CHAPITRE IL
DE LA THEOCRATIE CHEZ LES SCANDINAVES ET CHEZ LES GERMAINS : COMPARAISON AVEC LA THEOCRATIE CHEZ LES SLAVES.
Nous avons établi dans un autre ouvrage, à la fin de YHistoire du droit criminel chez les peuples anciens, que la théocratie marque une phase nécessaire par laquelle passent les sociétés, humaines pour arriver à la civilisation.
Il vient, en effet, un moment chez les nations barbares où les tendances pacifiantes et compressives finissent par se substituer à Teffusion du sang et à la licence individuelle. La paix sociale s'étend peu à peu sous diverses formes, à Taide de l'influence religieuse ou sacerdotale ; elle se substitue graduellement à la vengeance et à la guerre privée.
Cette réaction doit être ordinairement violente et sanguinaire elle-même, pour rester victorieuse. D'horribles tourments sont infligés au criminel au nom des dieux ou de la cité déifiée.
Le supplice du coupable est censé être un hommage rendu à la divinité ; c'est la condamnation en première
ttl IIIKTOIM fit; DlOfT ClIlMflllSL
ïMlSÊÂkCH : la e^ifidanination m deniior ressort se ihn$ un autre tiioride. De là celle pensée» que U s'iiiléresse k la découverte des délits et des crimes, ifitervierit en (|iielque sorte lui-méiiie dans la proc criminelle. De là aussi la conséquence que dans théocratie pure , le saci^rdod) aiJministre la justic for extérieur est soumis à la même juridiction (| for intérieur.
(>e régime a existé, c^imme nous Tavons vu, manière la |duM absolue chez les Indous et du égyptiens, lia existé parmi les Perses et s*est Su chez les Parsis, Les membres de cette secte rem encore à leurs prêtres, quand cela leur est perm le gouveniement des pays où ils vivent, la punilin crimes commis au sein de leurs familles et d communauté (1).
A Toccident, les Ktrusques et les Druides nous r encore TimaKe (Pune théocratie à peu près comph
(îe |)rinci|)e s*alTaiblit h ilome et on Gréoe. (! dant, on trouve encore dans ces républiques antiq pratique des éprmvrn et celle <Ie la connécra qui placent certains lieux ou certaines personnes la protection s|)écialedn la divinité (2).
Quant au mahométisrne, quoique le calife fût d principe une espèce de pape sécidier, et en même
(1) Voir Aiiquditl Duporruii, préfaro do m traduction du
(t) Voir iiotro Hi$ioir$ du droii erimlml du piupUâ aneUi l'hapUrm du lu iMrn Dtdo Homr.
armé du glaive des combats, on ne peut pas dire que ce fût un régime théocratique ; il Test néanmoins devenu ' quelquefois pour le besoin de certaines peuplades barbares chez lesquelles il s'était implanté originairement par la conquête. Par exemple à Java, la haute justice criminelle appartient aux Pangoulous ou grandsprêtres. Le sacerdoce mahométan , si faible ailleurs , s'est constitué dans cette Me en corporation puissante (1).
Nous verrons également une sorte de consécration des personnes et des lieux s'établir chez les mahométans et poser par conséquent une barrière sacrée au meurtre et au vol.
La vieille Germanie connut-elle une théocratie pure, ou seulement une théocratie incomplète, qui ne se serait révélée que par une influence indirecte et par ces institutions religieuses qui doivent toujours entourer le berceau d'un peuple et seconder ses progrès? Ici, il faut distinguer. Le rameau de la race germanique qui se fixe dans le nord de l'Europe y fonde un culte sévère et fortement constitué, qui seul pourra enchaîner l'instinct nomade des tribus voyageuses venues de l'Asie. A l'imitation d'Odin, ce dieu conquérant qu'adorait la
Germanie, le roi d'Upsal, grand-pontife lui-même dans son temps (2) , était entouré de conseillers-prêtres qui , comme lui, avaient le double droit de juger et d'immoler
(1) Eyriès et Malle-Bruo, Abrégé des voyages modernes, t. xiii, p. 135.
(2)Ynglinga Saga, cap. 2, 8, 24; et Geyer, Gescbichte Schwedens,
(les viclimos : ce droil apparlenail ÙKaloment à tous lei chefs (lo raco aoble. Cependant, il y avait, sous II suprômaiio du roi d*lJpsal, un corps do pontifes appeléi Droites ou Droltnajs ; en dessous de ce premier rang de la hiérarchie, nous trouvons les magiciens, et, onfio, \Q»Scaldc9 ou chantres sacrés.
