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M. Pitt répondit à ces ouvertures par un nouveau mémoire, dans lequel il voulut donner aux époques de l’uti possidetis, prononcées dans le mémoire français du 26 mars, une interprétation inadmissible, par laquelle Belle-Isle devenait un objet de compensation pour Minorque, ainsi que M. Pitt l'avait même témoigné au Prince de Galitzin (1).
Le ministère anglais n'étant pas sans inquiétude sur le ressentiment de la France, et craignant que l’entreprise sur Belle-Isle ne fit avorter la négociation, M. Pitt se hâta d'envoyer à M. de Choiseul les passeports nécessaires pour M. de Bussy, désigné comme plénipotentiaire français à Londres, M. de Choiseul en fit autant pour M. Stanley, nommé en la même qualité pour Paris (2).
Les instructions du roi de France à M. de Bussy (3) ne traitaient que d’une manière très superficielle des compensations, L'uti possidetis assurait aux Anglais toutes leurs conquêtes, Celles de la France se bornaient à la seule île de Minorque, qui devait être le prix de la restitution de la Guadeloupe, de Marie- Galante, de Sainte-Lucie et de Tabago. Les Anglais se chargeaient de solliciter et d’obtenir le désistement du droit de propriété que la cour d’Espagne prétendait sur ces deux dernières îles. Les autres, savoir: Saint-Vincent et la Dominique demeuraient neutres et restaient sous la possession des Caraïbes ; l’Acadie toute entière fût restée aux Anglais; mais on s’efforcerait de compenser le Canada aver le landgraviat de Hesse et le comté de Hanau. Le duc de Choiseul pressentait une résistance invincible de la part des Anglais sur cet article. Il prévoyait qu'ils ne consentiraient jamais à établir une égalité de valeur entre les conquêtes qu'ils avaient faites en Amérique, et celles
() De Martens, loc. cit, p. 22, textes de la lettre et du mémoire de M. Pitt. De Garden, loc. cit,, p.112.
(2) De Martens, Loc, cit, p. 26.
{3) De Garden, Loc. cit, p, 121.
que la France avait faites en Allemagne ; conquêtes incertaines et précaires, contre lesquelles d’ailleurs tout l'empire germanique eût réclamé, Il sentait qu’il ne fallait as hasarder une proposition qui eût pu paraître inconsidérc., et alarmer la délicatesse des alliés de la France (1).
M. de Bussy eut ordre de ne traiter des compensations avec M. Pitt que verbalement et d’une manière vague ; et de tirer, au contraire, du premier ministre une explication catégorique et par écrit.
M. Stanley arriva à Marly en même temps que M. de Bussy arrivait à Londres, Dès la première conférence, le plénipotentiaire anglzis déclara au nom de sa cour, que le roi son maître soutiendrait ses alliés effectivement et de bonne foi (tels furent les termes dont il se servit). Il lui fut répondu, d’une manière également précise, que la volonté du roi était de remplir de même ses engagements à l'égard des alliés de la France; mais comme la paix entre l’impératrice-reine et le roi de Prusse devait se traiter au congrès d'Augsbourg, le duc de Choiseul fit observer que les différends entre l’impératrice-reine et le roi de Prusse n'étaient nullement l’objet de la mission des ministres français et anglais Comme M. Stanley n'avait point d'instructions pour transiger sur les compensations, il se borna, d’après la pensée de M. Pitt, à prétendre que l’ufè possidelis devait être séparé des époques.
M, de Choiseul écrivit à M, de Bussy : “Je n’ai pas manqué de lui dire (à M. Stanley) que l’uti possidetis était le fond de la question, qui ne pouvait être constaté que par les époques, qui en étaient la forme; qu’en proposant le statu quo, le roi ne l'avait entendu que d’après les époques contenues dans mon mémoire ; et que si l’on s’attachait à la lettre du mémoire en Angleterre, il s’en suivrait que l’on voudrait négocier les époques ; que le roi ayant fait les siennes, c’était à l'Angleterre à
(1) Flassan, Histoire de la diplomatie française.
