes, lequel est le vrai? L'un l existe à l'état de désir dans les profondeurs de Vj'âme, l'autre s'étale avec l'insolence de la réalité. Byron n'est pas pleinement entré dans le premier, il ne s'est pas complètement affranchi du second; de là son grand malheur, la contradiction dans son être intime. De cette lutte est n6 le poème de Don Juan. Il se tourne avec colère contre la société, et semble lui dire : Voilà ce qu'avec vos mœurs, votre état social, votre religion, votre culture, vous êtes capables de y^ faire d^ l'homme. Hélas! ce monde corrosif l'a / entamé lui-même. L'ange déchu ne croit plus à / son ciel après avoir ri de la folie humaine, il rit I de l'Idéal. La Poésie, changée en Némésis, après
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moderne, essaye de se suicider elle-même. Ses nobles espérances ne sont-elles pas des fictions?
The best of life is but intoxication:
Et pourtant c'est la seule vérité, dit Tidéaliste. Une voix secrète le disait aussi à la grande âme de Byron au milieu des orgies de cette satire aristophanesque, où sa muse recevait parfois les éclaboussures de la fange. C'est parce que cette voix est toujours la plus vivante en lui, que nous voyons s'épanouir dans ce poème de l'ironie et du sarcasme la figure divine de Haïdée, fille de la mer et du ciel d'Hellénie, qui est l'opposé même de cette fausse civilisation; nature vierge et vivace, tout feu et toute passion, elle embrase l'air autour d'elle et se consume dans la flamme d'amour qui jaillit du fond de son être, comme une rose du Bengale qui s'embraserait de son propre parfum.
Byron sortit épuisé, dégoûté, harassé de cette pénible période du Don Juan. La foi en l'idéal, affirmation hardie des plus nobles essences de notre nature et l'essence divine du monde, vivait en lui, et malgré tout s'imposait, mais ,
avec de singulières intermittences. Dans sa vie, -^-^ comme dans ses rêves, ce génie hautain, ardent et solitaire ne paraît pas avoir rencontré l'âme exquise, rêveuse et passionnément éprise du divin qui seule aurait su desceller la sienne. Parfois il l'appelle des profondeurs de la nature ;
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ainsi son Manfred évoque de Tempire des morts cette sœur mystérieuse, aimée par lui, cette ^ Astarté qu'il cherche à travers les solitudes des \ Alpes avec le secours de tous les esprits de la I nature et de toutes les puissances de la magie ; f il la trouve enfin dans le royaume souterrain d'Ahrimane ; fantôme tendre et douloureux, elle apparaît un instant et puis s'évanouit avec un soiipir. Ainsi Byron aima et perdit son secret^ son intime idéal. Vers la fin de ses jours, cependant, il s'en approcha de plus en plus. A trentetrois ans il écrivit dans un journal ; « Qu'est-ce que la poésie ? La conscience d'un monde passé et d'un monde à venir. T Parole significative; 'caT"ie 'grand art se distingue en effet de l'art réaliste, qui n'est qu'un vulgaire artifice en ce qu'il reflète l'avenir dans le mirage du passé, et l'éternel dans le présent. Il est bien remarquable que dans ses dernières années, le poète de- Don Juan se soit tourné désireusement vers le mythe qui est la plus grande source de vérité poétique et la plus infaillible. Ses seuls essais dramatiques en ce genre, Caïn et le Ciel et la lierre, sont de grandioses échappées sur une humanité puissante, que son imagination ébauchait dans l'aurore biblique de l'Orient. Mais le pèlerin fatigué s'arrête au seuil de cette terre promise. Son destin le condamnait à mourir jeune comme tous les génies dévorés d'une soif trop ardente, à goûter seulement l'essence des douleurs et des voluptés, et à frayer le chemin de l'avenir. Lui-même échappa à la prose de son
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siècle par un acte de viril enthousiasme. L'amour pour la Grèce antique l'enflamma pour Grèce renaissante. Las de son métier de poète, il brise sa plume et s'écrie ; « Assez de mots de l'action ! des combats ! » A l'apogée de f;a gloire, et quand un royaume radieux s'ouvrait a | sa pensée plus mâle, il dédaigne ses splendeurs, \ il s'arrache aux bras mêmes de l'amour et s'en va mourir tranquillement pour la liberté grecque, dernière foi de sa vie.