Les Drottnars étaient moins des prêtres proprement dits que des juges suprAmes et do race royale odinique^ formant dans Upsal un tribunal sacré : c*é talent lei Hlodgndarn (pii remplissaient véritabloinent les fonctions du sacerdoce en égorgeant les victimes humainei et en présidant ii tous les sacrifices : ils étaient h pou prèl aux Drottnars ce que les Kubages étaient aux Dniides (1). Or, cette caste fonda son pouvoir, toujours croissant d*&ge en (Ige, sur les sacriflces htnnains, qui entraînent, a fortiori , la conséquence du droit de vie et do mort des juges-pontifes s)ir tes criminels dont tes souithirei attirent sur tes peuples la colère de la Divinité.
Il parait que les anciens Scandinaves ne faisaient d*abord que des sacrifices d*animaux II leurs trois principales divinités : Odin, Tlior et Frigga, le dieu de ta guerre, le dieu des saisons ou du tonnerre, et la déesse de la terre; mais, par la suite, afin de relever le culte do dieu des combats , on fit couler pour lui le sang des hommes. Comme te nombre trois et ses mnltiploi (f|
(t) Dalilmann, iHntoirn du Danrmairkt pnfmiin.
(2) Li*» p(*ii|itn» d(* Mouchfîft r«Ui(|iin ri gauloiie vciK^ianl én^k' meiil U* r.omlirf* a. (Voir k co. mijrl !<•• Trindei gaHoUa,)
passaient pour sacrés, chaque neuvième mois on renouvelait ces cérémonies essentielles du culte qui devaient dorer neuf jours. Pendant chacun de ces jours, on immolait neuf victimes vivantes; mais c'était de neuf ans en neuf ans qu'avaient lieu, dans le grand temple d'Upsal, les sacrifices les plus solennels. Alors, en présence du roi, du sénat et des chefs les plus notables, OD choisissait, parmi les captifs en temps de guerre et parmi les criminels en temps de paix , neuf personnes pour être immolées (1) sur les autels d'Odin. Les infortooés sur qui tombait ce choix étaient entourés d'honneurs , comblés de présents, et on leur prodiguait des promesses de félicité pour la vie k venir. Quelquefois, de très-hauts personnages, des rois même, étaient désignés pour le sacrifice, car on cherchait les victimes du plus haut prix pour désarmer la colère divine. C'est ainsi que le premier roi de Yermeland fut brûlé en Tbonneur d'Odin pour faire cesser une grande disette (2). De leur côté , les rois faisaient quelquefois des hécatombes de leurs propres sujets ou sacrifiaient leurs propres enfants : ainsi Hakon, roi de Norwège (3), Onnar, roi de Suède (i) , firent immoler leurs enfants
(1) l/évéïiue Dithmar rapporte dans sa Chronique de Mersebourg fie dans ces grandes réunions on égorgeait quelquefois 99 hommes, SQUntde chevaux et de coqs. 99 est le nombre hiératique, mais ces <^crificcs n^étaient pas toujours exécutés au pied de la Icllrc : ils ^laienl souvent figuratifs.
% Wormius, Monum Dan., pag. 26.
'3; Sojc. Grammal,^ lib. 1.
^, Wonn., Ibid.f lib. 1.
60 Ill^TOfllK DU DHOIT CMMinËl
»tir loii aiiloU rrodin , Tun pour ohlonir la vieloire lor 109 6nnc!miMi ratilro pour domandor à co dieu doprolongonia propre yw. h^ pontife qui prénidait au iaeriflci consacrait «olonnelleniont la victimo, on disant : Je tê dévoun à Odin, dfm$ UlU ou telle intention.
Il y avait un \nt\in près du tomplo d'IJpsal où Ton précipitait los porsonnos consacrées à la torro. Si le corps allait au fond, TolTrando était réputée agréable k la déesse ; s*il surna((eail, il était rejeté par elle, et on le pondait dans le bois sacré; clia(|ue arbre et chaque fouille de ce bois consacré ainsi par le sang bumaio étaient re^iardés connue des choses saintes.
Nous devons aussi remarquer les traditions religieuiei relatives au dieu Ualdr. (le dieu est Tidéal do la doo- ^ cour et de la beauté. Il meurt tué par un autre dieu appelé Hoir qui le frappe sans savoir co (pril fait (1^.
