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I. Beethoven, pai R. Wagner, p

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qui joint tous les êtres de la création. Nous Técoutons, et nous sommes soulagés momentanément de l'âpre travail de rintelligence, laquelle ne peut que distinguer et séparer, par le sentiment tout-puissant qui sait unir et fondre. Enfm nous nous sentons presque délivrés du poids de l'existence en nous oubliant nous-mêmes et en plongeant dans le flux de la vie éternelle.

Non seulement chacune de ces symphonies est un monde, mais il y a un fil qui les unit, une idée qui les traverse, et cette idée est d'une importance capitale dans l'histoire de l'art et de la pensée humaine. Beethoven, il est vrai, ne Ta point formulée, mais elle ressort clairement de l'ensemble de son œuvre, et ce développement est d'autant plus frappant qu'il a été plus instinctif et plus fatal. Il se résume en deux mots : l'élan de la musique vers la poésie, l'affirmation de l'homme complet par leur union nouvelle. Les symphonies de Beethoven sont autant de poèmes ou de drames dont le sens va se précisant toujours davantage, jusqu'à ce que, dans la neuvième, il fasse intervenir la poésie elle-même par les chœurs. Ces symphonies mesurent donc toute la distance qui sépare les deux arts. On dirait que l'esprit créateur, qui travaille incessamment la masse humaine, a choisi le cerveau de Beethoven pour accomplir cette grande tâche : la réconciliation des deux Muses primitivement unies et aujourd'hui si éloignées. Ne semblaient-elles pas à jamais séparées, les sœurs divines ? Le formalisme, la superstition de la lettre, l'esprit de sys-

tème, des montagnes de livres, des légions de pédants les tenaient à distance, — et ceux qui prétendaient les unir dans Topera, n'avaient fait que les rabaisser l'une aux yeux de l'autre, sauf les grandes exceptions que nous verrons et qui préparèrent le drame musical. Mais l'Esprit est invisible et se fraye sa voie à travers le roc ou le sable ; l'Amour souverain ne connaît ni obstacle, ni distance. C'est en Beethoven que s'accomplit avec éclat ce grand retour, cette joyeuse et solennelle reconnaissance (i).

Nous avons vu dans l'histoire de la Poésie, et particulièrement dans le Faust de Gœthe, celleci gagner les dernières limites de son empire et appeler la Musique à son secours sans bien réussir cependant à l'amener sur son domaine. Plus heureuse, la Musique réussit à attirer sa sœur dans son propre royaume, à la saisir dans ses bras et à l'enlever d'une forte étreinte. Mais dans cette union intime, celle-ci se transforme elle-

I. Le développement de Beethoven dans ses symphonies, cette marche prodigieuse du musicien vers la poésie a été aperçue pour la première fois en sa vérité et merveilleusement décrite par Richard Wagner. Il appartenait au poète-musicien qui a fait entrer Tesprit de la musique beethovienne dans le drame musical de pénétrer mieux que personne dans le génie de son propre maître.

Nous disons maître en plusieurs sens.

Comme poète-musicien-dramaturge, R. Wagner a surpassé Beethoven. Dans le domaine propre du drame musical, il est un créateur et un colosse. Mais absolument parlant, Beethoven le surpasse par sa qualité d'âme, par la haute spiritualité de son inspiration, par cet oubli du moi, cette bonté absolue qui l'élève moralement au-dessus dç l'auteur de l'Anneau du Nibelung,

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même, et acquiert des puissances inconnues jusqu'à ce jour. L'histoire des symphonies de Beethoven pourrait nous apparaître à ce point de vue comme un nouvel enfantement de la Poésie des profondeurs de l'Harmonie. Malgré son désir, la Poésie moderne n'a pas eu la force, à elle seule, de se créer sa musique. Mais la Musique, grâce à sa puissance infinie d'amour et de sympathie, a pu concevoir et enfanter une poésie nouvelle qui, portée sur les ailes de la Mélodie, ne connaît plus de barrières. C'est cette genèse qu'il faut suivre.

Et pour cela revenons au songeur solitaire. Deux fois, dans la première et la seconde symphonie, il s'essaye dans la forme de Haydn et de Mozart. Simple exercice. Le maître, le vrni Beethoven surgit dans la symphonie héroïque. Ici, son monde intérieur fait irruption. Ce qu'il rêve dès cette heure, ce qu'il roule dans sa tête de géant, ce qui perce dans ses lettres abruptes, dans ses explosions de douleur et ses ravissements intérieurs, c'est l'humanité à sa plus haute puissance, ie héros en pleine activité. Comme dans la légende d'Œdipe, l'énigme que le sphinxnature propose à celui qui l'aborde, c'est Vhomme^ non plus l'homme de la cité antique, mais l'homme considérablement élargi, conçu sur les bases d'un nouveau développement de deux mille ans et tel que pourraient le former le génie grec et le génie chrétien associés. La symphonie héroïque est un majestueux prélude

sur ce grand thème. On aurait tort de chercher dans cette œuvre une intention dramatique comme le titre et la marche funèbre pourraient nous y induire. Elle s'illumine d'une lumière bien plus vraie si Ton y voit simplement une magnifique improvisation sur le héros, non sur le guerrier, mais sur l'homme complet, où Beethoven se donne carrière pour la première fois.

