LE PAYSAN
L'état des classes agricoles ne fut pas aussi misérable en Bigorre qu'ailleurs. Le paysan {ruèùcn») était traité avec faveur dans nos contrées, où l'on ne connaissait guère d'autre ressource que l'agriculture. Le vieux for a des dispositions remarquables en faveur de l'homme des champs. «(Rusticus ctsemper habeat pacem) porte l'article 9; que le paysan ait «toujours la paix; qu'on ne puisse prendre en gage ou saisir «ses bœufs ni ses instruments aratoires; qu'il ne soit obligé «de suivre le comte en expédition militaire que lorsque des «étrangers menacent d'envahir le pays.»
' Voir, dans mon Histoire reUgieune de la Bigorre, comment un ë>éque chercha à fJétrtiirG la rëpugnance qu*inspiraieni l(*5 cagotji.
L'histoire locale mentionne beaucou]) de révoltes des seigneurs contre le comte, mais très-peu de ces révoltes de paysans, sanglante protestation des classes rurales contre l'oppression des classes supérieures.
Les moines protégeaient les agriculteurs. Ils étaient presque tous fils d'agriculteurs eux-mêmes. Ils prêchaient l'égalité chrétienne et ils en donnaient l'exemple. Les chartes de Saint- Savin proclament que les habitants du lieu jouissent d'immunités, de franchises et de libertés, ccsunt immunes, franchi et « liberi. »
LE BODRGEOIS.
Le bourgeois [horgés) était l'habitant du bourg ou de la ville. Toutes les villes étaient fermées; celle qui avait le plus d'importance militaire avait le plus de privilèges. Les populations voisines ne tardaient pas à réclamer les mêmes faveurs, et il fallait bien finir par les accorder pour éviter les émigrations et les jalousies.
Le titre de bourgeois devint un titre d'honneur. A Toulouse , le droit de le prendre officiellement était accordé aux anciens capitouls comme une faveur. A Perpignan il existait une classe distinguée de citoyens ou bourgeois nobles ^ On est allé jusqu'à soutenir, avec le président Hénaut, qu'une ordonnance de Charles V accordait la noblesse à tous les bourgeois de Paris; cette ordonnance ^ du 9 août iSyi, leur concède l'autorisation d'acheter des fiefs et d'acquérir des lettres de noblesse. Si un statut de 1/180 défendit ailleurs en France
' Uecherche» higUtrique» mr la noblesse de citoyens honorables de Perpignan et de Barcelone connus sous le nom de citoyens nobles, pour servir de suite au Traité dp la noblesse de De la Roque, par i'abbé Joseph Xaupi , 1 763 , in-i 'i.
* Ordonnances des roin de France^ l. V, p. /ii8.
aux nobles de se faire recevoir bourgeois d'une ville sous peine d'être exclus des tournois, ce statut ne fut jamais pratiqué dans nos vallées. Un des plus puissants barons de Bigorre, le vicomte d'Aster, était fier d'ajouter à tous ses titres celui de premier bourgeois de Bagnères^. Nous avons déjà cité et nous citerons encore des chartes où le borgén traite avec les grands seigneurs presque d'égal à égal.
LE COHHBBÇàlIT.
Les commerçants appartenaient tous à la classe roturière. Le noble ne pouvait exercer le négoce sans déroger. Le commerce fut peu florissant dans nos contrées au moyen âge. La féodalité, qui s'étendait sur tout, entravait la liberté commerciale. Elle la gênait par des péages, par des impôts, par le monopole de certaines ventes dont les seigneurs se réservaient les profits, par la fixation limitée du nombre des marchands, enfin par le peu de considération qui leur était accordé.
Au milieu d'une population essentiellement agricole, un petit bourg, Ossun, se faisait remarquer par l'humeur vagabonde et l'esprit mercantile de ses habitants, que je suis porté à regarder comme les descendants des derniers Sarrasins réfugiés dans les Pyrénées françaises^.
Les artisans, les ouvriers, les marchands adonnés à une même industrie sentirent le besoin de se rapprocher et de s'unir. Ils se placèrent sous le patronage d'un saint; ils formèrent des associations de secours mutuels qui se nommèrent confréries. En racontant les mœurs de nos montagnards, nous avons déjà signalé le nombre considérable de ces confréries,
' GloMoire, t. I, p. 83.
' Higioire rekgieuae de la Bifrorre.
qui existent encore, h Lourdes notamment ^ ^La fraternité <c(je prie de remarquer que c*est Louis Blanc qui parle) fut ^ic sentiment qui présida à la formation des communautés «de marchands et d'ouvriers constituées sous le règne de saint ^ Louis. Dans ce T^pyen âge qu'animait le souiBe du christia- «nisme, mœurs, coutumes, institutions, tout s'était coloré de «la même teinte; le style même des statuts se ressentait de «l'influence dominante de l'esprit chrétien. L'Eglise était le « centre de tout. »
Je suis persuadé que, dans nos hautes montagnes surtout, en consultant les confréries qui existent encore dans plusieurs paroisses, on retrouverait une tradition vivante des vieux statuts du moyen âge.