La llié(»lo((ie Scandinave enseignait ii ce sujet que Ualdr était mort comme liolr»causle pour justifier le filf de Hor ou Odin (|ui avait tué le géant Ymir. Il fallait donc en conclure (|ue tout homicide devait Aire e&pii par la mort du menrlric^r (»u (Funo victime qui se dévouiil on son lieu et [dace. l/idne sociale de Texpialion , unie Il celle de la pénalité et de la solidarité, découlait naturellement dn ces dogmes religieux.
il y avait en Danemarck, m Norwége, en Islande, dei tomplos pareils ii celui dilpsal, des rits et des sacrificei semblables (2).
(I) Diililmiinn, ilUtnim du Danemarek, paMim.
(9) téfi (èpfmainê ûfmnl l§ ChrlstUmUmâ^ par Of ifuiiti, pag. U»
En Islande , 39 prêtres rendaient la justice et présidaient aux fonctions sacrées; leurs charges étaient héréditaires, et tout s'accorde, dit M. Ozanam, pour indiquer une caste qui réunit longtemps les deux pouvoirs spirituel et temporel (1).
Ainsi, on peut dire que chez les Scandinaves, le régime théocratique était complètement en vigueur. Ce régime s'était modifié dans les autres races germaniques à mesure que le culte d'Odin, en s'éloignant de son centre, s'était lui-même affaibli. Chez les peuples essentiellement nomades , les rits et les traditions religieuses s^effaçaient bien plus facilement que chez ceux qui transportaient les habitudes sédentaires dans leurs nouvelles demeures. Il y avait un grand attachement k la religion et une théocratie païenne assez puissante parmi ces Germains du nord qui se confédérèrent plus tard sous le nom de Saxons (2) ; mais il n'en était pas do même des Goths, des Francs et des Suèves (3), qui formèrent si longtemps la flottante avant-garde de la Germanie du côté de l'Empire romain (4). Ces populations, toujours prêtes pour l'invasion, ne bâtissaient pas de temples proprehient dits : ils élevaient dans les forêts sacrées des autels
(1) Lti Germains avant le Christianisme t par Ozanam , pag. 20. lU s'ippelaieni Godi. On prélait serment sur l'anneau quils portaient à leur doigt, et chaque famille leur payait un tribut religieux. (Marmier, Itiins sur V Islande, édil. Charpentier, pag. f 01.) '
{% Saxons vient de Sax, couteau^ glaive, C/était le peuple portant *c glaive, le peuple guerrier par excellence.
(3) Suèves, de Schiceben, flotter, se balancer.
U) Ounam, Otrmanie avant le thristianismef pag. 11 f.
grossiers qu*ils pouvaient enlever avec leurs tenl< faire voyager au milieu d'eux.
« Or, comme le dit M. Ozanam, Tancienne cons « tion théocratique ne pouvait plus maîtriser Tii « tuosité d'une race conquérante et victorieuse « voit les pr^res gagnés par les mœurs violentes a guerriers : les fonctions do ces dedx castes s'intei « tissent et se confondent. »
En dehors de la race germanique, les Slaves pré tent à peu près le môme phénomène. A Kiew Nowogorod, des temples immenses étaient consacr Péroun, le dieu tonnant, le dieu vengeur du crime, idole, étincelante de rubis et d'escarboucles , ava tète d'argent , les oreilles et les moustaches d'or , jambes de fer , le corps d'un bois dur et incorrupti et tenait une pierre taillée en forme d'éclair serpent Les prêtres punissaient de mort quiconque coupait bois dans les forêts qui lui étaient consacrées ; '\h immolaient des victimes choisies dans les troupes souvent parmi les prisonniers ou panni les Slaves mêmes.
Svlatovit (le dieu du soleil, de la guerre et des n sons) était aussi, chaque année, l'objet d'une fête s| dide et sanglante. Le pontife de ce dieu le consulta faisant sauter le cheval sacré à travers des lames crois' il lui immolait 300 prisonniers pris à la guerre : < lui qui rendait des oracles en son nom et qui intl ainsi sur le gouvernement du peuple tout entier. Si les prêtres dictaient la guerre ou la paix par 1(
oracles, ils imposaient, à plus forte raison, la paix privée aux individus et aux familles qui poursuivaient la Tengeance du sang. Appelé aux pieds de leurs autels , le Slave le plus farouche sentait sa vengeance fléchir ; il pardonnait à son ennemi, lui tendait la main droite, et loi remettait, en signe d'amitié et de réconciliation solennelle , une touffe de ses cheveux et une poignée d'herbes (1).
L'association de la royauté et du pontificat se révélait sons des formes visibles et palpables. Tous les lundis, chez les Russes de Nowogorod (2) , le roi et le grandprêtre venaient siéger devant l'autel sacré de Prowé (3) (dieu de la justice et* de la paix) pour rendre la justice dans l'assemblée du peuple : leurs arrêts semblaient inspirés par Prowé lui-même. Or, le culte que les Slaves rendaient à cette divinité se distinguait par une pureté idéale qui lui était particulière.