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faire connaître son sentiment. L’Angleterre, en déclarant que les époques seraient rapportées au jour du traité de paix, et en faisant attaquer Beiie-Isle, faisait connaître assez ses intentions ambitieuses ; mais l’on devait feindre dans le premier moment de les ignorer (1).”
M. Pitt, de son côté, déclara au plénipotentiaire français que Sa Majesté britannique ainsi que son conseil avaient adopté l'interprétation donnée précédemment au mémoire de la France ; etque si la cour de Versailles persistait à vouloir faire dépendre le sort du statu quo de celui des époques, la négociation était rompue.
M. de Bussy objecta à M. Pitt que la France avait prétendu asseoir les conditions de la paix sur un état fixe, et qu'il était impossible qu’on supposât l'intention extravagante d’avoir voulu les établir sur un état futur et indéterminé ; que cç’aurait été se mettre à la discrétion des Anglais qui pouvaient, en retardant la fixation des époques, accumuler conquêtes sur conquêtes, et dépouiller la France, en abusant du sens d’une expression; que la preuve que la France avait lié irrévocablement le statu quo aux époques, résultait du mémoire même où elle en avait proposé de fixes, M. Pitt opposait à ces raisonnements le passage du mémoire où l’on avait laissé à l'Angleterre la liberté de négocier sur les époques.
Pour sortir de ce dédale de raisonnements subtils, qui ne servaient qu’à obscurcir la matière et à ralentir la négociation, M. de Choiseul offrit de signer un acte quelconque qui contiendrait quatre articles préliminaires.
Par le premier, on établirait l’ufi possidetis comme base de la négociation ;
Par le second, ou l’Angleterre accepterait les époques de la France, ou elle en proposerait dont le terme ne serait pas éloigné de plus de six mois;
(1) Flassan, Histoire de la diplomatie française.
Par le troisième, on comprendrait dans l’uti possidetis les conquêtes faites en Allemagne par la France ;
Par le quatrième, les deux cours se garantiraient réciproquement leurs nouvelles possessions.
M. de Bussy ayant communiqué à M. Pitt les nouvelles propositions de M. de Choiseul, toutes les réflexions du ministre anglais portèrent sur la garantie que la France demandait à l'Angleterre, pour ses acquisitions en Allemagne. M. Pitt s’éleva avec chaleur contre cette prétention, disant qu’il n'avait jamais songé que l’uti possidetis dût comprendre l'élection de Hanovre, le landgraviat de Hesse, Gueldre et Wesel, en assurant à la fois que l’Angleterre voyait d’un œil fort indifférent les prétentions de la France en Allemagne; puisque cette discussion devait être laissée aux membres de l'empire, et à ses alliés eux-mêmes, qui ne souffriraient pas que la France conservât un pouce de terrain en Allemagne.
En effet, si l'on permettait à la France de se former de ces conquêtes des objets de compensation, l'Amérique septentrionale échappait aux Anglais, et tout était perdu pour eux. D’un autre côté, la Hesse et la Prusse ne devaient pas être considérées comme stipendiées par l'Angleterre, en ayant combattu pour sa cause, car alors la France aurait pu légitimement conquérir sur elles ; et l'Angleterre aurait à se charger de compensations,
M. Pitt marquait la plus forte opposition sur cet article. M. de Bussy pensait, cependant, que les succès des Français en Allemagne alarmaient le cabinet britannique. D’après de noueaux ordres de sa cour, ce ministre entra dans une négociation
sur les cessions à faire par la France; mais M. Pitt refusa la liberté de la pêche et un port dans le golfe Saint-Laurent, ce qui
pourtant était, selon M. de Choiseul (1), des conditions indispensables de la paix. M. Pitt voulait se borner à faire quelques
(1) Duc de Choiïseul, Mémoire sur la négociation de la France et de l'Angleterre, p. 74 (voir aussi p. 138),
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restitutions à la France dans les Indes orientales. Du reste, il réservait pour sa nation la traite exclusive des nègres. La fierté anglaise et l’esprit de rivalité éclatèrent principalement au sujet du port de Dunkerque, dont M. Pitt exigeait la démolition. On l'avait fortifié beaucoup depuis le commencement de la guerre. M. de Bussy objecta que l’état présent du port de cette ville était contenu implicitement dans l’uti possidetis, et que, ce point étant convenu entre les deux puissances, Dunkerque devait rester tel qu’il était,
M. Pitt répondit “ que depuis que l'Angleterre avait acquis l'empire des mers, il redoutait peu particulièrement Dunkerque ; inais que la crainte qu’on en av::t autrefois conçue était un préjugé encore subsistant dans l'esprit de la multitude, qu’il fallait respecter”... “ Le peuple, ajouta M. Pitt, regurde la démolition de Dunkerque comme un monument éternel du joug imposé à la France ; et un ministre hasarderait sa tête, s’il négligeait de donner cette satisfaction aux Anglais.”
