LES ORIGINES DE LA FAMILLE
évident, nous disent les auteurs dont je résume la pensée, que cette covada, cette couvée, est une reconnaissance d'enfant, une déclaration de paternité qui avait sa valeur et sa signiBcation bien des siècles avant Strabon, en un temps où la naissance d'un enfant donnait lieu a un problème difficile à résoudre? L'aveu formel du père était nécessaire pour qu'il y eût officiel- [385} Jement un père*.
Voilà qui satisfait l'esprit. Par malheur, certains primitifs chez lesquels se rencontre ce singulier usage en donnent une tout autre explication. Ils croient que les conditions de vie des parents influent sur les enfants, même après la naissance. Comme, d'autre part, il est clair que le nouveau-né doit être soustrait à toute fatigue, si le père continuait sa vie de chasseur ou de guerrier, Tenfant en souffrirait; prudemment donc le père se couche pendant quelques jours par précaution pour l'enfant.
Telle est l'explication de la covada que donnèrent au-xvui* siècle les Caraïbes au P. Lâfitau*.
Assez récemment, d'excellents observateurs ont limité la prétendue promiscuité primitive. Ils l'ont comprise d'une manière très nouvelle et nous ont mis en présence d'une promiscuité sut ffenertSj astreinte à certaines règles, à certaines lois morales, très précises et môme très sévères. Voici un groupe d'indigènes australiens, le groupe Kumite, composé d'hommes et de femmes. Tout rapport sexuel est rigoureusement interdit entre ces hommes et ces femmes. Mais, en revanche, tout homme Kumite possède les droits d'époux vis-à-vis de toutes les femmes d'un groupe voisin, le groupe Kroki. Tout Kroki possède les mêmes droits vis-à-vis de toutes les femmes Kumites. L'enfant appartient toujours au groupe de sa mère. Voilà, nous dit-on, la promiscuité restreinte que nous offre aujourd'hui l'Australie.
' 1 Voyez Letouraeau, La tocioUiçie, p. 366. Mais joignez les observations critiqnes de Starcke, qai ne voit pas dans la comda un indice de matriarcat antérieur (Starcke, La famille primitive, PariF, 1891, pp. 49-51).
s Ailleurs, chez certaines peuplades du Brésil, quand il faut purger l*enfant, c'est le père qui prend la drogue. Je dois ces renseignements à mon savant confrère, M. Salomon Reinach. — Rapprochez ce principe de la médecine canaque : le médecin doit se soumettre lui-même à toute diète quMl impose an malade; c'est une condition de la guérison (Victor de Rochas, La youvelle-Calédonief p. 195).
LITRB UI. LA FAMILLE
Elle se combine avec Cexogamie^ c'est-à-dire avec rinierdiction des rapports sexuels entre personnes appartenant au même groupe. Rien dès lors n'autoriserait à supposer que l'humanité ait jamais connu un autre genre de promiscuité. Encore, certains critiques soupçonnent-ils que les mœurs des Krokis et des Kumiles ont pu être mal comprises. La promiscuité, même restreinte, dont on nous parie, pourrait bien être, pensent-ils, uo pur effet de mots, une apparence produite par le langage de ces peuples.
Les grandes races humaines dont nous connaissons le mieux l'histoire et dont la philologie nous permet d'entrevoir l'état préhistorique, ne nous offrent rien ou à peu près rien ' qui rappelle soit cette promiscuité large, soit cette promiscuité restreinte. Nous sommes en présence d'unions régulières assez comparables aux mariages modernes. Dominateur et maître, l'homme est ici le centre moral et le chef de la famille. De cette situation est issue, chez un grand nombre de peuples, une notion de la parenté opposée à la précédente, et dans laquelle le lien du sang [386] par les parents mâles joue le rôle principal. Ce lien par les parents mâles, les Romains l'appellent Vagnaixon; les Slaves do sud, la 'parenté par le gros sang*. Cette notion de la parenté est d'une grande importance à Rome; elle apparaît aussi, ce semble, dans le droit germanique primitif. Mais elle n'a pas joué chez nous un rôle décisif, et, lorsque un peu plus loin, j'étudierai la parenté, je pourrai prendre ce mot au sens moderne, sans distinguer Tagnation (parenté civile) et la cognation (parenté naturelle), comme faisaient les Romains.
Le système opposé de la parenté par les femmes implique-t-il
^ Pour JQsUfier cette resirietioD je reovole, Dolamment, à l'Odyssée, }, 215, 2i6, et je sigDâle un article de Kohler sur le rôle considérable de Vavunculus dans le droit coulumier de Bombay, dans Zeilichrift fur vergl. Rechtnoistentchaft^ t. X, p. 69 et Bttiv. Cf. ci-après, 387, note.
* Voyez sir Henry Sumner Maine, BlucU sur VancUn droit et la eouiufM prtmi(tM,
3 Un débris considérable de Tagnation romaine se trouve dans le syatème succèssoral de la coutume dp Toulouse, système où persiste, ce semble, un état de choses antérieur, non seulement à la novelle 118 de Justinien, mais même au sénatus-consttlte Terlullien et au Code Théodosien. Voyez Jarriand, HUioir€ de la nowlU 118 dans Ut pays de droit écrit, pp. 427, 428.