En Vagrie, c'était surtout Prowé qui était l'objet d'un cnile public : mais ce culte n'était plus enfermé dans les temples bâtis de main d'homme. Au lieu de colonnades sculptées par l'artisan des villes, on se servait des
(1) Karamsin, Histoire de Russie, lom. 1, pag. el noie 118.
[2] Aussi bien que chez les Dalmales. {Histoire du droit siave^ par Alexandre Macieiowski, traduction allemande par Buss; SluUgard et Leîps-g, 1835-6.)
(3) Prowé était représenté sous la forme d'uu vieillard dont les vêtements formaient des plis nombreux, avec des chaînes sur la poitrine et tenant un couteau à la main. D'un autre côté, le prêtre Uolraold, en il70, renversa un sanctuaire de Prowé ou Pravo; il n'y irouva que les drapeaux des Slaves avec leurs figurines. (Poloski, ^fl^c dans la Basse-Saxe, pag. 85.)
quatre chênes les plus antiques de la forêt , qu'on tourait d'une clôture en bois; c'est là qu'on offrait sacrifices solennels , c'est là que la justice se ren sous la présidence du grand-prêtre (1 ) .
Chez les tribus slaves, plus sauvages, plus belliquei et plus nomades , on voulut , comme objet du ci quelque chose de plus mobile encore que des au portatifs : on érigea les étendards en dieux supérit qui permettaient de violer les temples et d'outrager idoles des autres peuples. « On vantait la puissanc< « l'enseigne énorme et bigarrée des Vendes de la B; <i que , qui était déposée ordinairement dans le ten 4( de Sviatovit, et qui fut brûlée avec ce dieu et la ^ « d'Arconapar Waldemar, roi de Danemarck. On tro a à Rhétra une autre enseigne sacrée : c'était un dra « de cuivre avec une tête de femme et des mains arm< <c La chronique de Dittmar parle de deux drapeaux si; « reconnus pour de puissantes divinités (2). »
L'inconsistante et monstrueuse idolâtrie de peuplades barbares était admirablement bien représeï par ces enseignes aux figures bizarres, et par drapeaux qu'agitait le caprice des vents.
On comprend aussi ce que devait être une reli( réduite, pour seuls objets do culte, à ces emblèmes combats. C'était, en quelque sorte, la déffication d conquête, des massacres et du pillage. C'est bien là
(1) Karamsin, Histoire de Russie, loin. 1, pag. 137.
(2) Histoire philosophique de Russie, par J. Ësncaux, (oro. I, M; Paris, 1828.
DBS PEUPLES MODERNES. 71
rélément guerrier venait complélement annuler Télément Ihéocratique qui aspire à régner sur les âmes, et qui, s'il n^exciut pas toujours la force brutale, tend du moins à se la subordonner autant que possible.
Chez les Slaves un peu plus avancés, l'administration de la justice étant, comme nous venons de le dire, une des formes du culte de Prowé, semblait se lier à une théocratie plus forte que dans la Scandinavie elle-même : car, à Nowogorod et même dans la Vagrie, le sanctuaire même du dieu était le lieu où siégeait le tribunal, tandis que le Thing{\) des Scandinaves ou le Mal des Germains n'était qu'une enceinte consacrée, il est vrai, parla religion, mais non pas précisément un sanctuaire ni QD temjfle.
Les Scandinaves ou Germains du Nord avaient quelque chose de plus assis, de plus traditionnel, et par cela même déplus religieux, dans leurs assemblées publiques 00 Dings annuels, que les Germains du Midi. En effet, ils entouraient les enceintes de ces assemblées de pierres énormes, qui n'avaient pas été apportées là en un jour, et qui devaient servir à plusieurs générations. En Iplande, les juges ou jurés s'asseyaient sur douze pierres; en Sudermanie, sur treize; la treizième était pour le président (2). En Norwége, il y avait le célèbre cercle de pierres deThingkrecds, au bailliage de Slavanger. On voit encore aujourd'hui ce cercle, qui a deux
(1) Tking en Scandinave, et Ding en vieux germain. '2) Grimm, DnnUhe RechU-Althertumer^ p. 803.
li IIISTOIHK DU DHOIT CRIMINEL
cents pieds de circonférence et Vit pierres carré< ({ualre pieds do hauteur (1). En^ Islande, on se s pour les Things annuels d'une espèce de cirque n; de rochers qui se trouvait dans la partie inférieu rilécla et qui s'appelait TInngvalla (vallée du ' ou Ding). Le rocher ou saillie sur lequel le Loy ou homme de la loi récitait chaque année la loi entière pour la rappeler au souvenir du peuple, s'ap le Logberg^ roc de la loi, ou roc sacré (2).