La cour britannique, comme il a été dit précédemment, s'était déterminée à l’entreprise de Belle-Isle, depuis le mémoire du mois de mars. L’attente du succès de cette expédition retarda, on ne peut en douter, de sa part, une réponse catégorique sur les époques. M. Pitt, pressé par M. de Bussy sur cet objet, ayant témoigné de l'éloignement pour cette décision, le roi fit écrire à son ministre à Londres, pour éclaircir et fixer définitivement la base de la négociation relativement à l’ufi possidetis et aux époques, et accélérer d'autant plus la négociation de la paix. Belle-Isle était prise : le 17 juin 1761, M. Pitt remit à M. de Bussy un mémoire, par lequel les époques que l’Angleterre demandait, pour déterminer l’utè possidetis, étaient plus reculées de deux mois que celles de la France, et il était évident que, de même que l’entreprise sur Belle-Isle avait engagé l’Angleterre à différer sa réponse sur les époques, de même le succès de cette expédition déterminait le terme de juillet pour l’Europe,
spécifié dans la note de l’Angleterre, à la place de celui de mai, proposé dans le mémoire de la France.
Avant que de remettre un mémoire de propositions en forme à la cour de Londres, M. de Choiseul, chargé de conférer avec M. Stanley, le pressentit sur les sacrifices auxquels le roi se déterminerait ; il lui permit d’écrire à Londres que la France garantirait la possession ‘du Canada à l'Angleterre, pourvu que l’Angleterre rendît au roi l’île du Cap-Breton, et confirmât le droit des Français de pêcher et de sécher leur poisson dans le golfe Saint- Laurent sur le banc et dans l’île de Terre-Neuve, Comme l’île du Cap-Breton fortifiée pouvait donner de la jalousie à l’Angleterre, le ministre ajouta que le roi s’engagerait à détruire les fortifications qui pourraient être dans cette île, et à n’en pas construire de nouvelles à l'avenir sous aucun prétexte; le port de Louisbourg ne devant être regardé que comme un abri pour les pêcheurs français qui iraient dans le golfe £ .int-Laurent et sur le banc de Terre-Neuve, La France offrait aussi de rendre à l'Angleterre l’île de Minorque, pourvu qu’en échange on lui restituât les îles de la Guadeloupe et de Marie-Galante (1).
La réponse de l'Angleterre arriva le 30 juin 1761. M. Stanley conféra sur cette réponse avec le duc de Choiseul, et dans cette conférence il établit trois difficultés de la part de sa cour. La première regardait le Cap-Breton ; l'Angleterre refusait absolument de céder cette île à la France, même avec la condition qu’on ne pourrait y conserver aucun établissement militaire. M. Stanley fit entendre que sa cour n’était pas dans l'intention de restituer aucune île ou port dans le golfe Saint- Laurent, ou à portée dudit golfe; il ajouta que l’Angleterre ne ferait point de difficultés de maintenir la liberté de la pêche et de la sécherie sur le banc et les côtes de Terre-Neuve ; mais que ce serait à condition que Dunkerque serait démoli, ainsi qu’il avait été stipulé par le traité d’'Utrecht.
à D D ce ON Mémoire sur la négociation de la France et de ngleterre, 138.