De son propre aveu, Goethe s'est souvenu de lord Byron en esquissant la figure d'Euphorion dans le second Faust. Avec sa bienveillance habituelle, le sage de Weimar y fait reluire l'essence impérissable du poète dont il avait suivi la carrière avec une profonde sympathie. Nous reconnaissons en effet les plus beaux traits de Childe Harold et du défenseur de Missolonghi dans ce génie de feu qui s'élance de cime en cime au tonnerre lointain de la guerre et qui meurt dans son téméraire essor. Cette image est digne de fixer pour les temps futurs le rôle de Byron dans la poésie universelle. Le jugement de l'histoire ne sera pas celui d'une critique mesquine, qui s'attacherait aux petitesses du grand homme, il répétera les paroles émues du chœur après la mort d'Euphorion : « Non, nous ne saurions te plaindre, nous célébrons ton sort avec envie. Par les jours clairs ou sombres, grand et beau fut ton chant et ton courage. »
La vie entière de Byron fut donc une protesta-
tion et une révelte bérQÏ€|«e, xŒtra J^ fil^ti|,udeJ\ tlB fa Mc't^t'ë moJer»e . Cette protestaticHi partait \ 'unepersonBêSteiarte et indomptable, douée / d'un superbe essor vers le vrai et le beau, mais n'ayant pas la force transcendante de s'y élancer par-dessus la réalité. Que manquait-il à cette riche nature pour être complète? Une vue plus philosophique de l'univers, et une foi plus ardente dans l'avenir. Ces facultés se rencontraient à un haut degré chez l'ami de Byron, l'aimable, noble et grand Shelley, qui mourut à trente ans et dont l'œuvre précoce contient le rêve du beau dans l'infini. Shelley est à la fois l'opposé et le complément de son illustre rival. Si le premier affirme, en s'insurgeant contre toute règle extérieure, le besoin de liberté sans frein de l'homme nouveau, le second proclame avec assurance et candeur une religion nouvelle. C'est parce que Shelley est le poète spontané du panthéisme qu'il mérite une place parmi les révélateurs de l'idéal moderne. La tendance panthéiste d'une foule de grands esprits depuis le xvi® siècle et la réaction nécessaire contre une religion qui sépare Dieu de la nature et d'une société qui semble s'en écarter toujours davantage. Le panthéisme, antique conception du monde, commune à tous les aryens, qui ne sépare point la force éternelle de ses manifestations multiples, qui voit dans la nature un perpétuel devenir et reconnaît une âme divine dans les choses, est un retour instinctif de l'esprit moderne à l'esprit grec. L'Hellène sentait l'harmonie de l'homme avec la
nature, Texprimait naïvement dans son polythéisme, raffirmait par toute sa civilisation; l'homme moderne que mille obstacles séparent de la nature, y revient par l'effet de la pensée et soupire du fond de ses systèmes, de ses laboratoires et de ses salons après cette communion intime de Thomme adolescent avec les éléments où il sentait bondir en lui le divin à chaque palpitation de son cœur, à chaque souffle du vent. ■ Heureux qui peut y revenir I Mais que cela est/ difficile ! car chez les Hellènes la nature entrât/ par les sens dans l'esprit; chez nous autres, elle doit en général passer par l'esprit avant de raviver nos sens émoussés.
Shelley y réussit de j)rime saut. Chez cette ;âme et cet esprit d'élite d'une adorable ingé- Wité, le sentiment panthéiste ne fut pas le résultat de la spéculation, mais la révélation spontanée d'une conscience une avec la création. Pour lui ni doute, ni hésitation, ni dissonance. Cette unité profonde, originaire, indissoluble, fait de lui l'interprète le plus inspiré du panthéisme moderne. Nous saluons en lui le monde redivinisé par l'amoureuse pensée, la nature retrouvée et pénétrée par la passion de la vie universelle. L'univers se reflète en mille couleurs dans son ImagînatîôîTj'comme le soleil dans le cristal. d'un prisme ébjguissant. sans brisure et sans tache. >e quelle souplesse, de quelle noblesse sa parole ailée s'identifie avec tous les êtres, empruntant tour à tour la fluidité du image, la morbide s se de ta plante en ses métamorphosas^ ou l'essor jubi-
lant de l'alouette « qui s'élance en chantant et chante en s'élançant toujours. » De quelle puissance, de quel délice elle ne se lasse d'exprimer l'efflorescence de l'âme, de la vie, dans tous les règnes de la nature. Comme ces brillantes coquilles que la marée jette sur la plage et qui semblent avoir retenu dans leurs volutes nacrées tous les bruits de l'Océan, aii^si la poésie de Slielley répercute la musique universelle en ses infinies nuances. Il n'a pas besoin de se rapprocher de la nature, de la chere^her, de la sonder, car il vit au beau milieu des éléments. Gomme un i.wj^ a^t:^^ son âme est suspendue à tous leurs souffles et vibre en mille arpèges, que domine sans cesse l'accord souverain qu'il nomme Dieu. C'est dans son drame philosophique, Promet thée délivré^ que Shelley a le mieux fixé sa religion panthéistique et son rêve sur l'avenir de l'humanité. Il y reprend le vieux mythe d'Hésiode, le plus significatif de la mythologie grecque, et auquel Eschyle a donné toute sa portée ; il le développe à sa manière en y versant les aspirations les plus intenses et les espérances les plus hardies de l'esprit moderne.