Ces sanctuaires législatifs et judiciaires, où se trou^ un siège pour le pontife et un autel pour le saci avaient un caractère de sainteté qu'ils empruntaien fois k la majesté des traditions passées, h la gra du présent et à Tespérance d'un avenir indestru comme le roc même de la loi, symbole do la natio et de la constitution du peuple. Le Miil ou mal (fcrmains ne pouvait avoir ce prestige mystt' qu'exercent les souvenirs confus et les (^sp(';r indélinies. (les peiq)les tiomades se rendaient su montagne voisine de leurs lentes et de leurs caban feuillage qu'ils allaient abandonner il la saison proch c'est là (|u'était leur Mailberg, et ({u'ils allaient leurs assises il l'ombre des tilleuls ou des chêne.' rameaux étendus (3). Lii, l'assemblée avait |
(I) (Iriiiiin. IkuMlehe licrhu AUhilumcr, p. 807.
(a) Pendaiil 200 ans, eu code priinilir ho porpiUua ainsi Hoiivciiir cl par la parole.
(3) M\v\H*\viJ)n(jinetdudroit, p. 301 302. On mmUI.ius l:i | doKvillagoKd'AUiMnagnc, (lil il, duiiNla IIiîsm», par lîxniiplr, ui planlé Hur une rolline, oii te raimomblenl les paysiiiis.
aspect d'une armée délibérante que d'une réunion de
égislateurs ou de juges consultant les oracles du ciel.
cependant, Tacite atteste que les prêtres y avaient
encore un certain pouvoir, et que leurs décisions étaient
quelquefois regardées comme des ordres de la divinité
ellHméme. <i Souvent, dit-il, le peuple choisit un des
^ siens, le fait combattre avec un prisonnier ennemi ;
^ parTissue du combat, on juge de quel côté penchera
M la fortune (I). » Mais dans cette espèce de jugement
ie Dieu, le Germain pouvait se passer de rinterven|ion
des prêtres ; il échappait au joug théocratique ; il en
appelait de tout à Tépée et au marteau (ï).
Les prêtres durent alors se contenter de profiter de ces accès de superstition ou de faiblesse pour se créer ineinfluence indirecte au moyen des épreuves judiciaires elde la consécration de certaines personnes et de certaines choses, moyens de procédure et d'ordre public qui se retrouvent généralement k une certaine époque de l'enfance des peuples.
(1^ Dtmoribui Germanorum, 10 <:t 11.
(2/ Le Diarteau ou iiaclic d'armes élail l'emblème de Thor.
CIUPITIIE ni.
UK L'UMAUK du TAHOU CHKZ LKH NATIOWK WskKS\9MHt%
Noiifi avoriH à ûxamiru^r, ch&z do» peuples à d< Haiivaf(eH, une fonne parliculii^.re de la théocratie : Hera pour uouh une trauHition (jui nouH ram^.nera k ci Horte de conn/icration de» honimeg et de» cliose» (|ui pour efTel, chez les Gennainn, Tinstitution des divei espèces de iniix. •
I.a r(Mine de Ihi'ïocratie dont nous allons pa d*al)ord est le Tahou des Malais de TOcianie.
Tahou veut dire sanctification (1). On avait ( d*alM»rd, que ce mot sif(nifiail /;ro/a'&i7ioH| et qu*i rapportait !i une s/irie de prescriptions religieuse sociales sur ce (pii (Hait di^fendu : cVitait une erreur.
Dans aucune race humaine, restce attacin'îe a l'idi trin, ri(iï!e deTaction des dieux sur toutes les entreprii sur toutes h^s pens/^ts dns hommes, ne se trouve | inarqu/te (pie ch(>*z los races polym')sienn(îS.
(1) l>ri iHit iiHiirlpnlmiimil f*xlrttU iriiii piail oiivroKA êUem UahM ; !H0 iudttê Volkfir und dm dhritienlhum i einê Hhnogr^ rhê iJnUffturhungt von Mi^inickt, Prênilaw, 1N44. J'mii doU l'iiidia il l'oMlniHiiiri* du iMiron d'KrkuUtiii.
DES PEUPLES MODERNES. lo
à , chaqne membre des castes élevées se croit, pour ^Qsi dire, dans un état permanent de possession ou d'inspiration.
