LIVRE IV. LES BIENS ET LES CONTRATS
Francs, ces surbordonnés appelés quelquefois gasindi^^ compagnons, prirent un nom commun qui primitivement désignait des [629] serviteurs non libres, le nom de vassi*. Ce changement de nom coïncide, ce semble, avec un certain changement dans les usages. Les compagnons ou hommes libres in obsequio alterius se firent petits par politesse de langage et s'appelèrent vassi^ serviteurs. La législation carolingienne contient de nombreuses prescriptions relatives aux vassi*. Nous reconnaissons, sans hésiter, en ces vassi les compagnons du chef, les comités dont parle Tacite : comités et vassi domestici{oxx dominici), ditexpressémentun concile du ix* siècle \ Le patron des vassaux ou vassi est appelé senior^;au moyen âge, sire (cas-sujet) ou seigneur (cas-régime).
i Voyez Marcuir, [, 23 (édit. Zeumer, p. 57 ; Rozière, n« 455). Rabr. de Marcuir, II, 36. (E. de Rozière, Rec. général, 1. 1", p. 210, d» 161). Dipl. d» 168, dans Pardessus. Casindi, gatindi, c'est l'entourage. Cf. Cari Meyer, Sprache und Sprachdenkmàler der Langobarden, Paderboru, 1877, p. 293; Roth, Feudalitâi und Cnterthanverbandt pp. 211, 212. Le gatindus (l'expressioD est surtout fréquente en Lombardie) correspond au geiiik anglo-saxon (voyez Slubbs, The const. history ofEngland^ t. I«r, pp. 152-156). Le mot allemand moderne est Gesmdê,
s Cr. Roth, Beneficialweten, pp. 367-370 ; Roth, Peudal. tmd Unierikanverbwd, pp. 247-249 ; Prou sur Hincmar, De ordine palatii, p. 68, note 3. La valeur étymologique de vassus, mot auquel M. Mackel attribue une origine germanique et qo*U rapproche d*une forme vtUtat, serait, d'après cet auteur, engagé (Mackel, Die gerwianiscken Elemenle in der franz, und prov. Sprache, p. 51). Les vasti pourraient doncoriginairement être rapprochés des o6œra(t gaulois et des nexi romains. M. B.d'Arbois de Jubainville préfère une autre étymologie. Il voit dans vatiut un root d'origioe gauloise, correspondant au vieil irlandais, fos, serviteur, et au breton, gwas, garçon. (H. d'Arbois de JuheAnv'ûiet Recherches sur V origine de la propriété foncière et des noms de lieux habités en France, pp. 333, 334, 503, 504). Ce qu'il y a d'embarrassant dans la théorie de M. Mackel, c'est qu'il raisonne sur des formes en partie supposées. Ce qu'il y a de délicat dans celle de M. H. d'Arbois de Jubain ville, c'est que ce «avant considère comme gaulois an mot qu'on voit apparaître pour la première fois, isolément du moins, dans le latin de la loi Salique. Non pas, certes, qu'il y ait là une fin de non recevoir I II faut bien entendre que, dans la pensée de M. H. d'Arbois de Jobainville, ce mot d'origine gauloise nous revient par les langues germaniques où depuis longtemps il a pris place. Dans le même sens que M. H. d'Arbois de Jubainville : Windisch, Vassus und Vassallus, Vues un peu divergentes dans Guilhiermoz, Essai sur l'origine de la noblesse en France au moyen âge, pp. 54-57. M. Guilhiermoz fait observer que les Francs, écrivant en latin, traduisent souvent vassus par puer : ce qui ne paraît pas contestable.
1 Voyez notamment Perlz, Leges, 1. 1^'^ p. 196.
^ Concil. Tiein., an 855, dans Labbe et Cossart, Sacros, cotte, t. VIII, p. 447. Toutefois, ces deux mots ne sont pas synonymes dans ce concile de 855 : il s'agit €t des comités et des vassi du roi que le concile met à peu près sur la même ligne.
* Voyez notamment capit. de 787, c. 5 ; capit. de Mersende 847, c. 2, 3 (Boretius^
VASSALITE ET SENIORAT.
Ces habitudes de clientèle et de patronat n'étaient pas, dans le monde romain, au moment de l'invasion des Barbares, quelque chose d'entièrement nouveau. Tant s'en faut. En effet, le [630] monde antique paraît avoir connu, avant la période historique qui Dous est familière, une organisation assez semblable à notre féodalité. De cette période préhistorique un débris a surnagé et s'est perpétué sous l'empire romain : je veux parler du patronat. A la fin de l'empire, ce patronat, qui avait été jusqu'alors quelque chose d'honorifique sans grande portée pratique, prit des développements inattendus et sembla revivre d'une vie nouvelle. On vit de tous côtés, dans ce vaste monde désorganisé, les potentiores usurper sur leur voisinage un patrocinium * dont une foule de textes nous entretiennent. D'autre part, le compagnonnage militaire, usité chez les Germains, s'insinua de très bonne heure, comme je l'ai dit, dans le monde romain. Nous savons, en effet, que des soldats honorés d'une récompense ou jouissantd'un privilège, les beneficiariP, se groupaient volontiers autour de leur bienfaiteur, officier d'un rang élevé, chef ou gouverneur de province. Nous en avons des exemples dès le temps de César*. Plus
CapiL, t, I«', p. 199; Pertz, Legu, t. I•^ p. 395). Ce mot «entor désigne déjà daos Grégoire de Tours un persomiage de la haute classe. Cf. Fustel de Coulanges, BUL desintt. polit, de Vancienne France, !'• partie, 2« édit., Paris, 1877, p. 576, note 5. Joignez ce qui a été dit, ci-dessus, pp. 248, 249.
< Code de Théodose, XI, xxiv; Gode de Justinien, XI, un, liv; II, xiv: II, xv. Salvien, De gubematione Dei, V, 8. Cf., ci-après, la section de ce chapitre consacrée aux précaires. La répétition de ces prohibitions prouve qu*elles furent inutiles. Voyez Zachari» Yon Lingenthal, Getehichte des gr, rôm. Beckts, 1877, p. 228; Roth, FeudalUàt, p. 283.
3 Sur les beneliciarii voyez : Corput inscriptiomm latinarum, t. VIII, pars ii, Berolioi, 1881, p. 1078; Forcellini, Lexicofiy édil. De- Vit, t. !«, p. 548 ; Perreciot, De Vélat civil des personnes et de la conditiondes terres, t. II, 1786, p. 33, note 1 ; Ferrero, L^ordinamenlo délie armaie romane, p. 59; Dareoberg et Saglio, DicL des antiquités, aux mots Benefîciarius et Benêficium; Kraner, L armée romaine au temps de César, traduit de l'allemand par MM. Benoist, Baldy et Larroumet, p. 48 ; et surtout Jullfan, dans Bulletin épigrapkique de la Gaule, 1883, mars-avril, pp. 61-71.
9 « Petreius vero non deserit sese. Armât familiam : cum hac et prœtoria cohorte eetratorum barbarisque equitibus paucis, beneflciariis suis, quos soœ custodiae causa habere consuerat, improviso ad vallum advolat » (César, De bello civili, 1, 75). Les Germains au service des empereurs sont désignés sous le nom de collegium Germanorum. Ce nom romain ne couvre-t-il pas l'organisation décrite par César et par Tacite : des clients autour d'un chef et le groupe entier avec son chef au service de l'empereur? Cf. Zell, Handbuch, t. !<»>, pp. 310, 311; t. H, n» 1042. Les