Promé^aée, fils d« la Terre, a ravi la flamme
êterH^Ue à Jupker, qui opprime le monde dans sa toute-puissance. Cette flamme se nomme : savoir et vouloir. Enchaîné au sommet du Caucase, il subit sa punition en attendant sa déKvrance. Ses tourments scmt moraux : c'est la vision de tous les maux de l'humanité, qui pas-
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sent devant ses yeux comme de douloureux fantômes ; ce sont les Furies insatiables qui viennent se repaître de ses tortures, distiller dans ses yeux le poison de leurs regards et darder l-eurs serpents dans son cœur. Mais leurs malédictions ne peuvent entamer le « sublime souffrant », qui sait tout voir et tout supporter, qui joint à Timmense sympathie l'indomptable fermeté. « J'ai pitié de vous, mais vous ne me torturez pas », leur dit-il enfin. Etonnées, elles s'évanouissent. Sur son haut rocher, Prométhée entend alors toutes les voix de la terre, et les esprits aériens lui apportent les doux messages de l'humanité souffrante, mais qui espère invinciblement. Il est entouré dans son âpre solitude des puissances de la vie : Panthéa, fille du Ciel, et lone, fille de la Mer, génies fraternels qui le consolent et le confortent. Mais Asia, sa fiancée, comme lui fille de la Terre et âme vivante de l'humanité, est loin de lui. C'est alors que Panthéa va rejoindre cette sœur bien-aimée dans un vallon du Caucase indien, et toutes deux partent ensemble pour un mystérieux voyage. Après avoir traversé au vol toutes les régions terresfres, elles vont réveiller dans la nuit de l'insondable et du plus profond abîme Demogorgon, l'esprit caché des choses, l'épouvante de Jupiter, inéluctable vérité qui trône insaisissable et invisible dans l'obscurité. A la voix de ce génie de la conscience profonde qui annonce le règne de la liberté dans l'amour, le tyran du monde, Jupiter, dépossédé de son trône, replonge dans la
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nuit éternelle, et Prométhée, délivré par Hercule, revêtu de beauté, transformé par le rayonnement de sa vie intérieure, se retire avec Asia, Panthéa et lone au bord de la mer dans les grottes lumineuses et fleuries du Beau. Là, ils inventent ensemble les arts, que les Heures Ycfnt répandre par torrents parmi les hommes. La délivrance de Prométhée leur donne la suprême liberté de Tesprit. La terre ressent les effluves d'un élément qui pénètre son écorce d'une fragrance nouvelle. L'esprit divin éclate dans les choses, et la terre bondit de réjouissance en fendant l'espace ; elle roule dans son atmosphère des orages d'allégresse, et la joie saisit la ronde des planètes.