Or, c'est là ce qui constitue le Tabou , suivant les idées de ces peuples.
Oo plutôt , à proprement parler, le Tabou est une force essentiellement inhérente à la divinité ; cette force qne les dieux ont en eux-mêmes , ils la transmettent, quoique à un degré inférieur, à une ou plusieurs classes d'hommes privilégiés. Les hommes de la dernière classe sont tout à fait dénués du Tabou ; cela diminue infiniment leurs moyens d'action , et les paralyse dans QDe portion de leur existence et de leur puissance. Les femmes sont généralement regardées comme incapables d'être douées du Tabou, ainsi qu'on peut le remarquer dans les îles Marquises, dans celles de la Société, à Havaî, etc. Cependant, il en est autrement à ToDga, dans la Nouvelle-Zélande, où les femmes des graods peuvent, sur certains points, jouir d'un droit de Tabou presque aussi étendu que celui de leurs maris : Si Tahiti, quelques femmes de haut rang, seulement, sont placées, sous ce rapport, de pair avec les hommes.
Quant aux choses matérielles» elles sont l'objet de isxEL grandes divisions ; les unes sont Mod ou sacrées, •es autres Njod ou de la communauté ; celles de la prenûère espèce sont Tabou par elles-mêmes, et doivent fee essentiellement considérées comme propriété des ficox ou de la race privilégiée , qui participe à leur pouvoir. Tout ce qui est libre et affranchi de la sanctifi-
76 HISTOIRE DU DROIT CRiMlNKL
cation, et placé en dehors du Tabou, est attribué il Tusage commun et individuel de tous les bommeit même de ceux ({ui appartiennent aux dernières classêi! de la société. j
Cependant le Tabou peut aussi s'étendre sur Uê\ cboses Noa ou communes à toutes. Elles devieQne&tj Tabou par le seul attouchement de Tbomme de rafif^ sacrée, ou parla prise de possession de la force difine^ Mais les cboses et même les personnes qui devienneit' ainsi Tabou d*une manière artificielle et par une sorti de communication indirecte ou d'envabissement prémè* dite n*y sont pas soumises d'une manière permaneotaj Elles peuvent on être dégagées ou affrancbies au moyei de certaines pratiques et cérémonies religieuses dont \ê race pontificale conserve les formules et les rites par un privilège s[)écial et exclusif. '
La force (lu Tabou yà on diminuant, du baut jusqu'il bas de Téchelle sociale. Les rois la possèdent presque il même degré ({ue les dieux eux-mêmes. Les pontifes el bis grands l'exercent ensuite avec un amoindrissemefll successif, suivant la dégradation des rangs, jusqu'à el qu'enfin cette force cesse totalement d'exister dans II dernière classe du peuple.
Le Tabou, par cela seul (ju'il exclut d'une manièfi absolue ceux a (|ui il ne se communicpie pas, au moini il (puîlque degré, ferme partout l'entrée des temples U bas peuple, et dans la |)lupart des iles de l'Océanie, i toutes les fenunes. 11 y a aussi des classes en quelqiM sorte babituellement désbéritèes de tout commerce afW
e Ciel, comme dans l'Inde, quoique la théogonie des Halais parte d'on tout autre point de vue. Et cependant cette règle d'exclusion a des exceptions touchantes. Le temple peut devenir un asile pour les persécutés ; on suppose qu'il émane de l'autel de la divinité une force . mystérieuse, un Tabou spécial, qui va s'étendre sur l'abandon et le malheur. Re$ sacra miser; ce vieil aiiome des Latins semble gravé dans le cœur même de rhomanité. Il coexiste avec les institutions religieuses les phis barbares et les plus diverses.
Une des plus bizarres conséquences du Tabou, c'est qoe dans beaucoup d'îles de l'Océanie, la loi a dû intervenir pour limiter la puissance inouie des rois. En cfet, il arrivait que lorsque le roi avait touché un objet, cet objet devenait Tabou, c'est-à-dire que l'usage en était interdit à tout autre ; il arrivait aussi que quand il entrait dans une maison, tout l'intérieur de la maison, tons les meubles qu'elle contenait, devenaient sapropriété. [ la loi ou la coutume a donc dû défendre au roi d'entrer I ^ toute autre demeure que la sienne et lui prescrire I ^ s'isoler le plus possible , pour qu'il n'abusât pas de ia force de communication du Tabou, et pour qu'il ne M pas par annuler le droit de propriété chez tout tttre que chez lui.
