LIVRE II. LES PERSONNES
un travail fort remarquable du grand Mirabeau (1787)* ; par une décision de la Société royale des Sciences et arts de Metz, qui, préoccupée, en 1785, de l'émancipation des juifs, ûietlaît au concours, pour Tannée 1787, la question suivante' : Est-dl des moyens de rendre les juifs plus heureux et plus utiles en France? Ce concours produisit d'utiles méinoires parmi lesquels fut distingué, en première ligne, celui da curé, alors inconnu, d*Emberménil, l'abbé Grégoire*. Un conseiller au Parlement de Metz s'occupa avec zèle de ce concours et en apprécia les résultats avec un rare bon sens : Rœderer. Enfin, à la veille de la Révolution, en 1788, Louis XVI songeait à Témancipation des juifs*. Le Dieu d'Israël allaitdonc enfin exaucer celte prière lamentable d'un juif avignonais du xvi" siècle, Ha-Cohen, qui en tête du martyrologe de sa nation, intitulé La vallée despleurs écrivait : « J'ai appelé ce livre La vallée des pleurs, car il est bien selon ce titre; quiconque le lira sera haletant, ses [361] paupières ruisselleront, et, les mains .posées sur les reins, il se dira : jusques à quand, ô mon Dieu'? »
Jusqu'à la Constituante. C'est la Constituante qui fit passer dans le domaine du droit positif les vues généreuses de quelques âmes d'élile.
Résumons les votes de cette assemblée en faveur des juifs.
Les deux premiers ne résolvent rien : ce sont des décrets de circonstance (28 sept. 1789 et 16 avril 1790), à l'occasion de violences exercées contre les juifs d'Alsace. Le style de ces décrets a encore une allure moyen âge assez curieuse : l'Assemblée met 1q^ juifs d'Alsace et des autres provinces sous la sauvegarde de la loi et défend d'attenter à leur sûreté. Cette conception et cette expression sauvegarde nous reportent aux
1 Cilé ci-dessus, p. 359, noie 4.
* Henve des études juives, d* 1, Juillet-seplembre 1880, p. 83.
3 A propos de Tabbé Grégoire, il est intéressaot de noter que le cahier de Nancy se plaint des juifs, loin de réclamer leur émancipation, et demande formellement qu*iis soient réduits au nombre fixé par les ordonnances (Mathieu, L'ancien régime dans la province de Lorraine et Barrois, p. 234).
* Hallez, Les juifs en France^ pp. 163-165. Lémann, Ventrée des Israélites dant la société française, Paris, 1886, pp. 444-448.
* L'ouvrage de Ha-Cohen a été publié en français par J. Sée, Paris. 1881. Cf. Bernard Lazare, La solidarité juive, dans Entret. polit, et littér.^ 1890, n* 7, p. 223.
LES JUIFS
habitudes du moyen âge : il est vrai que l'expression loi substituée à roi sent bien son xviii* siècle.
En 1790, l'Assemblée, sans prendre d'ailleurs de décision générale au sujet des juifs, incline visiblement vers Témancipation absolue. Dès le 28 janvier 1790, elle préjuge, pour ainsi dire, la question par une décision en faveur des juifs portugais, espagnols et avîgnonais : <t Tous les juifs connus en France sous le nom de juifs portugais, espagnols et avignonais, continueront d'y jouir des droits dont ils ont joui jusqu^à présent et qui leur avaient été accordés par des lettres patentes*. En conséquence, ils jouiront des droits de citoyen actif, lorsqu'ils réuniront, d'ailleurs, les conditions requises par les décrets de l'Assemblée nationale ' ».
Un mouvement général en faveur de tous les juifs se dessinaà Paris à l'instigation de l'avocat Godard. Une sorte de référendum fut organisé. Sur 60 districts, 53 se prononcèrent pour les juifs,. 1 contre eux (l'opinion de 6 districts nous reste inconnue). La commune, s'appuyantsur l'avis des districts, fit porter à la barre de l'Assemblée une adresse en faveur des Israélites, adresse que Tabbé Mulot, président, présenta lui-même (25 février 1790)*.
La solution cependant fut ajournée. En 1791, la constitution des 3-14 septembre mit implicitement tous les juifs sur le même rang que les autres Français et leur assura les mêmes droits. Enfin, un constituant, ayant demandé une déclaration plus nette, l'Assemblée, par décret du 28 septembre ^91, accorda explicitement aux juifs tous les droits civiques et les assimila formellement aux autres citoyens*. Ainsi était réalisé
* Pour comprendre cette allusioo, voyez Pauliat, La poliUque coloniale sous l'an' cien régime, p. 481 et suiv.
a 28 jaaYier 1790 (Duvergier, t. !•', p. 113).
3 Sagoac, Lei juifs et la Rétolution française^ dans Retue d'histoire moderne et contemporaine, t. I", 1899, pp. 1-23.
*' Le 27 septembre 1791, sur ia propopition de Dupont, oo s'occupa de la question des juifs; on chargea Dupont de rédiger un projet de décret : ce qu*il fit. Le décret fut amendé par MM. Broglie et Prugnon, puis adopté le 28 septembre. 11 faut joindre les observations de Rewbell dans la séance du 28 septembre 1791 : elles peuvent servir à eipliquer le décret de 1806 dont il va être parié. Cf. Journal des Débats, 26 et 27 septembre 1791, pp. 12, 13, 14; Moniteur du 28 septembre 1791, p. 1133, *1134. Les deux décrets de 1790 et de 1791 relatifs aoi juifs sont omis