Ce poème, ou plutôt cette vision, a l'univers pour cadre et se passe à vrai dire en dehors ? des temps. L'action se meut dans une sphère si idéale, qu'elle échappe à toute représentation, et les personnages sont d'un si vaste symbolisme, qu'ils dépassent presque notre imagination. Toutefois ils vivent, et dans leurs yeux immenses nous apercevons, comme Asia dans les yeux de sa sœur Panthéa, des sphères dans les sphères, des mondes dans les mondes. Ce Prométhée n'est ni Grec ni Anglais, ni antique ni moderne ; c'est l'homme en dehors de toute nationalité, l'Aryen par excellence qui cherche à rassembler dans son cœur et sa tête le feu de toutes les divinités et qui réahse le Bien et le Beau sur la terre par son alliance avec Asia, l'âme chercheuse et aimante de l'humanité, et avec Panthéa, l'âme
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ardente des mondes éprise de Finfini. Une pensée philosophique et religieuse se dégage de ce poème ; le monde est un éternel devenir, et l'esprit divin qui l'anime s'agite confusément dans tous les êtres. Mais cet esprit qui les travaille n'arrive qu'à une manifestation incomplète, car tous les êtres sont comprimés sous la loi d'ai- ram de la nécessité et de la force brumêjLjdâL conscience humaine peut seule faire jaillir le divin du fond des choses et des âmes. Elle le pressent, l'affirme, et voici qu'il existe ; telle est l'œuvre de Prométhée. Le destin lui-même fléchit » devant cette puissance de souffrir, d'aimer, de 1 croire et d'espérer. Par elle, par cette conscience I vivante, vibrante et militante, le monde se recrée, f l'humanité se transforme, et la sympathie lui donne le sentiment d'une liberté sans bornes. Ainsi se fonde la religion de l'avenir, et son triomphe est l'union de la Force, de l'Amour et de la Beauté.
'- On serait tenté de dire : Un beau rêve, mais, hélas! un rêve seulement! tant cette vision de Shelley nous transporte à l'idéal absolu. Pour lui ce n'était point un rêve, mais la suprême réalité. Cet esprit pur, fort et passionné, chaste comme l'éther, pénétrant comme la flamme, vivait et respirait au cœur même de la création. Les éléments lui parlaient cette langue maternelle dont nous avons presque tous perdu le sens. Loin de la foule, de la pohtique, des partis et des écoles, il vécut comme en un songe radieux. Traité dans son pays d'athée et de fou,
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rien ne peut lui ôter la félicité intérieure que donne la possession d'une vérité sublime. Ce fut le Joachim del Fiore d'un autre âge ; lui aussi annonce un évangile nouveau, celui de Thomme régénéré par la conscience du divin dans la nature. On se Timagine dans cette pineta de Pise, où souvent il allait se perdre et restait des journées entières au pied d'un arbre, comme perdu dans ses méditations, aux soupirs du vent dans la cime des pins et aux bruissements inex- .tinguibles de la mer. Que voit-il sur ces flots déroulés à l'infini et sous la voûte cristalline de l'azur? Des esprits aux formes grandioses, belles émanations de l'univers, lui apparaissent sur les vapeurs orangées du couchant, et dans leurs yeux prophétiques, il lit les destinées des âges futurs. — Te voilà bien, ô poète moderne, pau vre songeur solitaire et abandonné, ô le plus pas sionné et le plus croyant des amants de l'idéal La musique ne vient plus te visiter pour t'enlever dans ton royaume chéri. Des chœurs joyeux d'hommes et de femmes ne viennent plus comme autrefois te chercher dans ta solitude pour t'en-** traîner à la danse exultante; ils ne viennent plus déployer à tes yeux ces beaux corps dont la grâce et la force se pliaient aux rythmes ta royale pensée. La société n'a rien à t'offrir, cette vie est un désert pour toi. Il ne t'est resté que la nature immortelle, et elle est assez grande pour te consoler. Tes rêves nous touchent comme le souffle d'une espérance infinie, et certes si jamais s'accomplissent tes
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prophéties, les trois Muses immortelles se rejoindront et renoueront leur ronde sacrée pour le bonheur des hommes. Par-dessus nos tristesses et nos misères incurables tu affirmais les vérités indestructibles et tu disais ; « Pour Tamour, la beauté, la joie, il n'y a ni mort ni changement. Leur puissance excède nos organes, qui ne supportent pas la lumière, étant euxmêmes obscurs. » C'est dans les profondeurs de ton être que tu puisais ces vérités inaltéra- 'bles de Tâme qui firent ta foi invincible. Ta parole nous est venue comme une voix de rÉternité qui rentre dans TEternité. Toi-même, hélas I tu n'étais qu'un étranger dans ce monde et tu as passé parmi nous comme un esprit 'adieux d'une autre sphère. Oublieux de ta gloire, impatient de te délivrer de ton message, tu ne songeais qu'à rentrer dans ce royaume lointain. Aussi, comme les bien-aimés des dieux tu devais mourir jeune. Cette mer que tu aimais tant t'a donné la mort que tu désirais et t'a rendue à ta divine patrie.