La sanctification ou le Tabou des rois et des grands s^ente quand ils sont en danger de mort ; c'est la iirinité elle-même qui visite leur corps et les prépare à rapothéose. Dès qu'ils sont gravement malades, il semble V'oo attende autour d'eux avec anxiété l'heure de les
honorer comme des dieux. Quand un grand tombi malade à Tahiti, tout le district est fait Tabou par k pontife. Il y règne le silence d*une terreur universelle; les feux sont éteints ; nul n'oserait cuire ses aliments, 6i le district n'est affranchi du Tabou que par Taccomplifsement de certains sacrifices accompagnés de priërei. Ces cérémonies se font dans le temple avec une grande solennité.
Mais c'est surtout au point de vue pratique et civilisateur, que nous avons à en apprécier l'utilité. Cbex ON peuples , essentiellement voleurs parce qu'ils ont peiM à sortir do l'espèce de communisme territorial qui eil une suite do l'état sauvage, on a beaucoup de peine fe défendre la propriété de ces outrages incessants et ài ces pillages quotidiens qui on rendraient l'usage impofk sible et la réglementation administrative tout à Ut illusoire. On n'a pu dompter les instincts anti-sodM des Océaniens qu'en protégeant contre eux parle TakiÊ les instruments de culture, les blés et les récoltes jusqul la moisson, lus fruits des arbres jusqu'à leur matarilé« etc. Quiconque viole le Tabou, homme, femme M animal, est aussitôt tué. Le père, dans ce cas, mMl mort son fils, l'époux son épouse. Il sufQt que II violation soit constatée i)our que l'homicide soit Ml seulement permis, mais loué comme un acte tfte religieux.
On comprend aussi quelle protection entoure la pa^ sonne qui appartient au Tabou à un degré quelconqM
Cela entraine, il est vrai, une grande inégalité dl
^nalités, suivant que la victime d'un meurtre est Tabou )u ne l'est pas ; mais cette inégalité existe chez tous les peuples qui ne sont pas encore sortis de la phase théocratique.
Le HabOQS et le Hearm des Arabes.
'On a cru trouver quelque similitude entre le Tabou des Océaniens et le Habous des Arabes ; il n'y en a ancone.
Le Habous (du verbe arabe qui signifie dicare in fios ums rem , dum possessio pristino possessori nanet) est l'acte par lequel un musulman, réservant pour lui et ses successeurs qu'il désigne dans un ordre déterminé la jouissance d'une terre ou d'une maison, en assure sur-le-champ la propriété , en cas d'extinction des appelés ou de leur race, à un établissement de piété, de charité ou d'utilité publique.
Ce mode de substitution de la propriété est encouragé par les marabouts, qui en profitent. C'est d'ailleurs pour les musulmans un moyen de se mettre à l'abri des spoliations du chef de l'islamisme, qui prétend avoir la propriété des biens de tous ses sujets, mais qui n'oserait jamais porter la main sur des objets devenus inviolables par une semblable consécration.
Mais si le Habous est un moyen de sécurité pour les propriétaires musulmans à l'égard du pouvoir temporel, on voit qu'il n'a aucun rapport avec le Tabou, qui pro-
tége les personnes aussi bien que les propriétés, en I entourant d'une inviolabilité relif^ieuse.
Mais on trouverait peut-être chez les Arabes ui autre institution qui aurait plus d'analogie avec le Tabot c'est le Ucurm.
Heurm vient d'un verbe arabe qui signifie : prohiben interdire, (le terme implique donc l'interdiction absolc non-seulement de tuer un homme ou un animal, ma même de porter atteinte à l'existence d'un végét quelconque.
Celte interdiction se renferme dans les limites d'oi enceinte spécialement consacrée a cet eiïet , et qi s'appelait Ilaram ou Ilarem.
Ainsi, dans l'enceinte du Ilaram ou temple de Mecque, on ne pourrait répandre le sang de quelqii Atre que ce soit, pas même d'un petit oiseau, et dansl terrain qui on dépend et qui fait partie du Haram, o ne couperait [)as une branche d'arbre, on ne cueillen pas une fleur.
L'institution du Heurm a existé de temps immémori chez les Arabes. Elle a été adoptée et non créée pi l'islamisme.
Ainsi l'an 3i0 environ avant Mahomet , c'est-à-dî vers le milieu du troisième siècle de notre ère, dm tribus des (thatafanides , les Hanou-B<ighiydh et h Hanou-Mourrah, voulurent élever un asile à l'imitatk du llharam de la Mecque; co Hharamse construis près d*une eau (d*une fontaine), dans un lieu appe Kouss, (piand /ohayr, chef des Kalbides, se disposa
Valtaquer. « Il jura que, lui vivant, jamais les Ghatafa-
<i nides n'auraient de Hharam, Il harangua à ce sujet
<i ses contribules .(Arabes de la même tribu) , et leur
a exposa que la destruction de cet asile serait leur plus
a beau titre de gloire pour l'avenir.