« Recommençons ! » semble s'écrier le maître dans le thème entreprenant et hardi par lequel débute Vallegro. Et tout recommence en effet. Car autour de ce thème vaillant se lèvent et se jouent l'un après l'autre, en mélodies nuancées, tous les sentiments de tristesse et de joie, de grâce et de langueur, de rêverie et d'audace qui peuvent s'agiter et se combattre dans la forte poitrine d'un homme complet. Mais le thème impétueux de la force héroïque les domine et les entraîne à sa suite. Grandissant toujours, il finit par embrasser toute la gamme de l'orchestre pour atteindre des proportions colossales, et devant nous se dresse un Titan. — « Mais sachons souffrir aussi, » ajoute le maître dans cette marche funèbre qui nous peint une douleur de héros. Ici l'âme virile souffre noblement et trouve dans sa douleur une force nouvelle, qui tantôt s'élève à l'exaltation, tantôt s'abîme en une souvenance infinie. — Après la souffrance, joie encore, activité, renaissance, tel est le sens du scherzo si gai et si reposant. — Autre surprise dans le finale. Car ici l'individualité virile nous apparaît ramassée et condensée en un

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thème simple, élastique et vigoureux. Le Titan dompté, régénéré par la souffrance, va redevenir homme. Et qui accomplira ce miracle? Doucement vient se joindre à lui une mélodie gracieuse^ où nous reconnaissons l'élément féminin en ce qu'il a de plus sympathique. Point de lutte entre eux, mais fusion délicieuse. Plus de limite à leur développement, à leur croissance. L'élément féminin s'est insinué dans l'âme virile, il l'inonde et la submerge, et joints ensemble dans la jubilance de la force, ils proclament la félicité parfaite de l'homme complet.

Cette symphonie contient donc à sa manière une psychologie du tempérament héroïque. Beethoven s'y montre déjà en entier avec les facultés variées qui vont encore se développer si puissamment. Déjà il a franchi la sphère du beau où se renfermaient Haydn et Mozart, pour entrer dans celle du sublime.

Par sa nouvelle manière de développer, d'opposer, de combiner et d'élargir ses thèmes, il s'est forgé un riche idiome. Sa mélodie harmonique module et règne à son gré sur toutes les tonalités; fluide, grandiose, infatigable, illimitée comme l'onde océanienne, elle arrive à nous dire l'inouï et l'ineffable. Sur cette mer de l'harmonie où les autres n'avaient fait que cingler timidement, il vogue déjà en marin consommé et rase la houle. Cela pouvait-il lui suffire ? Non; ce génie était poussé par un instinct invincible de découverte en découverte. « Joyeux de sa puissance d'expression, mais souffrant aussi

SOUS le poids de son désir qui manquait d'un objet précis, le bienheureux et malheureux artiste, le navigateur à la fois enivré et las de sa mer, cherchait un port pour jeter Tancre et échapper une fois à l'étourdissante tempête (i). » Le désir de Beethoven dépassait la sphère de la musique pure, qui est celle du sentiment indéterminé. Il réclamait un objet visible, saisissable. Dans son rêve profond, cette volonté énergique demandait : Faction, l'action ! Artiste complet, il voulait exprimer l'homme complet et le jeter au beau milieu du drame même de la vie. Désir impérieux d'où sortit la symplionie en ut mineur. — Est-ce la main d'une fatalité implacable, est-ce le coup redoublé de l'infortune qui s'abat sur nous dans le cri répété qui ouvre V allegro? « C'est ainsi que le destin frappe à notre porte, » disait Beethoven lui-même des quatre notes de ce début saisissant. Mais le gémissement qui succède à la stupeur de ce coup formidable comme l'écho plaintif de la sombre voix du destin dans l'âme humaine, s'élève rapidement à la révolte ouverte et à une véritable déclaration de guerre. Alors la lutte commence âpre, serrée, violente. Nous croyons voir un hercule attaquer un taureau et le repousser en l'empoignant par les cornes, ou plutôt l'homme courageux aux prises avec le génie sombre du malheur. Comme il secoue son étreinte 1 comme il se défend pied à pied ! comme

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