Nous avons reconnu dans le génie passionné de Byron le type de l'homme moderne aux prises avec la réalité et à la recherche d'un monde inconnu, dans Shelley la pensée régénératrice de l'avenir ; dans l'un une personnalité puissante et sans frein, dans l'autre l'ébauche d'une rehgion future embrassant le monde, mais dépouillée pour ainsi dire de tout caractère individuel ou natkwaal. Gœthe joint ces deux extrêmes dans
l'harmonie de sa grande nature ; car il eut à la fois le fort sentiment de la personnalité de la conception philosophique du monde.
Si Byron fut Taudacieux révolté rompant les chaînes de la tradition, Shelley, le songeur prophétique d'une religion universelle, Gœthe est le plus grand réformateur de la poésie moderne et, si Ton peut dire, Torganisateur d'un idéal nouveau. Deux instincts souverains dominèrent sa vie ; d'une part, le besoin du développement et du perfectionnement individuel indéfini; d'autre part, la vénération de la nature conçue comme un tout organique et retrouvée dans ses moindres manifestations. Par l'équilibre de la fusion de ces deux instincts il a su se créer une religion à lui, un culte intime et vivant ; voilà sa grande originalité, sa création féconde; voilà ce qui lui donne une si grande place dans l'histoire de la culture moderne et lui assure une influence croissante sur l'avenir.
Un système philosophique peut renouveler l'esprit; le sentiment rehgieux, dans le sens le plus large du mot, peut seul régénérer l'âme et transformer la vie. Et Gœthe était profondément religieux tout en étant vraiment philosophé. Il révérait dans la nature la manifestation visible de la force éternelle, infinie et insondable, bienfaisante pour qui sait la comprendre et se soumettre à ses lois. II s'unissait à elle non seulement par l'inteHigence, mais encore par la sympathie. Il* était Grec en ce sens qu'aucun culte ne lui semblait plus digne de cette divinité
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que celui de la beauté, -qui «st \r perfection de F^ne et du corps. Depuis son enfance, il est préoccupé de célébrer Dieu à sa manière ; à sept ans il invente un culte au soleil, et plus tard son sentiment intense du divin s'étend pour ainsi dire sur tous les actes de sa vie. Ses amitiés, ses amours et même ses folies de jeunesse reçoivent une auréole de cette pensée constante de TEternel qui se cache sous la variété des événements particuliers. Il apporte cet esprit jusque dans ses études d'histoire naturelle; il n'en fait pas une sèche analyse ou une froide classification, mais la recherche de l'esprit universel, qui se manifeste aussi bien dans les métamorphoses de la plante et dans le développement des animaux que dans la perfectibilité de% l'homme et dans le monde moral. Quiconque sait 1 ainsi comprendre, cultiver et aimer la nature, i rentre avec elle dans cette communion intime qui I donnait à la vie de l'Hellène tant de noblesse et l de spontanéité. Religion silencieuse et invisible, i mais non moins ardente, qui aura mille temples f le jour où le culte de la beauté vivante se rallu- * mera dans les âmes. Car, s'il est un but désirable pour l'esprit humain, c'est qu'il refasse sur une plus vaste échelle, par la conscience et la volonté du vrai, ce que le génie hellénique fit d'essor et d'instinct dans la fougue heureuse de sa jeunesse.
Ce désir de refondre et d'embellir la vie humaine par l'énergie du sentiment individuel perce dans tout le lyrisme de Geelàe; il éclate
dans ces paroles : « Ame du monde, viens nous pénétrer; alors la mission suprême de nos forces sera de lutter avec l'esprit même de Funivers. » Cette même idée réformatrice animait Schiller et Goethe quand ces deux génies s'associèrent dans la plus noble des amitiés pour donner à leur nation une éducation nouvelle et régénérer sa vie par le culte sérieux du beau (i). Elle s'exprime encore avec force et clarté dans Wilhelm-Meister, Si les héros de roman sont en général le reflet de la société où ils se produisentj j'allais dire le précipité d'une combinaison sociale et politique, celui-ci se distingue de tous les autres en ce qu'il s'efforce de se détacher des liens de sa naissance et de développer tous ses dons naturels au contact du monde, du théâtre, et de toutes les couches de la société. Voici donc un caractère qui, au lieu de subir l'empreinte de son entourage mesquin, s'épanouit librement et en pleine conscience selon la loi de son être. Le roman de Wilhelm Meîster est bien plus que la peinture de la société du temps de Gœthe, c'est l'essai de création d'une société nouvelle dans les conditions de la vie actuelh