« Il prit les armes et partit. Il était avec les Kalbides « seuls contre les Ghatafân. Les Ghatafân furent vaincus. a Un de leurs cavaliers s'était réfugié dans le Hharam ; « Zohayr l'aperçut et dit à un des siens : Tue-moi cet « homme. — Mais il est inviolable, ici I — Par la vie « de ton pèrel réplique vivement Zohayr, je ne connais « rien d'inviolable ici ; — et Zohayr va droit au cava- « lier et lui abat la tête.
« L'asile fut détruit, etc. (1). »
Il paraît que le Hharam des Ghatafanides n'était pas achevé , ou du moins n'était pas encore consacré par les cérémonies exigées à cet effet. Dès lors, les autres tribus arabes n'étaient pas tenues d'en reconnaître l'inviolabilité.
La religion de Mahomet donna une nouvelle force au . Heurm , en régularisa et en étendit l'usage. Le Heurm s'applique maintenant aux mosquées et aux mausolées ies Mahrabouts , qui servent de lieux d'asile. Il a donné son nom aux Harems ou appartements des femmes , et la violation de ces appartements est considérée comme ^ sacrilège.
(1) Voyage dam l'Asie Mineurcj par Baptislin Ponjoulal, loin, ii pp. 238-239. Paris, Ducollel, 1841.
81 IIIHTOIRR DU DROIT CRfMlNKl
li<5 Hetirm oui donc tino protocliori pour le ma ot la faiblcHSo; il poHO don limiloH h Tabu» du po ol do la forco brutalo (1). C^ohI encore une de ces tutions qui viennent en aide h TélablisKement de V public dans une soci/)t6 naissante, qui habituent la sance matérielle à s'incliner devant la force mora reconnaître la supériorité de la loi sur le fait. Le d*asilo et Tintervention des ministres du culte p* d'ailleurs les premières limites 3i la vengeance du i ce droit absolu (les sociétés h demi sauvages. Kt les premiers progrés de la civilisation et les comm(
(i) M noui n'svlonn pai craint do noii« laUnisr orilrafncr tro fie notre mijol, nou» aurions parl<^ Ici do l'infUltutlon anllq /IoA/mW, (|iiI, on conMcrant le» lien» de rhoiipltalilé« va Jnv|fj' ténr 4 un /slranger ïmA^ ou k une faible femme le droit d'arré coupa de la vengeance. « Aucun uaage n'cNt phi« religieux M reape<:t^ chax le» Arabe» que celui du Dakbeel, écrit uu V03 « anglai», M. Layard : dan» le déntn'it dire qu'un bomnie o « tribu a viob^ le Dakbeelf c'e»t Tinjurela plu» »anglantf) qu'on M leur faire... I.e» relation» qui uniMont le Dnkbal au Dakbnel, H 4-dire le protégi^ au protecteur, r<^Nultcnt d'une inllnit/; d M eon»tance» dont la principale e«t d'avoir mangé le pain et t< d'un bomme ou d'avoir réclamé »a protection, »oit en acco <« aant certain» acte», aoit en prononçant certaine» formule». Cl H Arabe» Hbammar», par eiemple, on peut faire de»onennemioM *t (vengeur du »ang) mm Dakbeel, »i l'on parvient «eulement à »i <« bout d'une «impie corde ou d'un fli, dont l'autre eitrémlté < i< contact avec lui. Hi l'on toucbela toile d'une tente, ne frtt-co q « bout du bMon qu'on porte, le maître de la tente devient égal* «« Dakbeel.... ^ne femme peut donniT le Dakbeel k de» p(*ra « et il de» tente», quel que »oit leur nombre. Un cavalier 1 «< cbeval deviennent Dakbal» de celui dont il» ont francbi le <« l/étranger qui a partagé le repai d'un Hbammar peut confr M Dakbeel I» l'enni^ml de »on b6te. •» iHeffUi brllannùfuê, aoAt p. 2S3.)
DES PEUPLES MODERJHES.
nents du droit criminel sont toujours dus à la religion Bt à une théocratie plus ou moins puissante.
Nous verrons sous quelles formes cette loi se produit et se manifeste dans l'ancienne Europe germanique. La diversité de ces formes, suivant la différence du génie des peuples, est un curieux sujet d'études et de méditations pour le philosophe et pour le publiciste.
84 HISTOIRE Dt' DioiT cimixeL