CHAPITRE PREMIER
I. lia Féodaiilé. — II. Le Comte. — III. L^Hommage. — IV. L*Ost oa service
militaire. — V. Le Pouvoir judiciaire.
LA riODALITé.
Le pouvoir judiciaire était une partie intégrante du pouvoir féodal. Pour bien apprécier la loi et son esprit, il est nécessaire de comprendre Tautorité qui Ta formée, les mœurs qui font inspirée , les traditions qui l'ont maintenue , les événements qui Font modifiée.
La province de Bigorre formait un comté. Quelles furent les origines de ce petit Etat féodal, ses antiques limites, son organisation politique? Quel rôle a-t-il joué dans l'histoire de la France? C'est ce que j'ai déjà dit ailleurs et que je n'ai pas
•i HISTOIRE DU DROIT DANS LES PYRENEES.
besoin de redire ici ^ Je me bornerai à rappeler que le premier comte connu , Donat Loup , remonte k Louis le Débonnaire; le dernier fut Henri IV.
La Bigorre, séparée par ses hautes montagnes du reste du royaume, et j'oserai presque dire de la civilisation, avait un caractère spécial d'originalité. Le peuple avait quelque chose de fier et d'indépendant. Il ne savait pas d'où lui venaient ses us et coutumes. L'opinion vulgaire les faisait remonter aux premiers temps du monde.
Le trop fameux Bertrand Barère de Vieuzac avait commencé un livre pour prouver que le peuple était plus libre sous le règne du despotisme que sous celui de la liberté. De nos jours, certains écrivains se sont peut-être trop préoccupés de faire ressortir les franchises dont jouissaient les tribus pyrénéennes, et n'ont pas assez pris garde qu'au prix des abus de la force brutale, mêlés à ces franchises, elles nous paraîtraient, dans notre état de civilisation avancée, bien chèrement achetées. C'est cependant une curieuse étude que celle des développements successifs de la puissance seigneuriale luttant contre les libertés populaires ou transigeant avec elles. Le régime féodal a pénétré partout, mais avec des nuances qui variaient dans chaque localité. Aussi est-il intéressant de l'étudier dans chaque province. Le moyen âge est le monde de la diversité.
Je ne veux pas m'ériger en apologiste ou en critique. A défaut d'autre mérite, je recherche celui d'être vrai en tout. L'impartialité en histoire est une qualité précieuse, et ceux qui ont écrit sur la féodalité ont cédé trop souvent au désir d'accommoder les faits à leurs idées.
La féodalité, M. Michelet l'avoue , fut populaire à sa nais-
' Voir nioii Hûitoivt relifrietue de la Bigorrê, Hachette, i863.
ORGANISATION POLITIQl'K ET JUDICIAIRE. :\
sance. Je me garderai de nier qu'elle fut à son déclin l'objet d'une aversion instinctive et presque générale. Tant qu'elle a cherché à se survivre à elle-même, les peuples n'ont cessé de la maudire. Aujourd'hui qu'elle a péri sans que sa résurrection soit è craindre, le moment favorable est venu d'en faire une étude sérieuse et impartiale. Les travaux historiques entrepris à ce sujet par l'abbé Dubos, Mably et Montesquieu, ont été recommencés de nos jours par MM. Guizot, Thierry, Troplong4 Laboulaye, avec autant d'élévation dans les jugements et une recherche plus attentive des documents originaux.
Nous n'avons pas à raconter ici la naissance de la féodalité, qui fut le résultat, pour ainsi dire inévitable, de l'invasion des barbares, du morcellement dû pouvoir central et de la désorganisation de toutes les institutions politiques.
Si la loi qui, en abolissant le régime féodal, a proclamé l'affranchissement des terres et des personnes est un des grands progrès de l'humanité, il ne faut pas se montrer injuste pour un passé qui ne fut pas sans gloire. La féodalité s'est implantée en Europe lorsque tous les liens sociaux semblaient rompus. Elle donna naissance à des usages qui atténuèrent insensiblement son caractère le plus détesté, l'arbitraire; et, par les qualités propres à l'aristocratie qu'elle avait fondée, elle exerça une influence incontestable sur le développement de notre grandeur nationale. La noblesse sauva la France sur les champs de bataille. Les moines sauvèrent les lettres en leur donnant asile dans les couvents. Les femmes créèrent dans les châteaux cette urbanité, cette délicatesse de sentiment et d'honneur qui est devenue un des traits distinctifs du caractère français. Les croisades contribuèrent à la formation de notre langue et au perfectionnement de notre droit. Ce sont là de brillants souvenirs qu'il n'est pas permis
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de répudier. Mais à la période de grandeur et de gloire la féodalité vit bientôt succéder celle de la décadence. Elle cessa de rendre des services pour ne retenir que des privilèges et des exigences rendus intolérables par les progrès des lumières et l'apparition d'une nouvelle puissance, l'opinion publique. Elle dut disparaître alors , et sa résistance ne fit que rendre plus douloureuse la transition à une ère nouvelle.
Après avoir approfondi le régime féodal, M. Guizot se demande : ce Qu'ai-je vu dans ces cinq siècles, berceau de l'Europe «moderne? Le chaos... Les publicistes ont pu, je le comprends «sans peine, trouver dans cet état social tout ce qu'ils ont «voulu...') Je fâcherai de ne montrer dans les vieux usages du moyen âge que ce qui s'y trouve. Mais M. Guizot a bien raison : si j'étais arrivé avec un système préconçu, j'aurais pu invoquer à l'appui de mon idée, dans les chartes de Bigorre comme dans les chartes du reste de la France, les franchises les plus étendues ou les privilèges les plus tyranniques, les mceurs les plus pures ou les désordres les plus honteux, les lois les plus sages ou les règlements les plus bizarres.
Montrons la vérité telle qu'elle est et non telle que nous aurions voulu qu'elle fût.